CARACTÈRES OU MOEURS DE CE SIÈCLE
DE KHOMME.
Pages 3 et 4, n" 3. — Le stoïcisme est un jeu d'esprit.... L" homme qui est en
effet étincelle des yeux, et perd la respiration pour un chien perdu
ou pour une porcelaine qui est en pièces . (1689.)
La Bruyère put être souvent le témoin de pareils transports de colère : on en avait fréquemment le spectacle à l'hôtel Condé. Mais puisque nous avons déjà rappelé ci-dessus quelques réflexions de Malebranche que la Bruyère semble s'être appropriées en les transformant, peut-être convient-il de noter encore que Malebranche avait cité l'attachement que peut inspirer un chien parmi les objections qu'il présente à l'encontre de l'insensibilité stoïque : « .... Il n'y a personne présentement, dit-il, qui ne soit uni et assujetti tout ensemble à son corps, et par son corps à ses parents, à ses amis, à sa ville, à son prince, à sa patrie, à son habit, à sa maison, à sa terre, à son cheval, à son chien, etc. »
Tel est du moins le texte de la seconde édition de la RecJierche de la Vérité (1675, tome II, p. 129 et i3o). S'il était certain que la phrase de Malebranche eût fourni ce trait à la Bruyère : « pour lui chien perdu , » il le serait également que la Bruyère a lu la Recherche de la Vérité dans un exemplaire de la seconde édition ou d'une des éditions suivantes, car il n'est pas question du « chien » dans le texte de la première. Mais, hors cette phrase où l'on peut saisir, entre les Caractères et la Recherche de la Vérité , un fugitif rapprochement, qui peut-être n'est dû qu'au hasard, nous ne trouvons dans la Bruyère aucun souvenir des additions que Malebranche a faites à son ouvrage après la publication de la première édition, imprimée en 1674 et en 1675.
Pages 6-i5, n° 7. — Ménalque descend son escalier.,,. (1691.)
Suivant tous les commentateurs, le caractère de Ménalque est le
28a APPENDICE.
portrait du comte de Brancas • , le plus célèbre et le moins « vraisemblable * » des distraits du dix-septième siècle. Un grand nombre des aventures que rapporte la Bruyère sont tirées de celles que Ton prêtait à Brancas, et l'on ne s'étonnera pas, quand nous aurons passé en revue les distractions communes à Ménalque et à Brancas, que le public ait attribué à la Bruyère la pensée de peindre ici ce dernier.
« L'on conte de lui différentes sortes d'absences d'esprit, lit-on dans les clefs. L'aventure de la perruque, dont il est parlé ici, lui arriva cbez la Reine. L'on veut qu'il oublia le jour de ses noces qu'il étoit marié avec Mlle Garnier, fille du partisan ; et que le soir, retournant chez lui à son ordinaire, il fut surpris de n'j' point trouver ses valets de chambre, qu'il apprit être allés mettre la toilette chez sa nouvelle femme, ce qui le fît ressouvenir de la cérémonie du matin. »
Lui-même se marie le matin, l'oublie le soir, et découche la nuit de ses noces, avait dit la Bruyère (p. 8). — Tallemant des Beaux a conté cette même anecdote dans les termes suivants (tome II, p. 368) : « On luy veut faire accroire que le jour de ses nopces il alla en passant dire aux baigneurs qu'ils lui tinssent un lict prest, qu'il coucheroit chez eux. «Vous! luy dirent-ils, vous n'y songez pas! — 0 Sy fait, j'y viendrai asseurement, — Je pense que vous resvez, « reprirent ces gens-là, vous \ous estes marié ce matin. — Ah ! ma a foy, dit-il, je n'y songeois pas. » L'historiette fut souvent répétée, et la duchesse d'Orléans lui donna place en 171 9 dans sa Correspondance ^.
