Vois-tu ce libertin, eu public intrépide
Qui prêche contre un Dieu que dans son âme il croit ? 11 iroit embrasser la vérité qu'il voit ; Mais de ses faux amis il craint la raillerie, Et ne brave ainsi Dieu que par poltronnerie.
(Boileau, e'pitre III, vers 22-26.) La BituYÈKE. H 16
'ilt'j, DES ESPRITS FORTS.
juge en sa propre cause : ce qui répugne, s'il n'est luimême la justice et la vérité, c'est-à-dire s'il n'est Dieu.
i5. Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point; cela me suffit, tout le raisonnement du monde m'est inutile ^ : je conclus que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature; j'en ai reçu les principes trop aisément dans mon enfance, et je les ai conservés depuis trop naturellement dans un âge plus avancé, pour les soupçonner de fausseté. — Mais il y a des esprits qui se défont de ces principes. — C'est une grande question s'il s'en trouve de tels; et quand il seroit ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres.
16. L'athéisme n'est point. Les grands, qui en sont le plus soupçonnés, sont trop paresseux pour décider en leur esprit que Dieu n'est pas; leur indolence va jusqu'à les rendre froids et indifférents sur cet article si capital, comme sur la nature de leur àme, et sur les conséquences d'une vraie religion; ils ne nient ces choses ni ne les accordent : ils n'y pensent point.
17. Nous n'avons pas trop de toute notre santé, de toutes nos forces et de tout notre esprit pour penser aux hommes ou au plus petit intérêt : il semble au contraire que la bienséance et la coutume exigent de nous que nous ne
I. « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connoît point.... C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison. » (Pascal, Pensées^ article XXIV, 5.) — .... « Il faut nécessairement conclure que de cela seul que j'existe et que l'idée d'un Etre souverainement parfait, c'est-à-dire de Dieu, est en moi, l'existence de Dieu est très-évidemment démontrée. » (Descartes, méditation iiic.)
p(3nsions à Dieu * que dans un état où il ne reste en nous qu'autant de raison qu'il faut pour ne pas dire qu'il n'y en a plus. (éd. 8.)
Un grand croit s'évanouir, et il meurt; un autre grand 18, périt insensiblement, et perd chaque jour quelque chose de soi-même avant qu'il soit éteint : formidables leçons ^, mais inutiles! Des circonstances si marquées et si sensiblement opposées ne se relèvent point et ne touchent personne : les hommes n'y ont pas plus d'attention qu'à une fleur qui se fane ou à une feuille qui tombe ; ils envient les places qui demeurent vacantes, ou ils s'informent si elles sont remplies, et par qui. (éd. 7.)
Les hommes sont-ils assez bons, assez fidèles, assez 19. équitables, pour mériter toute notre confiance, et ne nous pas faire désirer du moins ^ que Dieu existât, à qui nous pussions appeler de leurs jugements et avoir recours quand nous en sommes persécutés ou trahis ?
Si c'est le grand et le sublime de la rehgion qui éblouit 20. ou qui confond les esprits forts , ils ne sont plus des esprits forts, mais de foibles génies et de petits esprits ; et si c'est au contraire ce qu'il y a d'humble et de simple qui
1. Dans la g^ édition : a pensions à nous, » faute corrigée clans la iqc.
2. « Considérez, Messieurs, ces grandes puissances, que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause, et il les épargne si peu, qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. » (Bossuet, Oraison fuvèhre d'' Henriette d'Jngleterreyi^^ partie, édition Lebel, tome XVII, p. 848.)
