‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 371 sur 373 · DU SOUVERAIN OU DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

DU SOUVERAIN OU DE LA RÉPUBLIQUE

Pages 368-370, n" 11. — Démophile^ à ma droite.... Mais, à ma gauche ^ Basilide.... (1691).

A côté de ces deux caractères, que la clef de 1697 appelle l'un le portrait des « frondeurs, » l'autre celui des « antifrondeurs, «les clefs du dix-huitième siècle placent les noms de « l'abbé de Sainte -Hélène, grand nouvelliste, » et du a sieur du Moulinet , autre nouvelliste. » Dans les clefs des éditions Coste, l'abbé de Sainte-Hélène (que la clef de 1720 appelle « l'abbé de Salnt-Helen » ) est particulièrement Démophile le frondeur*, et du Moulinet Basilide l'antifrondeur.

Nous ne connaissons ni l'un ni l'autre personnage.

1. L'édition de 1697 attribue également à l'abbé de Sainte-Hélène le caractère de Démophile i elle ne donne point de nom à l'antifrondeur.

Pages 377 et 878, n" 14. — L'un des malheurs du prince.... (1687).

Clefs imprimées du dix-huitième siècle : « Une personne sûre qui F en décharge, Mme de Main tenon. »

Le mariage de Louis XIV et de Mme de Maintenon avait eu lieu dans les derniers jours de l'année 1684.

Les mêmes clefs nomment encore Mme de Maintenon en regard de la réflexion 17.

Page 379, n° 19. — Une belle ressource,... (1687). Une plus belle ressource.... (1689).

Walckenaer a rapproché de cette réflexion les noms de trois courtisans disgraciés : « Ce caractère sur les favoris, dit-il (p. 714^ tracé précisément lors du rappel à la cour de Vardes, de Bussy Rahutin et de Lauzun, auquel le commandement de l'armée qui devait débarquer en Irlande fut donné, dut déplaire à Louis XIV et à ses ministres, ou à celui des hommes de cour que la Bruyère avait pris pour modèle dans cette peinture. Nul doute que c'est pour cette raison qu'il a été supprimé, lors de la publication de la 6^ édition eu 169 I. »

Si la réflexion de la Bruyère est applicable à ces trois personnages, ce n'est pas de la même façon, et chacun doit y prendre une part différente.

L'exil du duc de Vardes avait cessé en i685. «Il en revint si rouillé , dit Saint-Simon (voyez le Journal de Dangeau , tome II , p. ï65}, qu'il en surprit tout le monde et conserva toujours du provincial. Le Roi ne revint jamais qu'à l'extérieur, et encore fort médiocre, quoiqu'il lui rendît enfin un logement et ses entrées. » Si donc la Bruyère a pensé à Vardes en écrivant le premier alinéa de sa réflexion, il y a mis une leçon à son adresse. Mais pensait-il à Vardes? Non, ce me semble. Au retour de l'exil, Vardes peut-être avait (( traîné le débris » d'une faveur perdue, mais il ne l'avait pas traîné dans la ville, ce qui est le texte des trois premières éditions (voyez p. 379, note 3), car il avait ses entrées et son logement à Versailles. Notons encore que Vardes, mort en 1688, ne vivait plus au moment où la Bruyère substitua dans le monde à dans la ville.

Lauzun du moins, en 1687, traînait dans la ville « le débris 3) de sa faveur. Sa captivité avait pris fin en 1680, et après deux ans d'exil en Anjou et en Touraine, il était revenu à Paris en 1682. Il avait a liberté entière, dit Saint-Simon (tome XX, p. 53), à condi-

tion de n'approcher pas plus près de deux lieues de tout le Heu où le Roi seroit. 11 vint donc à Paris, où il a it assidûment sa Lienfaitrice {Mademoiselle de Montpensier). L'ennui de cette sorte d'exil, pourtant si adouci, le jeta dans le gros jeu, et il y fut extrêmement heureux ; toujours beau et sûr joueur, et net en tout au possible, et il gagna fort gros. Monsieur, qui faisoit quelquefois de petits séjours à Paris, et qui y jouoit gros jeu, lui permit de venir jouer avec lui au Palais- Royal, puis à Saint-Cloud, où il faisoit l'été de plus longs séjours. Lauzun passa ainsi plusieurs années, gagnant et prêtant beaucoup d'argent fort noblement ; mais plus il se trouvoit près de la cour et parmi le grand monde, plus la défense d'en approcher lui étoit insupportable. »

Mademoiselle de Montpensier a raconté avec plus de détails, dans les derniers chapitres de ses Mémoires, comment vécut Lauzun de 1682 à 1688: «Toujours dans l'obscurité, mais faisant parler de lui, et souvent, ajoute-t-elle (tome IV, p. 536), par des choses qui me fàchoient. » Enfin las de demander vainement qu'on lui rendit sa charge , et de promener son ennui dans la ville, hors de la ville, et jusqu'à l'année où il alla par deux fois , il quitta la France vers la fin d'octobre 1688 et fit un voyage en Angleterre '. C'est alors que la Bruyère effaça dans la ville pour écrire dans le monde.

