‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 240 sur 257 · I. « En cette oraison de simple regard, nous pratiquons · texte numérisé non relu

I. « En cette oraison de simple regard, nous pratiquons

hautement la vertu sans la pratiquer : nous faisons tout sans rien faire, et nous le * faisons d'une manière si élevée, que cent autres n'en feraient pas tant en vingt années avec leurs actes redoublés et multipliés avec tant de ferveur. Une œillade simple qui nous ramasse de l'ëpanchement que nous pourrons ** avoir parmi la diversité des créatures, sous le rayon *** obscur de la Foi, qui ne laisse aucune clarté pour nous joindre à Dieu, dit plus, comprend plus, que tout ce que la méditation et l'oraison affective peuvent <!ire ou comprendre. » (L'abbé d'Estival, Conférences mystitjues^p. g3 f*t 940

* Il y a : nous la faisons, dans l'ancienne édition des Dialogues : faute d'impression sans nul doute.

** On a imprimé poui>ons dans l'ancienne édition des Dialogues.

*** Mur, au lieu de rayon, dans l'ancienne édition. On comprend aisément que l'imprimeur ait lu mur, au lieu de raïcn : l'écriture souvent longue et serrée du dix-septième siècle (telle qu'était par exemple celle de la Bruyère) pouvait rendre fréquentes ces sortes de méprises.

vous instruire de tout ce qui peut tout à la fois vous en faciliter l'idée et la pratique : d'autant plus que par certaines formules ou manières de parler qui vous échappèrent la dernière fois en nous séparant, il m'a paru que vous aviez besoin d'être entièrement désabusée de la prière , je dis de toute autre prière, puisqu'elle est suppléée par cette haute et sublime oraison de contemplation acquise, que vous avez eu le bonheur de pratiquer lorsque vous y fûtes attirée.

La pénitente. Comment attirée, mon Père, par une motion divine ? cela ne pou voit être , car vous venez de dire qu'elle n'est que l'effet du simple regard. Par ma détermination propre ? ce seroit propriété et activité : à Dieu ne plaise ! et ce ne sont point là les voies qui conduisent à une oraison si parfaite.

Je vous avoue qu'il y a là je ne sais quoi d'embarrassant et qui me fait de la peine ; car si on a besoin d'une inspiration extraordinaire pour psalmodier, d'une encore pour jeûner, d'une autre pour donner l'aumône, d'une autre pour porter la haire , ou se donner la discipline , combien à plus forte raison paroît-elle nécessaire pour la plus excellente action qu'il y ait dans le christianisme ? Il semble néanmoins qu'il faille s'en passer, puisque cette motion extraordinaire devant être précédée, dites-vous, du simple regard, elle n'en peut être ni la préparation ni la cause ' .

Le directecr. Cela est vrai en quelque façon, et je suis ravi de vous voir déjà instruite de toutes ces choses.

I. « Vous croirez peut-être que vous ne sortez de la prière aussi stérile que vous y étiez entrée, que par manque de préparation— Persévérer..., en la présence du Seigneur..., est l'unique' préparation, et la seule disposition nécessaire pour ce temps-là. » (Molinos, Guide spirituelle^ livre I, chapitre xi, n» 70, p. 4^ et Aj •)

« Malaval ne permet cet acte {par lequel on se met en présence de Dieu au commencement de l'oraison) que trois ou quatre jours au plus, parce qu'une âme qui est entrée dans le simple regard, comprend bientôt qu'il y a un langage muet, par lequel nous nous faisons entendre à Dieu beaucoup mieux que par les paroles sensibles et même par les actes intérieurs réfléchis , et elle auroit honte de chercher le secours de quelque chose de sensible contre l'attrait qu'elle sent. » (L'abbé d'Estival, Conférences mystiques^ p. 40.)

55a DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

La pénitente. Vous êtes mon maître et mon apôtre, et j'attends ce que vous direz avec une humble soumission.

Le directeur. Ceci, ma fille, est une matière délicate , qui pour être bien sue à fond demande des connoissances qui vous manquent : profitons du temps que j'ai à vous donner, et parlons seulement de votre conduite dans l'oraison de simple regard , de quelque manière que vous y ayez été attirée.

