ALCESTE
Qui je veux? La raison, mon bon droit, l'équité.
(Molière, le Misanthrope , acte I, scène i, vers i86 et 187.)
3. « J'ai vu de ces faux justes deçà et delà les monts. J'en ai vu qui pour faire admirer leur intégrité , et pour obliger le monde de dire que la faveur ne peut rien sur eux , prenoient l'intérêt d'un étranger contre celui d'un parent ou d'un ami , encore que la raison fût du côté du parent ou de l'ami. Ils étoient ravis de faire perdre la cause qui leur avoit été recommandée par leur neveu ou par leur cousin germain, et le plus mauvais office qui se pouvoit rendre à une bonne affaire étoit une semblable recommandation. » (Balzac, Aristippe, ou de la Cour, vi® discours^ tome II des OEuvres^ p. 177, Paris, i665.) — Œ Notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour
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46. Le magistrat coquet ou galant est pire dans les conséquences que le dissolu : celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et Ton ne sait souvent par où aller jusqu'à lui ; celui-là est ouvert par mille foibles qui sont connus , et Ton y arrive par toutes les femmes à qui il veut plaire.
47' Il s'en faut peu que la religion et la justice n'aillent de pair dans la république, et que la magistrature ne consacre les hommes comme la prêtrise. L'homme de robe ne sauroit guère danser au bal, paroître aux théâtres, renoncer aux habits simples et modestes , sans consentir à son propre avilissement; et il est étrange qu'il ait fallu une loi pour régler son extérieur, et le contraindre ainsi à être grave et plus respectée (éd. 4-)
48. Il n'y a aucun métier qui n'ait son apprentissage, et en montant des moindres conditions jusques aux plus grandes, on remarque dans toutes un temps de pratique et d'exercice qui prépare aux emplois, où les fautes sont sans conséquence, et mènent au contraire à la perfection. La guerre même, qui ne semble naître et durer que par la confusion et le désordre, a ses préceptes; on ne se massacre pas par pelotons et par troupes en rase cam-
nous crever les yeux agréablement. Il n'est pas permis au plus équitable bomme du monde d'être juge en sa cause : j'en sais qui pour ne pas tomber dans cet amour-propre, ont été les plus injustes du monde à contre-biais. Le moyen sûr de perdre une affaire toute juste étoit de la leur faire recommander par leurs procbes parents. » (Pascal, Pensées, article III, 3.)
I. « Il y a un arrêt du Conseil qui oblige les conseillers à être en rabat. Avant ce temps-là ils étoient presque toujours en cravate. Cet arrêt fut rendu à la requête de M. du Harlay, alors procureur général. » (Clefs.) — Cette note fait allusion à un édit de 1684 dont nous avons déjà parlé au tome I, p. 177, note 2.
pagne sans Tavoir appris, et Ton s'y tue méthodiquement. Il y a l'école de la guerre : où est F école du magistrat? Il y a un usage, des lois, des coutumes : où est le temps, et le temps assez long que l'on emploie à les digérer et à s'en instruire? L'essai et l'apprentissage d'un jeune adolescent qui passe de la férule à la pourpre, et dont la consignation a fait un juge , est de décider souverainement des vies et des fortunes des hommes*.