Il est donc possible que la Bruyère ait enfermé dans la seconde phrase du premier alinéa quelque allusion « au nouveau personnage » que soutenait alors le duc de Lauzun, « si différent du premier. » Mais le courtisan qu'il oppose au courtisan disgracié qui n'accepte pas la retraite, nous le reconnaissons plus sûrement encore, c'est Bussy Rabutin.

De 1666 à 1681, Bussy avait vécu presque oublié dans sa terre de Bourgogne. Il eut en 1681 la permission d'habiter Paris, et en 1682 celle de revenir à la cour ; mais Louis XlV ne lui rendit qu'à moitié ses bonnes grâces, et il se condamna volontairement à un nouvel exiP. Il ne reparut à Versailles que vers la lin de décembre 1687,

1. « M, de Lauzun, dit Dangeau (tome II, p. igS), partit d'ici pour aller

tiffrir ses services au roi d'Angleterre M. de Lauzun, n'ayant pas grand'-

chose à faire en France, a été loué du parti qu'il a pris; le Koi lui en a donné la permission. y> — <c Enfin, n'y pouvant plus tenir, écrit de son côté Saint- Simon (tome XX, p. 53) , il fit demander au Roi la permission d'aller se promener en Angleterre, où on jouoit beaucoup et fort gros. Il l'obtint, et il y porta beaucoup d'argent, qui le fit recevoir à bras ouverts à Londres, où il ne fut pas moins heureux qu'à Paris. y>

2. « Je fus huit jours f»)rt content de ma cour, écrit Bussy dans son Discours a ses enfants (voyez ses Mémoires, édition de M, Lud. Lalanne, tome II, p. 3oo), après lesquels je m'aperçus que le Roi évitoit de me regarder; lorsque

ramené auprès du Roi par le mauvais état de ses affaires et le désir d'obtenir de l'argent. Depuis quelque temps déjà le manuscrit des Caractères était entre les mains de l'éditeur, et le passage où la Bruyère approuvait sa retraite, sans le nommer, était sans doute imprimé.

En résumé, cet alinéa, qui contient vraisemblablement un trait applicable à Lauzun , est particulièrement écrit en vue de Bussy. A qui pensait la Bruyère en écrivant le second ?

A Lauzun, selon toute apparence. Lauzun, qui, comme il a déjà été dit ci-dessus (p. 536 et 555), était en Angleterre au moment de la révolution de i688, avait offert ses services à Jacques II. « Le roi d Angleterre est toujours trabi, même par ses propres officiers, écrit Mme de Sévigné le 20 décembre 1688 (tome VIII, p. 347) : il n'a plus que M. de Lauzun qui ne le quitte point. » Trois jours plus tard (voyez Dangeau, tome II, p. 234), on apprenait à Versailles que Jacques II avait confié à Lauzun la mission périlleuse d'escorter la Reine et son fils dans leur fuite, et que la Reine, le prince de Galles et Lauzun venaient de débarquer à Calais. La cour de France suivait avec anxiété les péripéties de la révolution d'Angleterre, et l'on peut voir, dans le Discours même que la Bruyère prononça en 1693 à l'Académie, quel souvenir il avait conservé « de ces jours tristes, .... passés dans l'agitation et dans le trouble, » qui précédèrent l'arrivée en France des divers membres de la famille royale. Aussi les nouvelles que Lauzmi envoya de Calais furent-elles accueillies avec joie; son nom se mêla aussitôt à tous les entretiens, et son «aventure,» pour répéter l'expression de Mme de Sévigné, parut héroïque et merveilleuse. Louis XIV lui-même loua ce une action si heureuse et si importante » (Dangeau, tome II, p. 236), et s'empressa d'écrire à Lauzun qu'il lui était permis de revenir à la cour*. N'en doutons pas : cette « action si heureuse et si importante 5 est la « haute et généreuse entreprise » qui a inspiré à la Bruyère ce second alinéa, l'une des premières augmentations que reçurent les Caractères. Dire d'ailleurs qu'il s'agit d'un (c favori disgracié, » et parler de son étoile (voyez ci-dessus, p. 536), n'était-ce pas deux fois désigner Lauzun ?