1 . Charles comte de Brancas , marquis de Maubec et d'Apilli, chevalier d'honneur d'Anne d'Autriche, mort en 1681, était frère puîné du duc de Brancas Vlllars. « Il ét«»it bâtard, » est-il dit de lui dans la clef marginale d'un exemplaire des Caractères. Nous ne savons rien qui justifie cette annotation, qui est placée, on ne sait trop pourquoi, en regard de cette phrase : « De même il a dessein d'élever auprès de soi un fils naturel, » etc. (voyez p. 14, lignes 12 et i3).
2. « Il y a trois mois, écrit Mme de Sévigné en parlant de Brancas, que je n'ai appris de ses nouvelles : cela n'est pas vraisemblable ; mais lui, il n'est pas vraisemblable aussi. » {Lettre du 8 juillet 1671, tome II, p. 275.)
3. a M„ de Brancas, écrit-elle le 8 octobre 17 19, étoit très-amoureux de sa fiancée. Le jour où devoit se célébrer la noce, il fut au bain comme à l'ordinaire et se mit au lit. Son valet de chambre lui demanda : « D'où vient, " Monsieur, que vous couchez encore ici, et que vous n'allez pas coucher avec « Madame votre femme ? » Il dit : « Je l'avois oublié. » Il se leva, et alla trouver sa femme , qui l'avoit longtemps attendu au lit. » [Correspondance de Madame^ duchesse d^Orléans, née princesse Palatine, mère du Régent, traduite par G. Brunet, tome II , p. 166.)
Page 14. — // a ffris aussi la résolution de marier son fils à la fille d'un homme d'affaires.
Clef marginale de l'exemplaire de la Bibliothèque impériale déjà cité {Réserve^ R, 2810, 7) : « L'auteur déguise ici ce comte {le comte de Brancas)^ qui n'avoit point de fils mâle, et les deux filles ne se sont point mésalliées * ; mais il l'étoit lui-même, ayant épousé Suzanne Garnier, fille d'un homme d'affaires. »
Brancas était en effet, non pas le beau-père, mais le gendre d'un homme d'affaires, Matthieu Garnier, trésorier aux parties casuelles, qui était devenu par la suite conseiller au grand conseil*. Avant d'être comtesse de Brancas, Suzanne Garnier avait été mariée en premières noces à François Brecey, seigneur d'Isigny. Elle fut compromise par les papiers de Foucquet, et diffamée par un libelle en vers qui se trouve dans un grand nombre d'éditions de l'Histoire amoureuse des Gaules : les Amours de Mme de Brancas. Elle était sœur du Garnier dont il a été question au tome I, p. 517, n» viii.
L'auteur de l'annotation que nous venons de citer ne connaissait sans doute aucun propos de Brancas qui permît de lui attribuer une distraction sur sa mésalliance; mais cette mésalliance même aura sufG pour donner lieu au rapprochement.
Page i5. — Il se trouve avec un magistrat : cet homme, grave par son caractère....
Suivant une clef qui est écrite en marge d'un exemplaire des Caractères f Brancas aurait fait au chancelier le Tellier la réponse par laquelle se termine la phrase.
Telles sont, parmi les distractions de Ménalque, celles que les clefs imputent à Brancas; mais il est entre eux d'autres traits de ressemblance. Voici ceux que nous trouvons dans les Historiettes de Tallemant des Beaux, dans la Correspondance de la princesse Palatine, et dans les Lettres de Mme de Sévigné.
Page 6. — Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la rejerme : il s'aperçoit qu'il est en bonnet de nuit,...
Ménalque du moins s'en aperçoit avant de sortir. Brancas était,
I . L:i fille aînée de Brancas avait épousé Alphonse-Henri-Charles de Lorraine, prince d'Harcourt; la seconde, son cousin Louis de Brancas, duc de Villars, puis duc de Brancas.
■2. Sur Matthieu Garnier, voyez les Historiettes de Tallemant des Réaux, tome II, p. 38o, note xiii.
à ce qu'il paraît, plus profondément distrait : « On l'a fait aller un jour en compagnie avec son bonnet de nuit, » écrit Tallemant {Historiettes ^ tome II, p. 368, note).