La principale partie de l'orateur, c'est la probité : sans 49" elle il dégénère en déclamateur, il déguise ou il exagère les faits, il cite faux, il calomnie, il épouse la passion et les haines de ceux pour qui il parle; et il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit qu'ils sont payés pour dire des injures, (éd. 4-)
« Il est vrai, dit-on, cette somme lui est due, et ce droit ^o^ lui est acquis. Mais je l'attends à cette petite formalité; s'il l'oublie, il n'y revient plus, et conséquemment il perd sa somme , ou il est incontestablement déchu de son
I. « Il faut que je vous conte ce que c'est que ce premier président ; vous croyez que c'est une barbe sale et un vieux fleuve comme votre Ragusse ; point du tout : c'est un jeune homme de vingt-sept ans, neveu de M. d'Harouys; un petit de la Bunelaye fort joli, qui a été élevé avec le petit de la Silleraye, que j'ai vu mille fois sans jamais imaginer que ce pût être un magistrat ; cependant il l'est devenu par son crédit, et moyennant quarante mille francs, il a acheté toute l'expérience nécessaire pour être à la tête d'une compagnie souveraine, qui est la chambre des comptes de Nantes; il a de plus épousé une fille que je connois fort, que j'ai vue cinq semaines tous les jours aux états de Vitré ; de sorte que ce premier président et cette première présidente sont pour moi un petit jeune garçon que je ne puis respecter, et une jeune petite demoiselle que je ne puis honorer. » [Mme de Sévigné ^ lettre du 27 mai 1680, tome VI, p. 4^3 et 4240
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droit; or il oubliera celte formalité. » Voilà ce que j'appelle une conscience de praticien, (éd. 5.)
Une belle maxime pour le palais, utile au public, remplie de raison, de sagesse et d'équité, ce seroit précisément la contradictoire de celle qui dit que la forme emporte le fond.
5i. La question est une invention merveilleuse et tout à fait sûre pour perdre un innocent qui a la complexion foible, et sauver un coupable qui est né robuste*, (éd. 4«)
I. a C'est une dangereuse inuention que celle des géhennes, et semble que ce soit plustost un essay de patience que de vérité. Et celuy qui les peult souffrir cache la vérité, et celuy qui ne les peult souffrir; car pourquoy la douleur me fera elle plustost confesser ce qui en est, qu'elle ne me forcera de dire ce qui n'est pas ? Et au rebours, si celuy qui n'a pas fait ce de quoy on l'accuse, est assez patient pour supporter ces tormens , pourquoy ne le sera celuy qui l'a fait , un si beau guerdon que de la vie luy estant proposé ? le pense que le fondement de cette inuention vient de la considération de l'effort de la conscience : car au coupable, il semble qu'elle ayde à la torture pour luy faire confesser sa faulte, et qu'elle l'affoiblisse ; et de l'aultre part, qu'elle fortifie l'innocent contre la torture. Pour dire vray, c'est un moyen plein d'incertitude et de dangier : que ne diroit on, que ne feroit on pour fuir à si griefues douleurs?
Etiam innocentes cogït mentiri dolor* :
d'où il adulent que celuy que le iuge a géhenne, pour ne le faire mourir innocent, il le face mourir et innocent et géhenne. Mille et
mille en ont chargé leur teste de fausses confessions Mais tant y a
que c'est, dict on , le moins mal que l'humaine foiblesse aye peu inuenter : bien inhumainement pourtant, et bien inutilement, à mon aduis. » {Montaigne^ livre II, chapitre v, tome II, p. 53 et 54-) — On retrouve la même condamnation de la torture dans Don Quichotte (voyez le chapitre xxii de la i^e partie). — Ménage, pour terminer par une citation empruntée à un contemporain de la Bruyère, s'exprimait dans les termes suivants sur la torture, si l'on en croit le Menagiana (tome II, p. 240) : « La question n'est pas un moyen
* Sentences de Publius Syrus.
Un coupable puni est un exemple pour la canaille; un 52. innocent condamné est TafTaire de tous les honnêtes gens. (ÉD. 6.)
Je dirai presque de moi : « Je ne serai pas voleur ou meurtrier. » — « Je ne serai pas un jour puni comme tel, » c'est parler bien hardiment, (éd. 6.)
Une condition lamentable est celle d'un homme innocent à qui la précipitation et la procédure ont trouvé un crime ; celle même de son juge peut-elle l'être davantage? (ÉD. 6.)
