‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 238 sur 257 · DIALOGUE PREMIER · texte numérisé non relu

DIALOGUE PREMIER

Que l'oraison de simple regard dispense et tient lieu, selon les quiétistes, de toutes les autres prières, et même des bonnes œuvres. Qu'elle empêche de faire le bien auquel on se sent porté et qu'on a la volonté de faire. Que sous prétexte de n'éiouter que Dieu, et de suivre ses mouvements, on omet les devoirs les plus essentiels. Différence de la doctrine des catlioiicjues et des quiétistes sur les motions divines. Contradictions des derniers sur ce sujet.

Le directeur. Ah! Madame, quelle consolation pour moi de vous voir aujourd'hui! Je songeois à vous lorsqu'on vous a annoncée, et il me sembloit qu'on ne vous avoit point vue depuis ce jour que je vous dressai un plan de toute notre doctrine, que vous comprîtes si bien, et en si peu de temps. Je commençois tout de bon à être fort inquiet de votre santé, qui m'est très-chère, comme vous savez : il y a dans ma chambre un billet tout écrit que j'allois envoyer ce matin chez vous par le petit saint, pour apprendre de vos nouvelles.

La pénitente. Il ne vous en auroit pas rapporté de fort bonnes , mon Père : on ne peut être plus languissante que je l'ai été ces jours-ci.

Le directeur. Vous m'affligez, Madame ; mais levez un peu vos coiffes, que je vous voie mieux. Comment ? Vous avez le meilleur visage du monde, l'œil fort sain, un teint frais, ot votre embonpoint ordinaire. Vous verrez, Madame, que ce

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sont quelques légers accès de fièvre tierce, auxquels vous êtes si sujette : il y paroît à vos mains.

La pénitente. Trouvez-vous, mon Père ? Cependant je vous dirai que la fièvre est le moindre des maux que j'ai soufferts depuis la dernière visite que je vous ai rendue : j'ai bien eu d'autres peines que celles-là.

Le directeur. Quoi donc?

La pénitente. Ah! mon Père, j'ai essuyé des tracasseries et des humeurs de mon mari, qui m'ont pensé faire tourner l'esprit.

Le directeur. Dos leçons de l'indigne homme ?

La pénitente. Ma belle-mère

Le directeur. Encore ?

La pénitente. Plus ignorante et plus dogmatisante que jamais , mon Père. Elle a remarqué que depuis quelque temps je me dispensois de la prière que l'on fait régulièrement le soir et le matin chez moi*; que je négligeois d'aller au sermon, et comme elle dit, d'entendre la parole de Dieu. (Si je vous vois rarement, mon Père, je prolite du moins de vos instructions.) Elle a su aussi que je m'étois enfermée tout un dimanche matin, et elle s'est doutée que j'avois perdu la messe.

Le directeur. Ne feignîtes- vous pas du moins, sur le midi, d'en aller chercher quelqu'une i\ l'église la plus proche ? car il faut prévenir les grands scandales par bienséance.

La pénitente. Oh ! oui, mon Père.

Le directeur. Vous n'entendîtes donc pas la messe"?

La pénitente. Non, Dieu merci, car on n'en disoit plus.

Le directeur. Vous aviez vos raisons ?

La pénitente. Et de pressantes, mon Père. J'étois ce jourlà exposée à entendre la messe sans goût, sans attrait, sans la moindre motion divine. Ce fut le jour qu'en suivant votre conseil, je me livrai à Dieu pour la première fois de ma vie, par le parfait abandon; et après trois bonnes heures de simple regard, j'en sortis comme j'y étois entrée, c'est-à-dire

I . « L'âme n'est pas plus tôt appelée au silence intérieur, qu'elle

ne doit pas se charger de prières vocales » {Mojen court^ § xvi,

n. Tel est le texte d'un certain nombre d'exemplaires. D'autres portent : « Et vous entendîtes la messe? >•

dans une sécheresse et une dureté de cœur pour le sarrillce, telle que je me crus fort heureuse de trouver toutes les messes dites ; car autrement, étant à l'église toute portée, je pouvois succomber, ce qui m'auroit fort éloignée de Dieu.

Le directeur. Hélas ! oui, ma chère Dame, et vous êtes au contraire une âme bien chérie de Dieu, d'avoir, comme on dit, perdu la messe ce dimanche-là, en l'état où vous étiez, sans motion divine, et sans aucune inspiration extraordinaire*. Hé bien! ils vous diront, ces bons catholiques, ces diseurs de prières vocales, ces gens qui récitent leurs psaumes et leurs matines (je parle de Monsieur votre mari et de Madame votre belle-mère), ils vous diront que toute bonne pensée et toute bonne action vient de Dieu, et est un effet de la grâce prévenante , qui tantôt agit sur le cœur des hommes et leur fait vouloir le bien par voie de douceur et d'insinuation, tantôt va jusqu'à vaincre en eux la résistance qu'ils apportent aux saints mouvements et aux bonnes inspirations, quelquefois aussi fortifie leur volonté contre le mal et contre les occasions du péché; car voilà leur doctrine. Et qui ne diroit pas. Madame, qu'elle approche fort de la pureté de la nôtre, lors surtout qu'ils veulent bien appeler cette grâce prévenante un mouvement divin, et même une motion divine, si la phrase étoit plus françoise? car ils avouent que l'homme n'étant point naturellement et de lui-même porté au bien , capable au contraire de tout mal, cette grâce qui le dispose à la vertu et qui la lui fait pratiquer, est surnaturelle ; que c'est un mouvement qui ne vient point de la nature, mais qui est extraordinaire et divin.

La pénitente. En quoi donc, mon Père, différons-nous en ce point de ces bons catholiques ? que je le sache enfin une fois pour toutes.

Le directeur. Les plus parfaits d'entre eux, avec ces dépendances absolues de la grâce, où ils se croient être, au lieu

I. « L'ame doit se laisser mouvoir — par l'esprit vivifiant qui

est en elle, en suivant le mouvement de son action, et n'en suivant

point d'autre Il faut nécessairement entrer dans cette voie, qui

est la motion divine Il faut donc demeurer en paix, et ne

nous mouvoir que quand Dieu nous meut. » [Moyen court ^ % xxT, p. 80 et 81 ; p. 92 ; et p. 87)

55o DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

de l'attendre paisiblement, sans trouble et sous le nom de motion divine \ et de Dieu seul, ils la demandent à Dieu sous ce seul nom de grâce , par des prières ferventes et continuelles , dans les larmes, dans les gémissements ; ils jeûnent, veillent, psalmodient, usent leur corps par des austérités extérieures, s'excitent à la vertu, font de grands efforts vers la sainteté, ignorant parfaitement en quoi elle consiste. Chez nous au contraire, sans s'arrêter à toutes ces minuties^ (mais vous le savez comme moi, et c'est, ma chère fille, me faire

I. « S'il faut que l'esprit qui est en nous, à la motion duquel nous nous abandonnons, le demande pour nous, ne devons-nous pas le laisser faire?... Pourquoi, après cela, nous accabler de soins superflus, et nous fatiguer dans la multiplicité de nos actes ^ sans jamais demeurer en repos? » {Moyen courte § xxi, p. pS et 96.)

<( Elle ne sauroit... rien demander ni rien désirer de lui, à

moins que ce ne fût lui-même qui lui en donnât le mouvement. » (^Explication du Cantique des cantiques^ chapitre viii, verset 44 1 p. 208.)

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