La pénitente. J'en suis contente.

Le directeur. En étiez- vous encore, ma fille, sur la lecture de votre Nouveau Testament de Mons, ou de quelque autre livre spirituel*? Vous prépariez- vous enfin à la grande oraison par la méditation de quelque mystère de Jésus-Christ, ou de quelque précepte de la loi de Dieu ? Vous occupiezvous de la haine du péché, de l'amour pour la vertu ? Songiez-vous à la mort, au jugement de Dieu ? Le craigniez- vous ? Espériez-vous en lui ?

La pénitente. Rien de tout cela, mon Père.

Le directeur. Fort bien.

La pénitente. Il faudroit que j'eusse la tête bien dure pour n'avoir pas compris par tous vos discours qu'on ne peut se défaire trop tôt de toutes ces choses, quand on tend à la perfection.

I . « Il est sur que la fréquente lecture des livres mystiques, qui — ne donnent point de lumière pour la conduite de la vie, fait plutôt du mal que du bien; qu'elle brouille l'esprit au lieu de l'éclairer. » (Molinos, Guide spirituelle^ livre II, chapitre ii, n» 9, p. 80.)

« — Cet acte consiste à. envisager Dieu seul en lui-même, ce* qui

comprend tout On n^apas besoin de lectures, ni de méditations;

mais // suffit de se reposer doucement en Dieu a>'ec ce regard d'une foi vive. » (Malaval, Pratique facile^ partie I, p. 5o.)

« Les livres mêmes et les bonnes lectures en cet état {d'oraison de simple regard) sont nuisibles, dit un grand spirituel **. Cela appuie et maintient la manière ordinaire d'opérer, et fortifie l'ancienne habitude.» (L'abbé à^FiSÛyal^ Conférences mystiques^ p. 187.)

* Il faut sans doute supprimer ce, et lire plus bas : « avec le regard. » Voyez ci-après, p. 601, note*, le texte exact.

** Dans les Conférences mystiques^ on lit en marge de ce passage : <c Chrétien intérieur^ livre VII, chapitre xix. » Cet ouvrage, l'un de ceux que la Bruyère place dans la chambre d^Onuphre (voyez ci-dessus, p. i55 et 372), est de Jean de Bernières Louvigny.

Le directeur. Oh merveilles! Vous vous jetâtes donc d'abord sur votre ûiuteuil, ou sur votre prié-Dieu"?

La pénitente. Le fauteuil m'est plus commode.

Le directeur. Et là sans autre préparation, vous envisageâtes, vous regardâtes Dieu présent partout', c'est-à-dire, qu'il est sur la terre, dans les eaux, dans les éléments, dans les métaux, dans les pierres, dans tous les corps, dans les âmes, dans l'homme, dans le cheval, dans le reptile ?

La pénitente. Je ne fis pas même cette longue énumération : je songeai seulement qu'il est présent partout.

Le directeur. Encore mieux; et cela dans une vue confuse et indistincte de Dien^, par un pur acte, un simple acte, je dirois volontiers par une indifférence à tout acte ?

La pénitente. Quoi? à celui même qui nous fait regarder la simple présence de Dieu ^ ?

Le directeur. Oui, ma iille, s'il étoit possible ; car le malheur

a. Voyez ci-dessus, p. 9, et note i.

i . « L'oraison de quiétude consiste à se mettre en la présence de Dieu par un acte de foi, qui nous fait concevoir Dieu présent à nousmêmes ; après quoi il faut bannir toutes sortes de pensées, d'affections, de prières, et attendre tout le reste de Dieu, » (Malaval, Pratique facile *.)

2. « — L'entendement ne connott pas Dieu par des idées, des réflexions, et des raisonnements;... /waw par une foi obscure, générale et confuse. » (Molinos, Introduction à la Guide spirituelle^ section I, no 7, p. 4.)

« Une âme fidèle se donne bien de garde de rien ajouter à la simple vue de Dieu, si elle n'y est obligée par quelque pressante

nécessité Car tout ce qu'on y ajoute fait connoitre l'amour

propre, qui ne se contentant pas de Dieu, se veut appuyer sur les choses de Dieu. » (Malaval, Pratique facile**.)

