‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 138 sur 257 · Var. (édit. 7) : de la grosseur d'un grain de sable · texte numérisé non relu

Var. (édit. 7) : de la grosseur d'un grain de sable

2. Ici encore nous reproduisons le texte des éditions originales.

pas entrer en comparaison, pour la noblesse et la dignité, avec le moindre des hommes qui sont sur la terre , et que la proportion qui se trouve entre eux et lui est celle de la matière incapable de sentiment, qui est seulement une étendue selon trois dimensions, à ce qui est esprit, raison, ou intelligence*. Si l'on dit que l'homme auroit pu se passer à moins pour sa conservation , je réponds que Dieu ne pouvoit moins faire pour étaler son pouvoir, sa bonté et sa magnificence, puisque, quelque chose que nous voyions qu'il ait fait ^, il pouvoit faire infiniment davantage, (éd. 7.)

Le monde entier, s'il est fait pour l'homme , est littéralement la moindre chose que Dieu ait fait pour l'homme : la preuve s'en tire du fond de la religion. Ce n'est donc ni vanité ni présomption à l'homme de se rendre sur ses avantages à la force de la vérité ; ce seroit en lui stupidité et aveuglement de ne pas se laisser convaincre par l'enchaînement des preuves dont la religion se sert pour lui faire connoître ses privilèges , ses ressources, ses espérances, pour lui apprendre ce qu'il est et ce qu'il peut devenir. — Mais la lune est habitée; il n'est pas du

1. (C L'homme n'est qu'un roseau, le plus foible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffît pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien *. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. » (Pensées^ article I, 6.)

2. Les éditeurs modernes ont imprimé à tort : qu'Hait faite, et trois lignes plus loin : que Dieu ait faite : voyez le Lexique , à l'article Quelque chose.

* Telle est, dit M. Havet, la ponctuation du manuscrit autographe. Dans le texte de Port-Royal, il y a une virgule après /«i, et «t l'univers n'en sait rien » continue et termine la phrase.

moins impossible qu'elle le soit^. — Que parlez-vous, Lucile, de la lune , et à quel propos? En supposant Dieu, quelle est en effet la chose impossible? Vous demandez peut-être si nous sommes les seuls dans l'univers que Dieu ait si bien traités ; s'il n'y a point dans la lune ou d'autres hommes, ou d'autres créatures que Dieu ait aussi favorisées? Vaine curiosité! frivole demande! La terre, Lucile, est habitée; nous l'habitons, et nous savons que nous l'habitons; nous avons nos preuves, notre évidence, nos convictions sur tout ce que nous devons penser de Dieu et de nous-mêmes : que ceux qui peuplent les globes célestes, quels qu'ils paissent être, s'inquiètent pour eux-mêmes; ils ont leurs soins, et nous les nôtres. Vous avez, Lucile, observé la lune ; vous avez reconnu ses taches, ses abîmes, ses inégalités, sa hauteur, son étendue, son cours, ses éclipses : tous les astronomes n'ont pas été plus loin. Imaginez de nouveaux instruments, observez-la avec plus d'exactitude^ : voyez-vous qu'elle soit peuplée, et de quels animaux? ressemblentils aux hommes? sont-ce des hommes? Laissez-moi voir après vous ; et si nous sommes convaincus l'un et l'autre que des hommes habitent la lune, examinons alors s'ils sont chrétiens, et si Dieu a partagé ses faveurs entre eux et nous. (ÉD. y.)

Tout est grand et admirable dans la nature ; il ne s'y 4^t voit rien qui ne soit marqué au coin de l'ouvrier; ce qui s'y voit quelquefois d'irrégulier et d'imparfait suppose

1 . Voyez dans les Entretiens sur la pluralité des mondes les ingénieux chapitres que Fontenelle a consacrés à l'hypothèse qui de la lune et des planètes fait des terres habitées.

2. Var. (édit. 7) : Imaginez de nouveaux instruments avec plus d'exactitude, observez-la. — Cette variante vient sans doute d'une omission fautive, mal réparée.

règle et perfection. Homme vain et présomptueux ! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds , que vous méprisez; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s'il est possible. Quel excellent maître que celui qui fait des ouvrages, je ne dis pas que les hommes admirent, mais qu'ils craignent ! Je ne vous demande pas de vous mettre à votre atelier pour faire un homme d'esprit, un homme bien fait, une belle femme : l'entreprise est forte et au-dessus de vous; essayez seulement de faire un bossu, un fou, un monstre, je suis content, (éd. 8.)

Rois, Monarques, Potentats, sacrées Majestés! vous ai-je nommés par tous vos superbes noms? Grands de la terre, très-hauts, très-puissants, et peut-être bientôt ?om^puissants Seigneurs ! nous autres hommes nous avons besoin pour nos moissons d'un peu de pluie , de quelque chose de moins , d'un peu de rosée : faites de la rosée , envoyez sur la terre une goutte d'eau, (éd. 8.)

