XII NOTICE BIOGRAPHIQUE
et l'art avec lesquels il dissimule presque toujours ce moi qu'il laisse à peine deviner, éveille, sans la satisfaire, la curiosité qui nous inspire le désir de démêler ce qui, dans les écrits des moralistes, les concerne eux-mêmes.
On souhaiterait donc de trouver, en tête d'une édition de son œuvre, une notice biographique qui fût propre à servir de commentaire continu, et qui, pleine de faits certains et de données précises, mît au jour le secret de ses préventions favorables ou défavorables, de ses admirations et de ses colères, lorsque l'amour du beau, du vrai et du bien, et la haine du mal ne suffisent pas à les expliquer.
Par malheur, sans qu'il l'ait voulu et cherché, la vie de la Bruyère s'est cachée aux yeux mêmes de ses contemporains, et les récits sommaires qu'ils nous en ont laissés ne contiennent guère que des renseignements vagues et indécis. a On ne sait rien ou presque rien de la vie de la Bruyère, écrivait Sainte-Beuve en i836*.... S'il n'y a pas une seule ligne de son Hvre unique qui, depuis le premier instant de la publication, ne soit venue et restée en pleine lumière, il n'y a pas, en revanche, un détail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le rayon du siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé. » Depuis i836, MM. Walckenaer, Destailleur, Jal, Chatel, Edouard Fournier, d'autres encore, ont ajouté, ceux-ci quelques lignes, ceux-là quelques pages à sa biographie; mais, en dépit des recherches les plus persévérantes ou les plus ingénieuses, elle demeure bien pauvre et imparfaite sur divers points, et, tout naturellement, le roman s'y est parfois mêlé, comme par compensation.
Nous regrettons de ne pouvoir dire que, plus complètement heureux que nos devanciers, nous venons enfin combler toute lacune et dissiper toute obscurité. Puisse quelque autre y mieux réussir! Nous avons du moins soumis à une révision nécessaire les chapitres dont se compose aujourd'hui l'histoire traditionnelle de la Bruyère, et de plus nous apportons, à notre tour, de nouveaux et authentiques renseignements soit sur luimême, soit sur sa famille, au miUeu de laquelle se sont écou-
I, Portraits littéraires^ édition de i86a, tome I, p. 3go»
SUR L\ BRUYERE. xiii
lés près des trois quarts de sa vie. Peut-être avons-nous trop scrupuleusement recueilli de minimes détails; mais les minuties même ont ici leur prix : il est permis de ne les point négliger, lorsqu'il s'agit d'un philosophe qui, pour avoir été le plus pénétrant observateur et le peintre le plus illustre des mœurs de ses contemporains, n'en est pas moins le plus inconnu des grands écrivains de son époque.
LA FAMILLE DE LA BRUYERE ET LE PEU QUE l'oN SAIT DE SA JEUNESSE.
Jean de la Brujère, né à Paris dans la Cité, près de Notre- Dame et de l'Hôtel-Dieu, a été baptisé le 17 août 1645 dans Téglise de Saint-Christophe, le lendemain sans doute de sa naissance. On l'a fait gentilhomme d'origine, et l'on s'est trompé. Il se considéra, selon l'usage, comme anobli par la charge de trésorier de France, qu'il acheta; mais son père, Louis de la Bruyère, contrôleur général des rentes de l'Hôtel de Ville, était un bourgeois de Paris : la qualification de « noble \ homme « qui lui est donnée dans les actes notariés est une / irréfutable preuve de roture, loin d'être un signe de noblesse*, 'i
I. Jusqu'à ce que Jal eût découvert dans les registres des paroisses de Paris l'acte de baptême de la Bruyère (voyez son Dictionnaire critique ds biographie et d'histoire^ p. 716), les biographes, sur la foi d'un catalogue rédige' par Nicolas Clément, sous-bibliothécaire du Roi, avaient accepté comme lieu de sa naissance un village voisin de Dourdan. Nous ne savons d'où Clément avait tiré ce renseignement. Il n'y a guère lieu de supposer, tant il y a peu de ressemblance, qu'il ait pu confondre la ville de Dourdan (Seine-et-Oise) et celle de Mondoubleau (Loir-et-Cher), dans le voisinage de laquelle la famille de la Bruyère a possédé une propriété. Le souvenir s'en était conservé à Mondoubleau : « Quelques habitants de cette ville, dit Expilly au sujet de Mondoubleau, en font la patrie de M, de la Bruyère ; mais il en étoit seulement ori-