3. « Quand une âme considère que Dieu est présent en elle, c''est une bonne chose, quoique ce soit l'imaginer d'une manière limitée, et

* Nous ne trouvons pas ces mots mêmes, mais souvent cette pensée, dans la Pratique facile : voyez p. 4-i ^^1 ^^1 56, 58, 61, etc. de la Jre partie.

** Cette citation ne nous paraît pas non plus textuelle. Mais on trouve la première pensée un peu partout dans la Pratique facile : voyez p. 26, 32 de la P*^ partie, etc. La seconde pensée est familière aussi aux auteurs quiétistes, mais nous la croyons tirée d'un autre ouvrage que la Pratique facile.

56o DIALOGUES SUR LE QUIETISME.

des hommes est de se multiplier dans les actes*, de chercher dans l'oraison un acte par d'autres actes, au lieu de s'attacher par un acte simple à Dieu seul. Je m'exphque : il y a des chrétiens qui dans l'oraison ne croient jamais assez haïr le péché ; qui se persuadent ne pouvoir jamais assez aimer Dieu

La pénitente. Ils ont grand tort, car il est si bon et si aisé à contenter.

Le directeur Qui s'excitent à des mouvements de foi et

d'espérance ; qui se sentent touchés de l'amour du prochain dans la vue de Dieu, tous actes intérieurs multipliés, nonseulement inutiles à l'oraison de simple regard, mais qui lui sont très-pernicieux, puisqu'ils en altèrent la simplicité et la pureté. Elle est appelée par nos maîtres l'oraison de silence, l'oraison de simple présence de Dieu, l'oraison de repos ^. Ju-

non plus le croire assez simplement*. » (Falconi, Lettre à une fille spirituelle ^ p. i5o.)

1. « Dieu purifie — /'âme de toutes opérations propres et distinctes, aperçues et multipliées, qui font une dissemblance trèsgrande, . . . relevant la capacité passive de la créature, l'élargissant et l'ennoblissant » (^Moyen court ^ ^ xxiv, p. i3i.)

« Rien n'est plus opposé à l'oraison parfaite que l'attache à son propre esprit : et afin que l'âme soit admise à l'union divine, elle doit réduire toutes les fins en une, toutes les vues en une, et exclure toute sorte de multiplicité. » (La Combe, Analyse de rornlson mentale** .')

2. « Oraison de foi, oraison de repos, recueillement intérieur et contemplation. » (Molinos, Introduction à la Guide spirituelle ^ section II, n° II, p. 6.)

« Oraison de simplicité ou d'unité, oraison de pure foi, oraison de silence, oraison de recueillement, oraison de présence de Dieu, oraison de repos, d'oisiveté, de paix, de dormir. » (La Combe, Analyse de Poraison mentale ***.)

* On avait abrégé et dénaturé ce passage de manière à le rendre inintelligible. Nous avons, d'après le sens de Falconi, substitué imaginer à imagination^ et non plus h n^ est plus.

** Hinc apertum relinquitur maxime ohesse orationi^ prœsertim provectae, duriorem proprii spiritus tenacitatem.... Heec causa est propter quam ^ ut animas noster in divinam unionem admittatiir, sensim omnes suos fines ^in unicum finem^... et omnes suos intuitus in unicum intuitum, ac tandem multipUcitatem omnem.... ad unum necessarium reducere de' beat ac colligere. (Pages 45-47-)

*** Dicitur namque primo oratio simplicitatis seu unitatis..., Tum vo-

DIALOGUK IL 56i

gez par là, ma fille, combien tant de différents mouvements, tant de diverses réflexions, qui n'aboutissent à rien, sont capables de la troubler, de la changer et de l'anéantir.

