XVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
Mathias de la Bruyère, qui avait été d'abord avocat du Roi eQ la cour des Aides, occupa Je siège, avons-nous dit, du lieutenant civil de la prévôté de Paris. Après la journée des Barricades (12 mai i588), le lieutenant civil Jean Seguier avait quitté Paris pour rejoindre la cour d'Henri III. De ce fait, Mathias de la Bruyère, qui était depuis dix-sept ans lieutenant particulier, c'est-à-dire substitut du lieutenant civil, se trouva investi des fonctions mêmes de lieutenant civil : le 6 février iSSg, le gouvernement de la Ligue lui en conférait le titre, que devait confirmer, le aS novembre iSSq, un arrêt du Parlement*. Il avait voulu être le député du tiers état de la prévôté de Paris aux Etats généraux de i588; mais il n'avait obtenu que io5 voix sur 386 suffrages*. Au mois de février 1589, sa candidature au conseil général de l'Union eut meilleur succès : l'un des vingt-quatre élus de la bourgeoisie de Paris, il prit place dans l'assemblée qui devait diriger les affaires du Royaume sous la présidence du duc de Mayenne, et que ce dernier cassa en iSgi.
Les ardeurs des deux la Bruyère ne les protégèrent pas toujours contre les soupçons de trahison. Un jour, en i586, la Bruyère le père fut mandé auprès du Roi. C'était sans nul doute l'apothicaire, et non l'homme politique, qu'Henri III appelait au Louvre ; mais cette audience, qu'expliquait si bien la profession du ligueur, lui était donnée dans le temps où le Roi venait d'apprendre ou allait apprendre un projet d'émeute que le Conseil des Seize avait mis en délibération, et auquel s'était associé le duc de Mayenne. L'un des membres du Conseil, Nicolas Poulain, en avait livré le secret : ce fut l'apothicaire qu'on accusa de délation. Une autre fois, au mois d'août i588, le plan d'une entreprise du duc de Guise fut
[ibidem^ p. 4^5), Ton en fait des risées en notre parti, avec force sobriquets. On dit que la Bruyère est le sire Safranier de la Ligue »
I. Nous devons à M. E. Campardon la date de cet arrêt, qui attribuait à Mathias de la Bruyère le payement de tous les gages de sa charge depuis le jour où il l'exerçait, c'est-à-dire depuis mai i588.
a. Voyez dans la Bibliothèque de C École des Chartes^ année ï845- 1846, p. 4^2 et suivantes, un article de M. Taillandier sur cette élection, et le procès-verbal où sont énumérées les paroisses qui ont voté pour la Bruyère.
SUR LA BRUYERE. xvii
encore de' voilé et déjoué par Poulain, et de nouveau la défiance de quelques collègues s'égara très-injustement sur le nom de la Bruyère.
Les la Bruyère toutefois eurent jDeut-être, au milieu de la lutte, quelques heures de découragement. Un astronome italien, qui devait être condamné à mort pour la publication de libelles et pendu le iG décembre iSqi, François Liberati, « accusa la Bruyère, lieutenant civil, de l'avoir envoyé vers le Roi faire sa paix, et le soutint jusqu'à la mort *. » Mais les négociations échouèrent si elles furent entamées, et ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en définitive le père et le fils demeurèrent fidèles à leur cause.
Je regrette de le dire, les deux la Bruyère de la Ligue peuvent être accusés de complicité dans les événements de la journée du i5 novembre 1591,011 furent pendus Brisson, premier président du Parlement, Larcher, le plus ancien conseiller de la grand'chambre, et Tardif, conseiller au Châtelet.
Dans la semaine qui précéda le meurtre des trois magistrats, les Seize s'assemblèrent plusieurs fois dans la maison de l'apothicaire, les réunions générales se tenant dans la salle du rezde-chaussée, et les conciliabules secrets dans la chambre haute. Le 8 novembre, les convocations avaient été très-étendues. Il s'agissait de renouveler le serment de l'Union. Bussy le Clerc et quelques autres s'étaient chargés de rédiger la formule que devaient signer les adhérents; mais, pour épargner le temps, disait-on, ce fut sur un papier blanc que l'on recueillit les signatures. Quelques-uns hésitèrent à donner ce blanc seing à Bussy ; ils signèrent néanmoins, de gré ou contraints : deux ligueurs, placés près de la porte du rez-de-chaussée, veillaient à ce que personne ne se retirât sans avoir donné sa signature et fait un serment solennel de fidélité sur un missel, que Jean de la Bruyère, se prêtant à la mise en scène, avait déposé sur la table.
La réunion du i4) qui eut aussi lieu chez l'apothicaire, ajouta aux inquiétudes des politiques^ et même aux appréhensions de ceux des Ligueurs qui gardaient encore quelque mesure.
I. Journal lilstorique de Pierre Fayet sur les troubles de la Ligue ^ publié par V. Luzarche, Tours, iSSa, in-8°, p. 118.