‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 22 sur 257 · Var. (édit. i-4; *. l'on veut seulement · texte numérisé non relu

Var. (édit. i-4; *. l'on veut seulement

on. Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si difFérents d'eux-mêmes par le cœur et par Tesprit, qu'on est sur de se méprendre % si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur première jeunesse. Tels étoient pieux, sages, savants, qui par cette mollesse inséparable d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait d'autres qui ont commencé leur vie par les plaisirs et qui ont mis ce qu'ils avoient d'esprit à les connoître, que les disgrâces ensuite ont rendus^ religieux, sages, tempérants : ces derniers sont pour l'ordinaire de grands sujets, et sur qui l'on peut faire beaucoup dé fond ; ils ont une probité éprouvée par la patience et par l'adversité; ils entent sur cette extrême politesse que le commerce des femmes leur a donnée, et dont ils ne se défont jamais, un esprit de règle, de réflexion, et quelquefois une haute capacité, qu'ils doivent à la chambre et au loisir d'une mauvaise fortune.

Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la médisance, l'envie, l'oubli de soi-même et de Dieu^

1. Vak. (édit. I et certains exemplaires de 2) : qu'il est sûr de se méprendre.

2. Le participe rendu est sans accord dans les éditions du dixseptième siècle.

3. « Quand je m'y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s'exposent, dans la cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, j'ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chamhre.... On ne recherche la conversation et les divertissements des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.,.. De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois {dans Sédition de Porl-Rojal: « que le jeu et la chasse ))) sont si recherchés.... De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement

Llioiiiinc semble quelquelois ne se sulfire pas à soi- loo. même ; les ténèbres, la solitude le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans de vaines terreurs : le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de s'ennuyer.

L'ennui est entre dans le monde par la paresse; elle a loi. beaucoup de part dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la société. Celui qui aime le travail a assez de soi-même. (éd. 5.)

La plupart des hommes emploient la meilleure partie^ 102. de leur vie à rendre l'autre misérable.

Il y a des ouvrages qui commencent par A et finissent ic»3. par Z; le bon, le mauvais, le pire, tout y entre; rien en un certain genre n'est oublié : quelle recherche , quelle affectation dans ces ouvrages! On les appelle des jeux d'esprit^. De même il y a un jeu dans la conduite : on a

[dans r édition de Port-Royal : « et le tumulte du inonde »); de là vient que la prison est un supplice si horrible ; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible, y» (Pascal, Pensées^ article IV, 2.)

1. Var. (édit. 1-8) : la première partie. — MM. Walckenaer et Destailleur ont conservé dans le texte la leçon des huit premières éditions. Nous convenons qu'il y a lieu à quelque doute^

2. « On a cru à tort, dit Walckenaer {Remarques et éclaircissements ^ p. 719), que ces mots désignaient le Dictionnaire de V. Académie. Cela ne se peut, puisque ce caractère a été imprimé pour la première fois dans la 5^ édition en 1690, et que la i"^^ édition du Dictionnaire a paru en 1694. La Bruyère fait ici allusion à ces espèces de petites encyclopédies contenant des Traités sur toutes les sciences, très-abrégés, à Cusage de la noblesse, aux livres d'anecdotes, aux recueils intitulés Bibliothèque des gens de cour, dont plusieurs sont rangés par ordre alphabétique. » Cette interprétation, adoptée par MM. Destailleur et Hémardinquer, est démentie par les termes

commencé, ili'aut finir; on veut fournir toute la carrière. Il seroit mieux ou de changer ou de suspendre; mais il est plus rare et plus difficile de poursuivre : on poursuit, on s'anime par les contradictions ; la vanité soutient, supplée à la raison, qui cède et qui se désiste. On porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses, dans celles mêmes ^ où il entre de la religion, (éd. 5.)

104. Il n'y a que nos devoirs qui nous coûtent, parce que leur pratique ne regardant que les choses que nous sommes étroitement obligés de faire, elle n'est pas suivie de grands éloges, qui est tout ce qui nous excite aux ac-

