DIALOGUES POSTHUMES
Avec la plupart des éditeurs de la Bruyère, Walckenaer refusait d'admettre l'authenticité des Dialogues sur le qu'iétisme : aussi les a-t-il écartés de l'édition qu'il présente comme celle des œuvres complètes de l'auteur des Caractères. Nous leur donnons place dans la nôtre, n'ayant pas été convaincu par son argumentation qu'ils soient apocryphes. Quelques libertés qu'ait prises l'éditeur des Dialogues., on ne peut affirmer sans témérité, nous dirons même sans inexactitude , qu'il ne nous ait pas transmis les Dialogues de la Bruyère : tel est notre sentiment, et nous essayerons de le justifier.
La Bruyère a composé des Dialogues sur le quiétisme dans les derniers temps de sa vie : il n'y a du moins aucun doute sur ce point. Antoine Bossuet, frère aîné de l'évêque de Meaux, écrivait dans la lettre où il annonçait à son fils la mort de la Bruyère :
« J'avois soupe avec lui le mardi Il m'avoit fait boire à votre
santé Il m'avoit lu des dialogues qu'il avoit faits sur le quiétisme, non pas à l'imitation des Lettres provinciales., car il étoit toujours original, mais des dialogues de sa façon*. » C'est deux jours après ce souper et cette lecture, le lo mai 1696, que la Bruyère mourait frappé d'apoplexie.
Il n'est pas très-surprenant que la Bruyère ait eu la pensée de s'associer à la croisade dirigée par Bossuet contre les quiétistes. On sait comment l'évêque de Meaux s'était mis à l'étude de leurs ouvrages sur la prièie de Fénelon et de Mme Guyon elle-même, et quel adversaire Mme Guyon et Fénelon avaient trouvé dans cet
I. Cette lettre a été publiée en i836 par M. Monmerqué dans la Revue rétrospective, tome XIII, p. iSg. L'original n'étant pas signé, M. Monmerqué n'en nomme point l'auteur ; mais elle se rapporte si bien à d'autres lettres d'Antoine Bossuet, possédées j)ar M. A. Fioquet, qu'il n'est pas douteux qu'elle soit de lui : telle est l'opinion de M. Fioquet, et nous l'adoptons avec confiance. Ce n'est point d'ailleurs la seule de ses lettres qu'Antoine Bossuet n'ait pas signée. — Nous reproduis()ns en entier dans la Notice biographique le passage de cette lettre qui est relatif à la Bruyère : elle est datée de Paris, 21 mai 1696.
La Bru y eue. u '34
53o DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.
éloquent et ferme défenseur de la pure orthodoxie. La conférence d'Issy, les mandements de l'archevêque de Paris (i6 octobre 1694), de l'évêque de Meaux (16 avril 169$ ), de l'évêque de Chalons (aS avril 1696), et de l'évêque de Chartres' (21 novembre 1695), où fut condamnée la nouvelle spiritualité, l'emprisonnement de Mme Guyon'*, et les conférences que tint Bossuet dans la maison de Saint-Cyr pour en « déraciner entièrement le quiétisme, » suivant l'expression de l'abbé Phélypeaux^, avaient appelé l'attention publique sur les livres quiétistes. Que de fois, dans les réunions qui se formaient autour de Bossuet, et auxquelles la Bruyère était fort assidu, la conversation dut revenir sur le quiétisme, sur la nécessité d'en arrêter les progrès, et sur les discussions qui s'élevaient à ce sujet entre Bossuet et Fénelon, discussions dont l'amertume se dissimulait malaisément sous la bienveillance de l'un et l'apparente soumission de l'autre! Moraliste et satirique, la Bruyère fut tenté de discuter à sa manière le quiétisme, et de décrier, en les raillant , les prédications si souvent ridicules de Mme Guyon et de ses amis. Sans entrer bien avant dans la théologie, il pouvait faire œuvre de littérature et de bon sens : c'est ce qu'il entreprit.
Malheureusement il mourut avant d'avoir livré son travail à l'imprimeur. Deux ans et demi s'écoulèrent sans que l'on entendît parler des Dialogues : ce fut seulement vers la fin de 1698 que le libraire Osmont, en vertu d'un privilège obtenu le 3o juin 1698, mit en vente les Dialogues posthumes du sieur de la Bruyère^ dont V Achevé d'imprimer est du 5 décembre"*. « Il avoit fait, avant que de
1. Ce mandement, auquel oat été empruntées diverses citations faites audessous du texte des Dialogues, est intitulé : « Ordonnance et instruction pastorale de Monseigneur l'évêque de Chartres pour la condamnation des livres intitulés : Analysis orationis mentalis, etc., Moyen court, etc., et d'un manuscrit qui a pour titre les Torrents. » (Paris, 169.5, in-4°.)
2. Enfermée dans un couvent en 1687 (voyez ci-dessus, p. 3S7, note i), Mme Guyon signa un acte de soumission et fut bientôt remise en liberté. Elle fut réemprlsnnnée en décembre iCgS.
3. Relation de Porigine, des progrès et de la condamnation du quiétisme, p. 161. La première conférence se fit le 5 février 1696.
4. Le privilège avait été obtenu au nom d'Antoine Desprez. Il fut cédé par Desprez, le 12 septembre, à Osmont, qui le fit enregistrer, le 16 septembre, au syndicat de la librairie (Manuscrits de la Bibliothèque impériale. Enregistrement des privilèges au syndicat de la librairie ^ de 1688 a 1700, n° 2194 du Fonds français) . Le livre porte la date de 1699; mais il avait paru en 1698. Basnage, qui dès le mois de septembre en avait annoncé la prochaine impression dans son Histoire des ouvrages des savants (p. 425), en signale la publication dans le numéro de décembre (p. 55o) ; le Journal des savants en rend
NOTICE. 53i
mourir, disait l'éditeur anonyme en parlant de la Bruyère', sept dialogues sur le quiétisme — Quoiqu'il n'y eût pas mis la dernière main, ils se sont trouvés, au jugement des connoisseurs, en état d'être imprimés. C'est ce qui a déterminé à les donner au public. Mais comme l'ouvrage n'étoit pas encore achevé, on a cru y devoir ajouter deux dialogues, pour remplir le dessein de l'auteur, conformément au plan qu'il en avoit fait. On a taché d'imiter son
style et ses manières »
Il ne semble pas que l'impression des Dialogues ait été fort remarquée du public ; mais elle ne put échapper à l'attention des amis de la Bruyère. Aucun d'eux, que nous sachions, n'a mis en doute l'authenticité de cet ouvrage. Seul parmi les contemporains, Brillon la contesta*, sans donner toutefois aucune raison de sa défiance. Nous avons dit' comment Brillon se fît tout à la fois le critique et l'apologiste de la Bruyère : son sentiment a peu de valeur sur ce point, comme sur bien d'autres. S'il y avait eu fraude, l'abbé de la Bruyère aurait-il gardé le silence? Il avait quelque souci de la gloire de son frère; car il vit avec déplaisir, avec colère même, la publication de la Suite des Caractères^ qu'on attribuait audacieusement à l'illustre écrivain**. Combien eût été plus coupable, et plus faite pour le mécontenter, la publication de dialogues apocryphes! La Suite des Caractères était l'œuvre d'un faussaire
compte dans le numéro du 5 janvier 1699. Le titre imprimé au haut de la page I ne donne que l'iniliale de la Bruyère : Dialogues posthumes du sieur de la B*** sur le quiétisme ; mais son nom est écrit en toutes lettres sur le titre placé en tête du volume.