Pages 7 et 8. — Il (Ménalque) descend du Palais, et trouvant au bas du grand degré un carrosse quil prend pour le sien, il se met dedans : le cocher touche....
Encore une mésaventure de Brancas, ainsi racontée par Tallemant {ih'idem) : « Au sortir des Tuileries, un soir, il se jette dans le premier carrosse ; le cocher touche, il le meine dans une maison. [1 monte jusques dans la chambre sans se reconnoistre. Les laquais du maistre du carrosse l'avoient pris pour leur maistre, qui luy ressembloit assez de taille. Ils le laissent là et courent aux Tuileries ; mais par hazard ils rencontrèrent ses gens, et leur dirent où il estoit. »
Pages 8 et 9. — // s^ avance dans la nef., il croit voir un prié-Dieu, il se jette
lourdement dessus ....
La même méprise est attribuée à Brancas : c'est la Reine mère qu'il lui arriva, dit-on, de prendre pour un prie-Dieu.
« Il étoit chevalier d'honneur de la Reine mère, écrit la duchesse d'Orléans dans la lettre précédemment citée. Un jour, lorsqu'elle étoit à l'église, Brancas oublie que c'est la Reine qui est agenouillée. Comme elle avoit le dos voûté lorsqu'elle baissoit la tête, on ne pouvoit guère la reconnoître. Il la prend pour un prie-Dieu, il s'agenouille sur ses talons et appuie ses deux coudes sur les épaules de la Reine. Elle fut très-étonnée de voir son chevalier d'honneur se mettre à genoux sur elle, et chacun se mit à rire. » [Correspondance de Madame, duchesse d^ Orléans, tome ÏT,. p. 1(16.)
Page 10, — Lui-même écrit une longue lettre ;... il écrit une seconde lettre, et.... il se trompe à V adresse....
Brancas également s'était un jour trompé à l'adresse, après avoir cacheté une lettre : « Il écrivoit l'autre jour à Mme de Villars et à moi, dit Mme de Sévigné, et le dessus de la lettre étoit : à Monsieur de Villars , à Madrid. Mme de Villars le connoît, elle devina la vérité ; elle ouvre la lettre, et y trouve d'abord : Mes très-chères, d [Lettre du 2 juin 1672, tome III, p. 95.)
CLEFS ET COiVlMENTAlRES. 285
Piif^e |5. — [l revient une fois de la eaniiiagne ; ses laquais en livrées entreprennent de le voler
L'aventure du même genre que Tallemant prête à Brancas est un peu moins invraisemblable, comme l'a remarqué M. P, Paris: « Une fois qu'il se retiroit à cheval, des voleurs l'arresterent par la bride. 11 leur disoit : <t Laquais, de quoy vous avisez-vous? Laissez donc « aller ce cheval, » et ne s'en apercent que quand il eut le pistolet a la gorge. » [Historiettes^ tome II, p. Bôj.)