Le plus court donc et le meilleur, je le répète encore, est de faire mourir notre propre action pour souffrir l'action de Dieu * : plus d'idées saintes et profanes, plus d'autres images^ dans l'entendement que celle de la présence de Dieu ; et après s'être, comme un limaçon , recourbé , pour ainsi parler, dans l'enveloppe de son intérieur, se ramasser en Dieu, s'y absorber et laisser contre-tirer en nous son image quand il lui plaît, et comme il lui plaît : alors dans ce triple silence de paroles, de pensées et de désirs',

T. « Notre action doit être de souffrir l'action de Dieu, et de donner lieu au Verbe de retracer en nous son image. Une image qui se remue ^ empêclieroit le peintre de contre-tirer un tableau sur elle. Tous les mouvements que nous faisons par notre propre esprit empêchent cet admirable peintre de travailler, et font faire de faux traits. Il faut donc demeurer en paix et en repos ^ et ne nous mouvoir que lorsqu'il nous meut. » {Moyen court, § xx, p. 87.)

2. « L'acte de la pure contemplation est parfaitement vide de toutes représentations et images, espèces sensibles ou intelligibles, distinctes et aperçues. » (La Combe, Analyse de V oraison mentale* .)

3. « L'ame qui, après les fatigues de la méditation, se trouve dans le calme et la tranquillité de la contemplation, doit laisser là tous les raisonnements, demeurer dans le repos et dans le silence, jeter sur Dieu des regards simples et amoureux,... se contenter de

la connoissance générale et confuse Il faut qu"* abandonnant ce qui

est et ce qui n'est pas,... vous vous jetiez entre les bras amoureux de Dieu,... qui par la force de son amour, vous conservera

dans ce saint et bienheureux silence Pour se mettre en cet état,

il faut que l'âme se retire dans elle-même, comme dans son centre : c'est là que se trouve l'image de Dieu, l'attention amoureuse, le silence, l'oubli de toutes choses. » (Molinos, Introduction à la Guide spirituelle, section 11, n°^ i3, iSetiy, p.yetS.)

'< Il y a trois sortes de silence. Le premier est celui des paroles;

catur oratio fidei,... Dicitur quoqiie oratio silentii...; item oratio collec-

tionts Plerumque etiam oratio prsesentise Dei, quietis, otii, pacis, dor-

mitlonis et somni vocitatur. (Pages 64-69 )

* Deinde ex eo quod actus purœ contemplatlonis sit ab omnibus formis, imaginihuSy phantasmatibus , et sensibilibus aut intelligibilibus speciebus {ut dlstinctis et animadversis) perfecte denudatus. (Page 74.)

La Bruyère, ii 36

S6'i DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

se trouvant dans un sommeil spirituel, dans une ivresse mys-

le second, <!elui des désirs ; et le troisième, celui des pensées. Le premier est parfait; le second l'est davantage; et le troisième l'est extrêmement. Celui des paroles sert à acquérir la vertu ; celui des désirs, à trouver le repos ; et celui des pensées met dans le recueillement intérieur. C'est à ne point parler, à ne désirer rien, et à ne penser à quoi que ce soit, qu'on reconnoît le vrai silence mystique Si vous ne vous détachez de tout désir et de toute pensée,

en vous reposant dans ce silence mystique, et ouvrant la porte à Dieu, afin qu'il se communique, qu'il s'unisse à vous, et qu'il se transforme, pour ainsi dire, en vous-même.... » (Molinos, Guide spirituelle^ livre I, chapitre xvii, n°^ 128 et 129, p. 72 et y3.)

« N^ ayons point d'autre intention que d'écouter Dieu inxér'ienve-

m.ent sans rien dire, ni avec l'esprit, ni avec la langue Silence donc,

et de l'esprit et de la langue, pour écouter Dieu. » (Malaval, Pratique facile, partie I, p. 3 et 4)

« La première disposition d'une âme qui veut s'adonner à la contemplation, est d'avoir un vrai désir d'écouter Dieu, et d^ imposer silence à toutes pensées. » {Ibidem, p. 4-)

<c C'est un silence par lequel on rend à Dieu un hommage parfait. » [Ibidem *.)