3. Var. (édit. I et certains exemplaires de 2) : pour devoir y mettre toute notre confiance, et ne pas désirer du moins; — (édit. 3-6 et d'autres exemplaires de 2): pour mériter toute notre confiance, et ne pas faire désirer du moins.
a44 ^ES ESPRITS FORTS.
les rebute, ils sont à la vérité des esprits forts, et plus forts que tant de grands hommes si éclairés , si élevés, et néanmoins si fidèles, que les Léons, les Basiles, les Jé- RÔMES, les Augustin s. (éd. 4»)
21, « Un Père de l'Eglise, un docteur de TEglise, quels noms ! quelle tristesse dans leurs écrits ! quelle sécheresse, quelle froide dévotion, et peut-être quelle scolastique! » disent ceux qui ne les ont jamais lus. Mais plutôt quel étonnement pour tous ceux qui se sont fait une idée des Pères si éloignée de la vérité, s'ils voyoïent dans leurs ouvrages plus détour et de délicatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de richesse d'expression et plus de force de raisonnement, des traits plus vifs et des grâces plus naturelles que l'on n'en remarque dans la plupart des livres de ce temps qui sont lus avec goût, qui donnent du nom et de la vanité à leurs auteurs ! Quel plaisir d'aimer la religion, et de la voir crue, soutenue, expliquée par de si beaux génies et par de si solides esprits ! surtout lorsque Ton vient à connoître que pour l'étendue de connoissance, pour la profondeur et la pénétration,
• pour les principes de la pure philosophie, pour leur application et leur développement, pour la justesse des conclusions, pour la dignité du discours , pour la beauté de la morale et des sentiments, il n'y a rien par exemple que l'on puisse comparer à S. Augustin, que Platon et que CicÉRON. (éd. 4-)
22. L'homme est né menteur : la vérité est simple et ingénue, et il veut du spécieux et de l'ornement. Elle n'est pas à lui, elle vient du ciel toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection ; et l'homme n'aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple : il conlrouve, il augmente, il charge par grossièreté et
DES ESPRITS FORTS. 9.r>
par sottise; demandez même au plus honnête homme s'il est toujours vrai dans ses discours, s'il ne se surprend pas quelquefois dans des déguisements où engagent nécessairement la vanité et la légèreté, si pour faire un meilleur conte, il ne lui échappe pas souvent d'ajouter à un fait qu'il récite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd'hui, et presque sous nos yeux : cent personnes qui l'ont vue la racontent en cent façons différentes ; celui-ci, s'il est écouté, la dira encore d'une manière qui n'a pas été dite. Quelle créance donc pourroisje donner à des faits qui sont anciens et éloignés de nous par plusieurs siècles? quel fondement dois-je faire sur les plus graves historiens ? que devient l'histoire? César a-t-il été massacré au milieu du sénat ? y a-t-il eu un César ? « Quelle conséquence ! me dites-vous ; quels doutes! quelle demande ! » Vous riez, vous ne me jugez pas digne d'aucune réponse; et je crois même que vous avez raison. Je suppose néanmoins que le livre qui fait mention de César ne soit pas un livre profane, écrit de la main des hommes, qui sont menteurs, trouvé par hasard dans les bibliothèques parmi d'autres manuscrits qui contiennent des histoires vraies ou apocryphes; qu'au contraire il soit inspiré, saint, divin ; qu'il porte en soi ces caractères ; qu'il se trouve depuis près de deux mille ans dans une société nombreuse qui n'a pas permis qu'on y ait fait pendant tout ce temps la moindre altération , et qui s'est fait une religion de le conserver dans toute son intégrité ; qu'il y ait même un engagement religieux et indispensable d'avoir de la foi pour tous les faits contenus dans ce volume où il est parlé de César et de sa dictature : avouez-le, Lucile^ vous douterez alors qu'il y ait eu un César, (éd. 7.)