La Bruyère n'a pas reproduit toutes les distractions attribuées à Brancas, La remarque en avait été déjà faite dans le Menagiana (tome IV, p. 220) :
« On Aeut que Ménalque, dans le livre de M. de la Bruyère, soit le feu comte de Brancas. Il a oublié d'y mettre deux traits, et des plus extraordinaires de ce comte. Le premier est qu'un jour, le comte de Brancas marchant dans Saint-Germain l'Auxerrois, M. de la Rochefoucauld se présente pour lui parler. Dieu vous assiste , lui dit M. de Brancas. M. de la Rochefoucauld se mit à rire et en même temps en devoir de lui parler, a N'est-ce pas assez de vous dire une « fois : Dieu vous assiste ? ajouta M. de Brancas. Sans mentir, on est « bien importuné de ces coquins-là. j M. de la Rochefoucauld se mit à rire encore davantage ; et ce ne fut qu'après un peu de temps que M. de Brancas s'aperçut que M. de la Rochefoucauld n'étoit pas un mendiant *. — Voici le second trait. M. de Brancas lisoit au coin de son feu ; Dieu sait si c'étoit avec attention ! La gouvernante de sa fille la lui apporte. Il quitte son livre et prend cette enfant entre ses bras. Il badinoit avec elle lorsqu'un valet vint annoncer une visite d'importance. Aussitôt, oubliant qu'il avoit quitté son livre et que c'étoit sa fille qu'il tenoit, il la jeta sur la table. Par bonheur, sa gouvernante lui sauva le coup et la reçut entre ses bras. »
Ce n'est point tout, et nous pourrions allonger beaucoup la liste des distractions imputées à Brancas^. Nous nous contenterons d'en citer encore une que les clefs des Caractères reproduisent. On la racontait souvent à la cour, et nous la retrouvons, trente-huit ans après la mort de Brancas, dans la Correspondance de la duchesse d'Orléans :
«La duchesse de Duras, écrit-elle en 1719 dans la lettre déjà ci-
I. Brancas, prenant la Rochcfoucauhl pour un pauvre, seml)le un souvenir de Racan donnant a Paurnosne à de ses arays, » qu'il prenoit « pour des gueux, » (Tallemant, tome If, p. 36o, note.)
a. Voyez les Lettres de Mme de Sevigne, tome II, p. 161, lyî cl i()6, ?i4, 240; et tome VII, p. 62.
tée, étoit dans la cour de son hôtel ; elle avoit reconduit une dame à son carrosse; M. de Brancas entre dans la cour pour rendre visite à la duchesse, et prend son tahlier pour un mur; ... et il est tout saisi lorsque la duchesse se mit à crier : rc Oh ! fi ! cela ne se fait « point! 1) Il dit : « Je vous demande mille pardons, j'ai pris votre « tablier pour un mur *. »
Ainsi que nous l'avons déjà dit à la suite de la Bruyère (p. 6, note i), ce caractère contient un recueil de faits de distractions empruntés à divers originaux. Nous pouvons du moins nommer deux autres de ces distraits. Après Brancas, vient l'abbé de Mauroy.
t*age i5. — Il dit Foire Révérence à un prince du sang^ et Votre Altesse à un jésuite.
Ce passage est ainsi annoté dans les clefs :
« L'abbé de Mauroy, abbé de Noirlac, ci-devant aumônier de feu Mademoiselle de Montpensier, fils de M. de Mauroy, maître des comptes, et cousin germain de Mauroy, curé des Invalides'', sujet à une infinité d'absences d'esprit, étant allé de la part de Mademoiselle parler de quelques affaires au P. la Chaise, il le traita à^ Altesse Royale^ et rendant réponse à Mademoiselle, il la traita de Révérence. Une autre fois, étant habillé pour dire sa messe, il l'auroit commencée si son laquais ne l'eût averti qu'il avoit pris médecine, et ensuite un bouillon. Il voulut un jour que le prieur de son abbaye, qui l'étcit venu voir, lui eût dérobe ses lunettes, qu'il cherchoit pour lire une lettre, et , après les avoir bien cherchées, elles se trouvèrent sur son nez. Une autre fois, il entonna le commencement des vêpres par 1'//^, missa est. Il donna trois fois la nomination d'un même bénéfice à trois dilférentes peisonnes, et puis voulut s'inscrire en faux, prétendant ne l'avoir donné qu'une, et il eut de la peine à le croire, après qu'on lui eut présenté ces trois nominations. »
Page 10. — Il éclate de rire d^j voir son chien.,,.
François-Louis de Bourbon, prince de la Roche- sur-Yon, que la mort de son père fit prince de Conti en novembre i685, a également
1 . La duchesse de Duras n'est point nommée dans la clef manuscrite de l'Arsenal, que nous appelons la clef Cochin. Cette distraction, suivant cette clef, a fit bien rire la Reine et les deux dames qui étoient avec elle. «