j'eus fait encore deux mois durant de pareilles observations, je voulus observer si je ne m'éclaircirois pas davantage en parlant à Sa Majesté. Il est vrai qu'il me répondit si sèchement, que je ne doutai pas de quelque nouvelle disgrâce. Vous pouvez juger, mes enfants, quelle fut ma douleur en cette rencontre : elle fut telle que je m'absentai cinq ans de la cour. »

I . «M. de Lauzun, écrit Mme de Sévigné le 27 décembre (tome VIII, p. 35g) , doit être bien content de cette aventure, où il a montré de l'esprit, du jugement, de la conduite, du courage, et enfin il a trouvé le chemin de Versailles en passant par Londres : cela n'est fait que pour lui. »

Il nous reste à chercher pourquoi la Bruyère effaça en 1691 les deux alinéa dont se compose la réflexion que nous commentons.

Serait-ce Louis XIV qui aurait pris onihrage de cette remarque sur les gens qu'il disgraciait? C'est la conjecture la moins vraisemhlable.

La remarque pouvait-elle déplaire à Lauzun? Au moment où la Bruyère la réimprimait dans la 5^ édition, Lauzun s'était jeté de nouveau dans une entreprise chevaleresque, et venait de partir pour l'expédition d'Irlande' . Cette campagne, comme on sait, fut malheureuse, et même, par la faute de Jacques II, quelque peu ridicule. Serait-ce pour éviter toute fausse interprétation que la Bruyère fit disparaître en 1691 ce second alinéa, et par suite la réflexion entière?

Il est, je crois, une explication meilleure. Le premier alinéa avait pu flatter Bussy; le second, publié un an plus tard environ, dut le froisser. Il avait très-vivement désiré que le Roi acceptât ses services; mais vainement il les avait offerts en 1688 et en 1689^. Depuis sa disgrâce il n'avait pu faire la guerre nulle part, et dans quelle « haute entreprise » eût-il pu se jeter? La comparaison lui sembla sans doute cruelle, et il est permis de supposer que la Bruyère, qui tenait à son estime, lui en fit le sacrifice.

Page 38o, n° 21. — Hommes en place — (1691).

En marge de ces mots : les dignités se perdent^ les auteurs des clefs imprimées du dix-huitième siècle ont cru devoir citer l'exemple des « héritiers des cardinaux de Richelieu et Mazarin. » — Toutes les clefs indiquent que cet alinéa contient l'éloge du cardinal d'Amboise et du cardinal de Richelieu.

1. L'Achevé d'imprkner de la 5^ édition est du 24 mars 1690. Lauzun, nommé au mois d'octobre 1689 capitaine général des troupes que le Roi devait envoyer en Irlande, avait pris congé de Louis XIV le i5 février 1690 (Dangeau, tome III, p. i5 et 67).

2. II écrivait le i5 septembre 1689: a Sire, il commence à m'être insupportable de voir presque tous vos sujets qui portent l'épée être tous les jours sur le point de la tirer pour le service de Votre Majesté, et que moi, le plus ancien de vos lieutenants généraux d'armée,... qui ai autant de santé que pas un, autant de courage et autant de zèle pour votre sacrée personne et pour le bien de son État, je demeure dans ma maison comme un homme inutile à votre service. J'ai déjà supplié plusieurs fois Votre Majesté, Sire, en lui offrant mes trèshumbles services, de n'avoir aucun égard à mon rang.... Quand je n'aurois d'autre avantage que celui de servir Votre Majesté, ou de mourir pour Elle, je serols bien plus heureux que de vivre dans l'obscurité où je suis. » [Correspondance de Bussj, tome VI p. 274 et 275.)

Page 38 1, n° 11. — Le panneau le plus elélié.... et aux rois par leurs ministres (1694)-

Clefs du dix-huitième siècle : a Feu M. Colbert, quand il conseilla au Roi le remboursement des rentes de l'hôtel de ville, ce qui ruina beaucoup de familles. »

Sans parler des quatre millions de revenu qui dès 166 3, sous l'administration de Colbert, avaient été supprimés entièrement par simple déclaration du Roi entre les mains des propriétaires de rentes , et particulièrement de rentes sur l'hôtel de ville (celles qui inspiraient le plus de confiance), notons que divers arrêts de 1662 et de 1664 avaient successivement prescrit le remboursement de quatre cent mille livres de rente sur les parties casuelles, puis de toutes les rentes établies depuis vingt-cinq ans *. Les mesiu'es par lesquelles les rentes avaient été supprimées, réduites ou remboursées, sans égard pour les transactions et suivant des règles arbitraires , produisirent un grand émoi dans Paris : il suffit de rappeler les premiers vers de la satire III de Boileau, écrite en i665, et les récits d'Olivier d'Ormesson-. Plus tard les dépenses de la guerre de i6j2 ayant obligé le Trésor à recourir à l'émission de rentes sur l'hôtel de ville, et ces rentes n'ayant pu être aliénées qu'à des conditions très-onéreuses, Colbert entreprit, dès qu'il le put, de les éteindre; quelques emprunts et la création de rentes nouvelles à des conditions meilleures lui permirent d'en commencer le remboursement dès 1680 et de le continuer les années suivantes.

