Lettres de Colbert, tome II, l'"'' partie, p. CCI
56o APPENDICE.
monte-t-elle au delà de Colbert , jusqu'à Foucquet ou Mazarin , se faisant eux-mêmes traitants, prêtant à des taux usuraires, et sous des noms supposés , les sommes dont a besoin le Trésor, et s'associant secrètement à toutes les affaires qu'ils entreprennent au nom du Roi ? La Bruyère se reporterait ainsi à l'époque dont le souvenir lui avait inspiré en 1689 cette réflexion : « Jeunesse du prince, source des belles fortunes » (voyez ci-dessus, p. 819, n° 55). Entre les conjectures auxquelles on peut s'arrêter, le lecteur choisira. Mais c'est particulièrement , ce nous semble , vers l'administration de Colbert , le seul ministre qui ait résolument tenté d'acquitter les dettes de l'État, que la phrase de la Bruyère conduit l'esprit du lecteur.
Cette phrase ne peut du reste faire allusion qu'à des événements lointains ; car Colbert avait eu pour successeur comme contrôleur général Claude le Pelletier, dont l'administration n'avait jamais été soupçonnée, et celle de Pontchartrain, qui remplaça le Pelletier le 20 septembre 1689, demeura également honnête. La Bruyère, au surplus, n'eût jamais écrit une seule ligne qui pût blesser Pontchartrain , dont il était l'ami , et aui avait si vivement patronné sa candidature à l'Académie. Walckenaera proposé de voir dans la remarque de la Bruyère, non pas une allusion au remboursement des rentes, mais une allusion à la refonte des monnaies en 1689 et 1691' : Pontchartrain était alors contrôleur général ; cette considération seule doit faire écarter l'interprétation de Walckenaer, qui d'ailleurs s'accorderait mal avec les expressions de la Bruyère. Au lieu d'y chercher une attaque contre son administration, nous serions plus disposé à y trouver une réflexion qui devait plaire à Pontchartrain. En 1692, il ne pouvait plus être question de « s'acquitter, » encore moins de « s'enrichir, » car c'était déjà une lourde et difficile entreprise que de subvenir, à l'aide d'expédients de tout genre, aux dépenses de chaque jour. Pontchartrain ne devait donc pas aimer qu'on fît l'éloge de l'administration de Colbert, qu'il imitait fort peu. Qui sait si la Bruyère ne reproduit pas, en la voilant un peu, une attaque entendue chez le ministre contre la mémoire de Colbert?
I . « Ces réductions et ces remboursements (des rentes) eurent lieu en 1664, dit iiu sujet de la note des clefs le savant éditeur des Caractères (p. 71 5); et cela
était bien aucien pour que la Bruyère y ait fait allusion Je crois donc que la
Bruyère a eu en vue de blâmer les refontes des monnaies, faites au profit de l'État, qui eurent lieu en 1689 et 1691. Elles ané;mtirent le crédit, furent désastreuses pour les particuliers, enrichirent les financiers et les traitants ; mais par cette ressource le Roi parvint, momentanément du moins, à s'acquitter et à s^ enrichir. (Voyez Forbonnais, Recherches et considérations sur les finances de France^ tome IV, p. 5i et 74, édition in- 12). w
CLEFS ET COMMENTAIRES. 56i
Page 38l, n" 23. — Cest un extrême bonheur pour les peuples. ... ( i G8g) .
Les clefs imprimées du dix-huitième siècle ont fait au marquis de Pomponne, qui, suivant l'expression de Saint-Simon (tome I£, p. 824), « se fit adorer de la cour, » l'application de cet alinéa, publié deux années avant son retour au ministère.
D'après Walckenaer (p. 715), il y a là une flatterie à l'adresse de Seignelay et de Pontchartrain, ce nouvellement nommés en 1688. » Mais Seignelay, qui d'ailleurs était ministre depuis six ans, et non depuis une année, méritait-il bien un tel hommage ? Quant à Pontchartrain, il devint contrôleur général en septembre 1689, ^^ ministre en 1690 : or l'édition où parut cette réflexion était déjà imprimée le i5 février 1689.
Page 384, n" 27. — Nommer un roi Père du peuple.... (1692),
La Bruyère aurait-il traduit par Pater populi les abréviations P P qui se trouvent sur diverses médailles frappées en l'honneur de Louis XIV *, et qui signifient Pater patriœ? Non, sans doute. Il n'eût pas osé d'ailleurs discuter publiquement et directement l'un des titres que la flatterie décernait au Roi. — Sa réflexion n'empêcha point l'adulation de donner à Louis XIV des titres de ce genre : voyez par exemple, dans le Mercure galant de septembre 1698 (p. 826), un article où sont annoncées les mesures que l'on prend pour essayer de remédier en partie à la misère effroyable qu'engendre la disette, et où Louis XIV est nommé Père de ses sujets.
I . Voyez , dans les planches qui terminent l'histoire de Louis le Grand par les médailles, de Cl. F. Ménestrier (aux pages 29, 3i, 32), trois médailles datées de 1674, 1690, 1691. — Dans un discours à l'Académie du 7 férrieriôSg, Charpentier nommait aussi Louis XIV le Père de la patrie.
La Bruyère, i ' 3^