Dans la fie édition : « très-fortes, » faute évidente
DES F.SPRITS FORTS. 9.r^ç)
ver rétendard tVaumônier, et d'avoir tous les pauvres d'une ville assemblés à sa porte, qui y reçoivent leurs portions. Qui ne sait pas au contraire des misères plus secrètes qu'il peut entreprendre de soulager, ou immédiatement et par ses secours, ou du moins par sa médiation? De même il n'est pas donné à tous de monter en chaire et d'y distribuer, en missionnaire ou en catéchiste, la parole sainte; mais qui n'a pas quelquefois sous sa main un libertin à réduire, et à ramener par de douces et insinuantes conversations à la docilité? Quand on ne seroit pendant sa vie que l'apôtre d'un seul homme, ce ne seroit pas être en vain sur la terre, ni lui être un fardeau inutile, (éd. 5.)
Il y a deux mondes: l'un où l'on séjourne peu, et 3i dont l'on doit sortir pour n'y plus rentrer; l'autre où l'on doit bientôt entrer pour n'en jamais sortir. La faveur, l'autorité, les amis, la haute réputation, les grands biens servent pour le premier monde; le mépris de toutes ces choses sert pour le second. Il s'agit de choisir.
Qui a vécu un seul jour, a vécu un siècle : même 3îî, soleil, même terre, même monde, mêmes sensations; rien ne ressemble mieux à aujourd'hui que demain \ Il y auroit quelque curiosité à mourir, c'est-à-dire à n'être plus un corps, mais à être seulement esprit : l'homme cependant, impatient de la nouveauté, n'est point curieux sur ce seul article; né inquiet et qui s'en-
I . fl Et si vous auez vescu un iour, vous auez tout veu : un iour est égal à touts iours. Il n'y a point d'aultre lumière ny d'aultre nuict : ce soleil, cette lune, ces estoiles, cette dlsposiiion, c'est celle mesme que vos ayeuls ont iouye, et qui entretiendra vos arrière nepueux. » (Montaigne, Essais, livre I, chapitre xix, tome 1, p. lofi.)
2'w DES ESPRITS FORTS.
nuie de tout, il ne s'ennuie point de vivre; il consentiroit peut-être à vivre toujours. Ce qu'il voit de la mort le frappe plus violemment que ce qu'il en sait : la maladie, la douleur, le cadavre le dégoûtent de la connoissance d'un autre monde. 11 faut tout le sérieux de la religion pour le réduire.
33. Si Dieu avoit donné le choix ou de mourir ou de toujours vivre , après avoir médité profondément ce que c'est que de ne voir nulle fin à la pauvreté, à la dépendance, à l'ennui, à la maladie, ou de n'essayer des richesses, de la grandeur, des plaisirs et de la santé, que pour les voir changer inviolablement et par la révolution des temps en leurs contraires, et être ainsi le jouet des biens et des maux, l'on ne sauroit guère à quoi se résoudre. La nature nous fixe et nous ôte l'embarras de choisir ; et la mort qu'elle nous rend nécessaire est encore adoucie par la religion*.
34. Si ma religion étoit fausse, je l'avoue, voilà le piège le mieux dressé qu'il soit possible d'imaginer : il étoit inévitable de ne pas donner tout au travers, et de n'y être pas pris. Quelle majesté, quel éclat des mystères! quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine ! quelle raison éminente! quelle candeur, quelle innocence de mœurs ^ ! quelle force invincible et accablante des témoi-
1. «Mais nature nous y force. « Sortez, dict elle, de ce monde, « comme vous y estes entrez.... Cliiron refusa l'immortalité, informé f des conditions d'icelle par le dieu mesme du temps et de la durée, a Saturne son père. Imaginez, de vray, combien seroit une vie per- « durable moins supportable à l'homme et plus pénible que n'est la « vie que ie luy ay donnée. Si vous n'auiez la mort, vous me niaul-
a diriez sans cesse de vous en auoir priué » (Montaigne, Essais y