A-t-on jamais accusé Colbert d'avoir cherché « une mine d'or, un Pérou» dans ces diverses opérations? Nous n'en trouvons de trace nulle part ; mais l'irritation des rentiers dut se donner librement carrière aux dépens du ministre, et mettre en doute son désintéressement.

1. Arrêts du 3 juin et du 3o août 1662, et du 24 mai 1664. On remboursait d'ordinaire, non pas la valeur nominale, mais la somme toucliée réellement par l'Etat lors de l'émission, et quelquefois l'on en déduisait les intérêts précédemment reçus par les rentiers. Voyez sur ces diverses mesures Y Introduction que ]M. P. Clément a mise en tête du tome II des Lettres, instructions et mémoires de Colbert, p. xliv et suivantes.

2. Voyez le Journal d'Olivier d'Ormesson, publié par M. Chéruel , année i664- — Parmi les mesui'es les plus impopulaires du temps, mentionnons la déclaration du 4 décembre 1664. Les remboursements antérieurs à 1662 s'étaient faits selon la valeur nominale des tities, et non selon leur valeur réelle : revenant sur ces anciens remboursements, la cliambre de justice exigea de ceux qui en avaient profité depuis i63o la restitution delà somme reçue en trop, et même des intéiêts de ladite somme.

La BmytTc toutefois pense-t-îl au remboursement des ren tes ^ lorsqu'il compare aux intendants qui, comme Gourville peut-être, s'enrichissent en mettant de l'ordre dans les affaires de leur maître, les ministres qui conseillent aux rois de s'acquitter et de s'enrichir ? Nous nous garderons de l'affirmer.

Mais si l'interprétation des clefs ne paraît pas satisfaisante, quelle autre lui substituer ?

Rappellera-t-onquedansunlihelle, postérieur d'une année à la publication de la réflexion de la Bruyère, Sandras de Courtilz attribue la fortune de Colbcrt à l'acquisition qu'il avait faite en 1664, dit-il^ d'un grand nombre d'anciens billets sur l'Épargne que le Trésor refusait d'acquitter ou d'accepter en payement', et dont il aurait reçu par la suite la valeur nominale ? De semblables manœuvres avaient enrichi bien des gens : le surintendant Servien, si l'on en croit un bruit que Colbert a répété ^, laissa parmi les effets de sa succession un million deux cent mille livres de billets de l'Epargne, qu'il avait payés cinquante mil'e livres; et Colbert lui-même, administrateur très-zélé des biens de Mazarin, tira sans doute le meilleur parti des billets de ce genre qui étaient entrés dans la fortune mobilière du cardinal. Mais est-il vrai qu'il s'enrichit lui-même par les moyens qu'indique Sandras de Courtilz ? Lors même que cette imputation aurait eu cours, il serait malaisé d'en retrouver le souvenir dans les expressions de la Bruyère.

Vaut-il mieux ne pas restreindre le sens de la remarque et ne pas l'appliquer à quelque événement déterminé? La Bruyère veut-il simplement rappeler d'uiie manière générale combien il avait été facile aux ministres de s'enrichir dans toutes les opérations financières de l'État, surtout dans celles qui étaient en dehors des pratiques habituelles ou du moins des pratiques régulières, dans les affaires extraordinaires et dans les aliénations de biens par exemple? Sa pensée re-

1 . ce On cessa d'acquitter les anciens billets de l'Épargne, qui ne laissèrent pas d'avoir cours dans le commerce sur le pied du deuier dix [dix pour cent), parce que les traitants en donnèrent en payement dans partie de leurs taxes, après qu'on leur eut accordé une amnistie à condition de les acquitter, par édit du mois de décembre i665, vérifié au Parlement le 21 du même mois. Depuis, ces billets diminuèrent tellement de prix, qu'on en a vu donner un de cent mille livres pour cinquante pistoies. Ce fut alors que Colbert en acheta un grand nombre, et qu'en retirant l.i valeur, il acquit des richesses immenses. Ce fut ce qui lui donna moyen d'acheter les marquisats de Seignelay et de BlainvlUe, les baronnies de Moneteau, de Chesny, de Beaumont et de Sceaux, avec plusieurs autres terres considérables. » {Fie de J. B. Colbert^ ministre d'État, Cologne, 1693, p. 3l et 32.)

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