mémes de la Bruyère, aussi bien que celle des annotateurs du dixseptième siècle qui ont écrit en marge de leurs exemplaires : a le Dictionnaire de r Académie. » Un dictionnaire n'est pas un jeu d'esprit; un recueil d'anecdotes ne l'est pas davantage, fût- il intitulé Jeux d"" esprit comme ceux qu'a publiés P. J. Brodeau sous le pseudonyme de marquis de Châtre (1694 et 1698), et fût-il de plus disposé par ordre alphabétique. Un jeu d^esprit « qui commence par A et finit par Z, » où il entre beaucoup de « recherche » et d' ce affectation , » où il est « rare » et a difficile » de « poursuivre » jusqu'au bout, que l'on achève cependant animé par les « contradictions » et soutenu par la « vanité, » ne peut être, ce nous semble, qu'un acrostiche, ou une pièce de vers abécédaires. Dans les acrostiches les lettres initiales de chaque vers sont d'ordinaire tirées d'un nom déterminé : la définition delà Bruyère peut fort bien s'appliquer aux acrostiches de cette sorte, si l'on admet que ce soit pour plus de commodité et de rapidité, simplement comme exemples, qu'il désigne les deux lettres extrêmes de l'alphabet ; mais elle devient plus rigoureusement exacte, appliquée à ce genre particulier d'acrostiches que l'on nomme pièces abécédaires, et où l'ordre régulier des lettres de l'alphabet se trouve le plus souvent reproduit par les lettres initiales des vers, le premier commençant par A, le vingt-quatrième par Z. Sur les diverses combinaisons que peuvent présenter les poèmes et les pièces abécédaires, voyez les Recherches sur les jeux d'esprit ^ par M. A. Canel, Evreux, 1867, tome I, p. i3 et suivantes.

I . Toutes les éditions du dix-septième siècle ont ainsi mêmes, au pluriel.

lions louables, et qui nous soutient dans nos entreprises*. N** aime une piété fastueuse qui lui attire l'intendance des besoins des pauvres, le rend dépositaire de leur patrimoine, et fait de sa maison un dépôt public où se font les distributions; les gens à petits collets^ et les sœurs grises^ j ont une libre entrée ; toute une ville voit ses aumônes et les publie : qui pourroit douter qu il soit homme de bien, si ce n'est peut-être ses créanciers?

Géronte meurt de caducité, et sans avoir fait ce tes- io5, tament qu'il projetoit depuis trente années : dix têtes viennent ah intestat partager sa succession *. Il ne vivoit depuis longtemps que par les soins ai Astérie ., sa femme, qui jeune encore s'étoit dévouée à sa personne, ne le perdoit pas de vue, secouroit sa vieillesse, et lui a enfin fermé les yeux. Il ne lui laisse pas assez de bien

1. « C'est pour cela, dit saint Chrysostome, .... que nous avons beaucoup moins de peine à faire plus que nous ne devons, qu'à l'aire ce que nous devons ; et qu'une des erreurs les plus communes parmi les personnes mêmes qui cherchent Dieu est de laisser le précepte et ce qui est d'obligation, pour s'attacher au conseil et à ce qui est de surérogation. Pourquoi? parce qu'à faire plus qu'on ne doit, il y a une certaine gloire que l'on ambitionne, et qui rend tout aisé ; au lieu qu'à faire ce que l'on doit, il n'y a point d'autre louange à espérer que celle des serviteurs inutiles: servi inutiles sumus, quod debuimus facere fecimiis. » (Bourdaloue , Sermon sur la sévérité évangéliquCy prononcé en 1671, 2<' partie, OEuvres, tome II, p. 192, édition de Paris, 1823.) — La Bruyère est revenu sur cette même pensée un peu plus loin : voyez ci-après, p. 65, n» iSp.

2. Les ecclésiastiques, dont le collet, ou rabat, était plus petit que celui des gens du monde.

3. Nom populaire des Filles de la Charité, vêtues de serge grise.

4. Var. (édit. 4-7) * la succession. — M. Destailleur considère la leçon des éditions 8 et 9 {sa succession) comme une faute d'impression.

La Bruyère, ii 4

5o DE L'HOMME.

pour pouvoir se passer pour vivre d'un autre vieillard.

1 06. Laisser perdre charges et be'néfice s plutôt que de vendre ou de résigner même dans son extrême vieillesse, c'est se persuader qu'on n'est pas du nombre de ceux qui meurent; ou si l'on croit que Ton peut mourir, c'est s'aimer soi-même, et n'aimer que soi\ (éd. 4.)

107. Fauste est un dissolu, un prodigue, un libertin, un ingrat, un emporté, qu^urèle, son oncle, n'a pu haïr ni déshériter, (éd. 4-)

Frontin^ neveu d'Aurèle, après vingt années d'une probité connue, et d'une complaisance aveugle pour ce vieillard, ne l'a pu fléchir en sa faveur, et ne tire de sa dépouille qu'une légère pension, que Fauste, unique légataire, lui doit payer, (éd. 4-)

108. Les haines sont si longues et si opiniâtrées, que le plus grand signe de mort dans un homme malade, c'est la réconciliation.

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