Si l'on me racontoit qu'il s'est trouvé autrefois un pré- 53. vôt, ou l'un de ces magistrats créés pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui les connoissoit tous depuis longtemps de nom et de visage, savoit leurs vols, j'entends l'espèce , le nombre et la quantité , pénétroit si avant dans toutes ces profondeurs, et étoit si initié dans tous ces affreux mystères qu'il sut* rendre à un homme de crédit un bijou qu'on lui avoit pris dans la foule au sortir d'une assemblée, et dont il étoit sur le point de faire de l'éclat, que le Parlement intervint dans cette affaire, et fit le procès à cet officier : je regarderois cet
fort sûr pour tirer la vérité de la bouche des criminels. Ceux qui la peuvent supporter, et ceux qui n'ont pas assez de force pour la souffrir mentent également : mentletur in tormentis qui ferre poterit^ mentietur qui ferre non poterit. Cependant le coupable se sauve, et l'innocent est condamné à mort. Cela est d'autant plus terrible, que l'innocent passe pour un coupable dans le monde , parce que c'est une maxime dans le cours de la justice, que ce qui est jugé passe pour une vérité : Res judicata pro veritate habetur. »
I. Il y a sût (sçût) y au subjonctif, dans toutes les anciennes éditions ; mais nous pensons que c'est une faute et que Tindicatif est ici beaucoup mieux à sa place. D'ailleurs les verbes suivants : intervînt et fit^ qui dépendent beaucoup plus naturellement de si initiés que de racontoit j sont sans accent, c'est-à-dire à l'indicatif, dans les impressions originales.
événement comme Tune de ces choses dont T histoire se charge, et à qui le temps ôte la croyance : comment donc pourrois-je croire qu'on doive présumer par des faits récents, connus et circonstanciés, qu'une connivence si pernicieuse dure encore, qu'elle ait même tourné en jeu et passé en coutume? (éd. 6.)
54 . Combien d'hommes qui sont forts contre les foibles , fermes et inflexibles aux sollicitations du simple peuple, sans nuls égards pour les petits, rigides et sévères dans les minuties, qui refusent les petits présents, qui n'écoutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les femmes seules peuvent corrompre ! (éd. 40
55. Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur perde un procès.
56. Les mourants qui parlent dans leurs testaments peuvent s'attendre à être écoutés comme des oracles; chacun les tire de son côté et les interprète à sa manière, je veux dire selon ses désirs ou ses intérêts, (éd. 5.)
57. Il est vrai qu'il y a des hommes dont on peut dire que la mort fixe moins la dernière volonté qu'elle ne leur ôte avec la vie l'irrésolution et l'inquiétude. Un dépit, pendant qu'ils vivent, les fait tester; ils s'apaisent et déchirent leur minute, la voilà en cendre. Ils n'ont pas moins de testaments dans leur cassette que d'almanachs sur leur table ; ils les comptent par les années. Un second se trouve détruit par un troisième, qui est anéanti lui-même par un autre mieux digéré, et celui-ci encore par un cinquième olographe. Mais si le moment, ou la malice , ou l'autorité manque à celui qui a intérêt de le supprimer, il faut qu'il en essuie les clauses et les conditions; car ap-
j)ert-i\ mieux des^ dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier acte, signé de leur main, et après lequel ils n'ont pas du moins eu le loisir de vouloir tout le contraire? (éd. 5.)
S'il n'y avoit point de testaments^ pour régler le droit 58, des héritiers, je ne sais si l'on auroit besoin de tribunaux pour régler les différends des hommes : les juges seroient presque réduits à la triste fonction d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les lanternes des chambres^, au parquet, à la porte ou dans la salle du magistrat? des héritiers ab intestat? Non, les lois ont pourvu à leurs partages. On y voit les testamentaires qui plaident en explication d'une clause ou d'un article, les personnes exhérédées, ceux qui se plaignent d'un testament fait avec loisir, avec maturité, par un homme grave, habile, consciencieux, et qui a été aidé * d'un bon conseil : d'un acte où le praticien n'a rien obmis^ de son
1. // appert de^ il y a manifestation de, preuve de...; infinitif apparoir^ être constaté; terme de palais.
2. lestamentf au singulier, dans la 5® édition. C'est bien probablement une faute.
3. Les lanternes des chambres du Parlement étaient des tribunes où quelques personnes pouvaient assister aux séances sans être vues. — Les mots lanternes et parquet sont en italique dans les éditions 5 et 6.