Var. (édit. 1-3) : d'un sot qu'il est un sot
3. Dans les éditions 6-9 : a les sciences sont aliments, d — Nous conservons avec M. Destailleur la leçon des cinq premières éditions, modifiée sans doute dans les suivantes par l'inadvertance de l'Imprimeur.
a comme accablés de ses bienfaits , en jouissent avec orgueil et sans modération : leurs yeux, leur démarche, leur ton de voix et leur accès marquent longtemps en eux l'admiration où ils sont d'eux-mêmes , et de se voir si éminents; et ils deviennent si farouches, que leur chute seule peut les apprivoiser.
95. Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges épaules , porte légèrement et de bonne grâce un lourd fardeau ; il lui reste encore un bras de libre : un nain seroit écrasé de la moitié de sa charge. Ainsi les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits beaucoup plus petits.
96. Il y a clcs gens qui gagnent à être extraordinaires; ils voguent, ils cinglent dans une mer où les autres échouent et se brisent; ils parviennent, en blessant toutes les règles de parvenir; ils tirent de leur irrégularité et de leur folie tous les fruits d'une sagesse la plus consommée; hommes dévoués à d'autres hommes, aux grands à qui ils ont sacrifié , en qui ils ont placé leurs dernières espérances, ils ne les servent point \ mais ils les amusent. Les personnes de mérite et de service sont utiles aux grands, ceux-ci leur sont nécessaires ; ils blanchissent auprès d'eux dans la pratique des bons mots, qui leur tiennent lieu d'exploits dont ils attendent la récompense; ils s'attirent, à force d'être plaisants, des em-
I. La seconde partie de la phrase est ainsi ponctuée dans les éditions du dix-septième siècle : « ils tirent de leur irrégularité.... tous les fruits d'une sagesse la plus consommée, hommes dévoués à d'autres hommes.... en qui ils ont placé leurs dernières espérances : ils ne les servent point, etc. » — Cette ponctuation, que la Bruyère aura laissé passer par distraction, est certainement fautive, et nous n'hésitons pas à la changf r.
plois graves , et s'élèvent par un continuel enjouement jusqu'au sérieux des dignités ; ils finissent enfin , et rencontrent inopinément un avenir qu'ils n'ont ni craint ni espéré. Ce qui reste d'eux sur la terre, c'est l'exemple de leur fortune, fatal à ceux qui voudroient le suivre.
L'on exigeroit de certains personnages qui ont une fois gy. été capables d^une action noble, héroïque , et qui a été sue de toute la terre, que sans paroître comme épuisés par un si grand effort, ils eussent du moins dans le reste de leur vie cette conduite sage et judicieuse qui se remarque même dans les hommes ordinaires ; qu'ils ne tombassent point dans des petitesses indignes de la haute réputation qu'ils avoient acquise ; que se mêlant moins dans le peuple, et ne lui laissant pas le loisir de les voir de près, ils ne le fissent point passer de la curiosité et de l'admiration à l'indifférence, et peut-être au mépris.
Il coûte moins à certains hommes de s'enrichir de 98. mille vertus, que de se corriger d'un seul défaut. Ils sont même si malheureux, que ce vice est souvent celui qui convenoit le moins à leur état, et qui pouvoit leur donner dans le monde plus de ridicule ; il affoiblit l'éclat de leurs grandes qualités, empêche qu'ils ne soient des hommes parfaits et que leur réputation ne soit entière. On ne leur demande point ^ qu'ils soient plus éclairés et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de l'ordre et de la discipline, plus fidèles à leurs devoirs, plus zélés pour le bien public, plus graves : on veut seulement^ qu'ils ne soient point amoureux.