L'ordre , la décoration , les effets de la nature sont populaires; les causes, les principes ne le sont point. Demandez à une femme comment un bel œil n'a qu'à s'ouvrir pour voir, demandez-le à un homme docte.

47. Plusieurs miUions d'années, plusieurs centaines de millions d'années, en un mot tous les temps ne sont qu'un instant, comparés à la durée de Dieu, qui est éternelle : tous les espaces du monde entier ne sont qu'un point, qu'un léger atome, comparés à son immensité. S'il est ainsi, comme je l'avance, car quelle proportion du fini à l'infini ? je demande : Qu'est-ce que le cours de la vie d'un homme? qu'est-ce qu'un grain de poussière qu'on appelle la terre? qu'est-ce qu'une petite portion de cette terre que l'homme possède et qu'il habite? — Les méchants prospèrent pendant qu'ils vivent. — Quelques méchants, je

Tavoue. — La vertu est opprimée, et le crime impuni sur la terre. — Quelquefois, j'en conviens. — C'est une injustice.— Point du tout : il faudroit, pour tirer cette conclusion , avoir prouvé qu'absolument les méchants sont heureux, que la vertu ne Test pas, et que le crime demeure impuni ; il faudroit du moins que ce peu de temps où les bons souffrent et où les méchants prospèrent eût une durée, et que ce que nous appelons prospérité et fortune ne fût pas une apparence fausse et une ombre vaine qui s'évanouit; que cette terre, cet atome, où il paroît que la vertu et le crime rencontrent si rarement ce qui leur est dû, fût le seul endroit de la scène où se doivent passer la punition et les récompenses*, (éd. 7.)

1 . « Que s'il vous paroît quelque désordre, s'il vous semble que a récompense court trop lentement à la vertu, et que la peine ne poursuit pas d'assez près le vice, songez à l'éternité de ce premier être : ses desseins, conçus dans le sein immense de cette immuable éternité, ne dépendent ni des années ni des siècles, qu'il voit passer devant lui comme des moments ; et il faut la durée entière du monde pour développer tout à fait les ordres d'une sagesse si profonde. Et nous, mortels misérables, nous voudrions, en nos jours qui passent si vite, voir toutes les œuvres de Dieu accomplies ! Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps si court, nous voudrions que l'infini se renfermât aussi dans les mêmes bornes, et qu'il déployât en si peu d'espace tout ce que sa miséricorde prépare aux bons , et tovit ce que sa justice destine aux méchants, attendis dies tuos paucoSy et diebus tuis paucis vis impleri omnia^ ut damnentur omnes impiij et corouentur omnes boni*. Il ne seroit pas raisonnable : laissons agir rÉternel suivant les lois de son éternité, et bien loin de la réduire à notre mesure, tâchons d'entrer plutôt dans son étendue. » (Bossuet, Sermon sur la Providence^ prêché au Louvre en 1662, édition Gandar, p. 14a et i43.) — La Bruyère n'a pu lire les sermons de Bossuet, qui n'ont été imprimés que longtemps après la mort de l'un et de l'autre, et selon toute vraisemblance il n'a pas entendu ceux dont quelques extraits sont cités dans nos notes ; mais le souvenir de l'amitié qui lia Bossuet et la Bruyère rend intéressant tout rapprochement entre eux.

* Saint Augustin, sur le Psaume cxi, n^ 8.

LiW Bruyère, h l3

De ce que je pense, je n'infère pas plus clairement que je suis esprit, que je conclus de ce que je fais, ou ne fais point selon qu'il me plaît, que je suis libre : or liberté, c'est cboix, autrement une détermination volontaire au bien ou au mal, et ainsi une action bonne ou mauvaise , et ce qu'on appelle vertu ou crime. Que le crime absolument soit impuni, il est vrai, c'est injustice; qu'il le soit sur la terre, c'est un mystère. Supposons pourtant avec l'athée que c'est injustice : toute injustice est une négation ou une privation de justice; donc toute injustice suppose justice. Toute justice est une conformité à une souveraine raison : je demande en effet quand il n'a pas été raisonnable que le crime soit puni, à moins qu'on ne dise que c'est quand le triangle avoit moins de trois angles; or toute conformité à la rai§on est une vérité; cette conformité, comme il vient d'être dit, a toujours été; elle est donc de celles que l'on appelle des éternelles vérités. Cette vérité, d'ailleurs, ou n'est point et ne peut être, ou elle est l'objet d'une connoissance; elle est donc éternelle, celte connoissance, et c'est Dieu. (éd. 7.)

Les dénouements qui découvrent les crimes les plus cachéSj et où la précaution des coupables pour les dérober aux yeux des hommes a été plus grande, paroissent si simples et si faciles qu'il semble qu'il n'y ait que Dieu seul qui puisse en être l'auteur; et les faits d'ailleurs que l'on en rapporte sont en si grand nombre, que s'il plaît à quelques-uns de les attribuer à de purs hasards, il faut donc qu'ils soutiennent que le hasard, de tout temps, a passé en coutume, (éd. 7.)

