‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 13 sur 257 · Var. (édit. 4-6) : qu'ils parlent au Roi · texte numérisé non relu

Var. (édit. 4-6) : qu'ils parlent au Roi

d'arbres ou de grains de sable ; et ce qu'ils ignorent dans la suite de leur vie, savent à cet âge être les arbitres de leur fortune, et les maîtres de leur propre félicité. (ÉD. 40

54. Il n'y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps qui ne soient aperçus par les enfants ; ils les saisissent d'une première vue, et ils savent les exprimer par des mots convenables : on ne nomme point plus heureusement. Devenus hommes , ils sont chargés à leur tour de toutes les imperfections dont ils se sont moqués.

L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit foible de leurs maîtres , comme de tous ceux à qui ils sont soumis : dès qu'ils ont pu les entamer, ils gagnent le dessus , et prennent sur eux un ascendant qu'ils ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de cette supériorité à leur égard est toujours ce qui nous empêche de la recouvrer \ (éd. 4*)

55. La paresse, l'indolence et l'oisiveté, vices si naturels aux enfants, disparoissent dans leurs jeux , où ils sont vifs, appliqués, exacts, amoureux des règles et de la symétrie, où ils ne se pardonnent nulle faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une

I . « Quoique vous veilliez sur vous-mêmes pour n'y laisser rien voir que de bon, n'attendez pas que l'enfant ne trouve jamais aucun défaut en vous : souvent il apercevra jusqu'à vos fautes les plus légères D'ordinaire ceux qui gouvernent les enfants ne leur pardonnent rien, et se pardonnent tout à eux-mêmes. Cela excite dans les enfants un esprit de critique et de malignité; de façon que quand ils ont vu faire quelque faute à la personne qui les gouverne, ils en sont ravis et ne cherchent qu'à la mépriser. » (Fénelon, de C Éducation des filles y chapitre v.) — Le traité de ^Éducation des filles a paru en 1687

seule chose qu'ils ont manquée : présages certains qu'ils pourront un jour négliger leurs devoirs, mais qu'ils n'oublieront rien pour leurs plaisirs, (éd. 4-)

Aux enfants tout paroît grand, les cours, les jardins, 56. les édifices, les meubles, les hommes, les animaux; aux hommes les choses du monde paroissent ainsi, et j'ose dire par la même raison, parce qu'ils sont petits, (éd. 4«)

Les enfants commencent entre eux par l'état popu- S^. laire, chacun y est le maître; et ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas longtemps , et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une plus grande vivacité, ou par une meilleure disposition du corps, ou par une connoissance plus exacte des jeux différents et des petites lois qui les composent ; les autres lui défèrent, et il se forme alors un gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir, (éd. 40

Qui doute que les enfants ne conçoivent, qu'ils ne 58. jugent, qu'ils ne raisonnent conséquemment? Si c'est seulement sur de petites choses, c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue expérience; et si c'est en mauvais termes, c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de leurs maîtres, (éd. 4-)

C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants, 5q. et leur devenir inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou même sévèrement de celles qui sont légères. Ils savent précisément et mieux que personne ce qu'ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu'ils craignent. Ils connoissent si c'est à tort ou avec raison qu'on les châtie , et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées que par l'impunité, (éd. 4-)

3o DE L'HOMME.

60. On ne vit point assez pour profiter de ses fautes. On en commet * pendant tout le cours de sa vie ; et tout ce que Ton peut faire à force de faillir, c'est de mourir corrigé.

Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter de faire une sottise^.

61. Le récit de ses fautes est pénible; on veut les couvrir et en charger quelque autre ^ : c'est ce qui donne le pas au directeur sur le confesseur.

62. Les fautes des sots sont quelquefois si lourdes et si difficiles à prévoir, qu'elles mettent les sages en défaut, et ne sont utiles qu'à ceux qui les font. (éd. 6.)

63. L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses du peuple.

64» Nous faisons par vanité ou par bienséance les mêmes choses, et avec les mêmes dehors, que nous les ferions par inclination ou par devoir*. Tel vient de mourir à

t. Var. (édit. I et certains exemplaires de 2) : L'on ne vit point assez.... L'on en commet, etc.

2. Ce n'est que dans la y* édition que cette réflexion a été rapprochée de la précédente. Elle formait précédemment une remarque distincte.

3. Var. (édit. i et certains exemplaires de 2) : on aime au contraire à les couvrir et en charger quelque autre ; (édit. 3 et d'autres exemplaires de 2) ; on aime, etc et à en charger quelque autre ; (édit. 4) ' on s'efforce au contraire de les couvrir et d'en charger quelque autre.

4. a On ne connoît point assez que c'est la vanité qui donne le branle à la plupart de nos actions » , avait dit Malebranche dans un passage que M. Damien (Étude sur la Bruyère et Malebranche^ p. 58 et Sg) rapproche des remarques 64, 65, 66 et 75 du chapitrerez Jugements, Voyez dans la Recherche de la vérité y livre II, 2« partie, le chapitre vu {de la Préoccupation des commentateurs) , où Malebranche a voulu démontrer que l'amour-propre conduit toujours les commentateurs à

DE L'HOMME. 3i

Paris de la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme, qu'il n'aimoit point.

Les hommes, dans le cœur, veulent être estimés, et 65. ils cachent avec soin Fenvie qu'ils ont d'être estimés ; parce que les hommes veulent passer pour vertueux, et que vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que la même vertu*, je veux dire l'estime et les louanges^, ce ne seroit plus être vertueux, mais aimer l'estime et les louanges, ou être vain^ : les hommes sont très-vains, et ils ne haïssent rien tant que de passer pour tels. (éd. 4-)

Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou 66. du mal de soi* : un homme modeste ne parle point de soi. (ÉD. 4')

On ne voit point mieux le ridicule de la vanité, et combien elle est un vice honteux, qu'en ce qu'elle n'ose se montrer, et qu'elle se cache souvent sous les apparences de son contraire ^. (éd. 4«)

louer les auteurs au delà de leurs mérites, lors même qu'ils ne s'aperçoivent point qu'en cela ils obéissent à la vanité, ce si naturelle à l'homme qu'il ne la sent pas. » — « La vertu n'iroit pas loin si la vanité ne lui tenoit compagnie », écrit de son côté la Rochefoucauld (no ce).

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