Toute musique n'est pas propre à louer Dieu et à être ^3,
entendue dans le sanctuaire ; toute philosophie ne parle pas dignement de Dieu, de sa puissance, des principes de ses opérations et de ses mystères : plus cette philosophie est subtile et idéale, plus elle est vaine et inutile pour expliquer des choses qui ne demandent des hommes qu'un sens droit pour être connues jusques à un certain point, et qui au delà sont inexplicables. Vouloir rendre raison de Dieu, de ses perfections, et si j'ose ainsi parler, de ses actions, c'est aller plus loin que les anciens philosophes, que les Apôtres, que les premiers docteurs; mais ce n'est pas rencontrer si juste ; c'est creuser longtemps et profondément, sans trouver les sources de la vérité. Dès qu'on a abandonné les termes de bonté, de miséricorde, de justice et de toute-puissance, qui donnent de Dieu de si hautes et de si aimables idées, quelque grand effort d'imagination qu'on puisse faire, il faut recevoir les expressions sèches, stériles, vides de sens; admettre les pensées creuses, écartées des notions communes, ou tout au plus les subtiles et les ingénieuses ; et à mesure que l'on acquiert d'ouverture dans une nouvelle métaphysique, perdre un peu de sa religion, (éd. 4-)
24. Jusques où les hommes ne se portent-ils point par l'intérêt de la religion, dont ils sont si peu persuadés, et qu'ils pratiquent si mal ! (éd. 4-)
25. Cette même religion que les hommes défendent avec chaleur et avec zèle contre ceux qui en ont une toute contraire, ils l'altèrent eux-mêmes dans leur esprit par des sentiments particuliers : ils y ajoutent et ils en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur convient, et ils demeurent fermes et inébranlables dans cette forme qu'ils lui ont donnée. Ainsi, à parler populairement, on peut dire d'une seule nation qu'elle vit sous
un même culte, et qu'elle n'a qu'une seule religion; mais à parler exactement, il est vrai qu'elle en a plusieurs, et que chacun presque y a la sienne, (éd. 4»)
Deux sortes de gens fleurissent dans les cours, et y do- 26, minent dans divers temps, les libertins et les hypocrites : ceux-là gaiement, ouvertement, sans art et sans dissimulation ; ceux-ci finement, par des artifices, par la cabale. Cent fois plus épris de la fortune que les premiers, ils en sont jaloux jusqu'à l'excès ; ils veulent la gouverner, la posséder seuls, la partager entre eux et en exclure tout autre; dignités, charges, postes, bénéfices, pensions, honneurs, tout leur convient et ne convient qu'à eux; le reste des hommes en est indigne ; ils ne comprennent point que sans leur attache on ait F impudence de les espérer. Une troupe de masques entre dans un bal : ont-ils la main, ils dansent, ils se font danser les uns les autres, ils dansent encore, ils dansent toujours ; ils ne rendent la main à personne de l'assemblée, quelque digne qu'elle soit de leur attention : on languit, on sèche de les voir danser et de ne danser point : quelques-uns murmurent ; les plus sages prennent leur parti et s'en vont*, (éd. 8.)
Il y a deux espèces de libertins : les libertins, ceux du 27. moins qui croient l'être, et les hypocrites ou faux dévots, c'est-à-dire ceux qui ne veulent pas être crus libertins : les derniers dans ce genre-là sont les meilleurs, (éd. 8.)
Le faux dévot ou ne croit pas en Dieu, ou se moque
I. Il arrivait quelquefois, en dehors même du cas que suppose la Bruyère (celui d'une troupe de masques inconnus survenant dans un bal), qu'une bande de danseurs empêchât quelque temps une autre de prendre part à la danse : il suffisait que les danseurs qui « avaient la main j» ne fissent jamais choix que de l'un ou de l'une des leurs pour remplacer le danseur ou la danseuse qui se retirait. Voyez Y appendice.
de Dieu ; parlons de lui obligeamment : il ne croit pas en Dieu. (ÉD. 8.)
a8. Si toute religion est une crainte respectueuse de la Divinité, que penser de ceux qui osent la blesser dans sa plus vive image, qui est le Prince ? (éd. 4-)
9.g, Si Ton nous assuroit que le motif secret de l'ambassade des Siamois ^ a été d'exciter le Roi Très-Chrétien à renoncer au christianisme , à permettre l'entrée de son royaume aux Talapoins^^ qui eussent pénétré dans nos maisons pour persuader leur religion à nos femmes, à nos enfants et à nous-mêmes par leurs livres et par leurs entretiens, qui eussent élevé des pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé des figures de métal pour être adorées ^, avec quelles risées et quel étrange mépris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes! Nous faisons cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est-à-dire pour faire très -sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur paroître très-folles* et très-ridicules. Ils supportent néanmoins nos religieux et nos prêtres ; ils les écoutent quelquefois, leur laissent bâtir leurs églises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en nous? ne seroit-ce point la force de la vérité?
3o, 11 ne convient pas à toute sorte de personnes de le-