Si vous faites cette supposition, que tous les hommes qui peuplent la terre sans exception soient chacun dans l'abondance, et que rien ne leur manque, j'infère de là que nul homme qui est sur la terre n'est dans l'abon-

dance, et que tout lui manque. 11 n'y a que deux sortes de richesses, et auxquelles les autres* se réduisent, l'argent et les terres : si tous sont riches , qui cultivera les terres, et qui fouillera les mines? Ceux qui sont éloignés des mines ne les fouilleront pas, ni ceux qui habitent des terres incultes et minérales ne pourront pas en tirer des fruits. On aura recours au commerce, et on le suppose. Mais si les hommes abondent de biens, et que nul ne soit dans le cas de \ivre par son travail, qui transportera d'une région à une autre les lingots ou les choses échan»gées? qui mettra des vaisseaux en mer? qui se chargera de les conduire? qui entreprendra des caravanes? On manquera alors du nécessaire et des choses utiles. S'il n'y a plus de besoins, il n'y a plus d'arts, plus de sciences, plus d'invention, plus de mécanique. D'ailleurs cette égalité de possessions et de richesses en établit une autre dans les conditions, bannit toute subordination, réduit les hommes à se servir eux-mêmes, et à ne pouvoir être secourus les uns des autres, rend les lois frivoles et inutiles , entraîne une anarchie universelle , attire la violence, les injures, les massacres, l'impunité^, (éd. y.)

1 . Les trois éditions où cette remarque a été ii^primée du vivant de la Bruyère répètent deux et donnent ici : « les deux autres. » Quoique les éditions se soient accordées à reproduire cette leçon, nous pensons avec M. Destailleur que celte seconde insertion de deux est une faute d'impression.

2. a Le docte et éloquent saint Jean Chrysostôme nous propose une belle idée pour connoître les avaninges de la pauvreté sur les richesses II nous représente deux villi s, dont l'une ne soit composée que de riches, l'autre n'ait que dt-s pauvres dans son enceinte; et ilexamine ensuite laquelle des deux est la plus puissante.... Le grand saint Chrysostôme conclut pour les pauvres. » (Bossuet, Sermon sur réminente dignité des pauvres dans C Église y prononcé en i659 au couvent des Filles de la Providence, à Paris, édition Gandar, p. i65.) — M. Destailleur a rapproché d'une partie de cet alinéa un passage du Plutus d'Aristophane (vers 5io-5i5), ainsi traduit par M, Filon

276 DES liSPRlTS FORTS.

Si vous supposez au contraire que tous les hommes sont pauvres, en vain le soleil se lève pour eux sur l'horizon, en vain il échaulFe la terre et la rend féconde, en vain le ciel verse sur elle ses influences, les fleuves en vain Farrosent et répandent dans les diverses eontrées la fertilité et l'abondance; inutilement aussi la mer laisse sonder ses abîmes profonds, les rochers et les montagnes s'ouvrent pour laisser fouiller dans leur sein et en tirer tous les trésors qu'ils y renferment. Mais si vous établissez que de tous les hommes répandus dans le monde, les uns soient riches et les autres pauvres et indigents , vous faites alors que le besoin rapproche mutuellement les hommes, les lie , les réconcilie : ceux-ci servent , obéissent, inventent, travaillent, cultivent, perfectionnent; ceux-là jouissent, nourrissent, secourent, protègent , gouvernent : tout ordre est rétabli , et Dieu se découvre, (éd. 7.)

49. Mettez l'autorité, les plaisirs et l'oisiveté d'un côté, la dépendance , les soins et la misère de l'autre : ou ces choses sont déplacées par la malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu. (éd. 7.)

Une certaine inégalité dans les conditions , qui entretient l'ordre et la subordination , est l'ouvrage de Dieu , ou suppose une loi divine : une trop grande disproportion, et telle qu'elle se remarque parmi les hommes, est leur ouvrage, ou la loi des plus forts, (éd. 7.)

tlans son Histoire de la démocratie at/ié/ne/tne, p. 262 : a Que Plutiis, dit la Pauvreté, recouvre la vue et se donne à tous également, personne ne voudra plus faire aucun métier, ni apprendre aucun art. Si chacun peut vivre oisif et consommer sans produire, qui voudra forger le fer, construire des vaisseaux, fabriquer des roues, faire de la brique, corroyer, on sillonner la terre pour en tirer les dons de Cérès ? »

Les extrémités sont vicieuses, et parlent de ITiomme toute compensation est juste, et vient de Dieu. (éd. 7.)

Si on ne goûte point ces Caractères % je m'en étonne; et si on les goûte, je m'en étonne de même.

I. Var. (édit. 1-3) : Si l'on ne goûte point ces remarques que j'ai écrites.

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