« L'oraison contemplative est un simple regard libre de Dieu ou des choses divines, joint à une admiration religieuse, ou une méthode d'oraison par laquelle l'esprit, sans s'arrêter à des actes multipliés et particuliers, par lesquels il clierchoit auparavant Dieu, ayant commandé le silence aux puissances intérieures, est uni à Dieu par un simple acte de l'entendement, et confirmé en lui par un embrassement étroit de foi et d'amour, et se repose en lui par une tranquille jouissance. » (La Combe, Analyse de l'oraison mentale**.)

« — La contemplation, dont nous traitons,... est une vue simple

* Peut-être, cette citation, qui ne nous paraît pas textuelle, estelle un souvenir du passage suivant : « Notre silence honore plus une telle action ou une telle parole du Sauveur que tout ce que nous en saurions dire ni penser. » (Pratique facile, partie I, p. 65 et 66.) — Cette pensée, très-fréquemment exprimée d'ailleurs, se retrouve encore dans la seconde partie (p. laS) : « L'indignité de pareilles expressions dont les hommes, pour parler humainement, sont forcés de se servir, leur fit connoître sensiblement qu'il n'y avoit rien de plus digne de Dieu que leur silence. »

Contemplativa (oratlo) est simplex et liber Dei vel divinorum intultus, cum religlosa admlratione conjunctus : hoc est ea orandi ratio qua meuSj omiss'S multlplicibus ac particularlbus actlbus, quibus antea Deum

tique*, ou plutôt dans une mort mystique, toutes les puissances

et amoureuse de Dieu, appuyée sur la foi qu'il est partout Nous

voyons Dieu et nous le contemplons par ce simple regard en un très-profond silence, dans une vue très-simple et suréminente d'un être impénétrable et ineffable , en la foi qui nous ôte toute autre conception et expression — Qu'on se taise en l'admirant en son fond abyssal et suréminent, ou que l'on en parle par admiration ;

et toutes les puissances demeureront interdites en l'étonne-

ment d'un Être infini. » (L'abbé d'Estival, Conférences mystiques^ p. i5, 16 et 17.)

I. «C'est alors que le divin Epoux, suspendant ses facultés, l'endort d'un sommeil doux et tranquille : c'est dans cet assoupissement qu'elle jouit avec un calme inconcevable, sans savoir en quoi consiste sa jouissance. » (Molinos, Guide spirituelle^ livre III, chapitre XIII, no 127, p. 174)

« La contemplation infuse a trois degrés. Le premier est le rassasiement, où l'âme se trouve si remplie de Dieu, qu'elle n'a que du dégoût pour les choses mondaines, et si tranquille que le seul amour de Dieu lui suffit. Le second degré est l'ivresse spirituelle, qui est une extase ou une élévation de l'âme, produite par l'amour divin et par le rassasiement qu'il donne. Le troisième degré est l'assurance qui bannit toute frayeur, et qui se fait lorsque Fâme est si enivrée de l'amour divin, et si soumise aux ordres de Dieu, qu'elle iroit de bon cœur en enfer pour lui obéir. Elle sent alors que les nœuds de l'union divine sont si étroitement serrés, qu'il lui paroît impossible d'être séparée de son amant, et de perdre ce trésor infini. Il y a six autres degrés de contemplation : le feu, l'onction, l'élévation, l'illumination, le goût et le repos. D'abord elle est enflammée -, ensuite cette flamme la remplit d'onction ; cette onction l'élève; dans cette élévation elle contemple ; en contemplant elle goûte ; en goûtant elle se repose. C'est par ces degrés que l'âme devient abstraite et expérimentée dans la vie spirituelle et intérieure. Dans le premier degré, qui est le feu, un rayon ardent et céleste éclaire l'âme, allume en elle des affections divines, et consume les humaines. Le second, qui est l'onction, est une liqueur douce et spirituelle, qui se répand dans l'âme, qui l'instruit, qui la fortifie, et qui la dispose à recevoir et contempler la vérité divine : souvent elle pénètre jusque dans la constitution naturelle du contemplatif, qu'elle rend vigoureuse par la tolérance, et par une douceur si

quœrebat^ et silentïo etiam interioribus potentiis ïmperato, simplici Intelligentia uni Dec adhœret^ atque in eo, stricto fidei et amoris quasi amplexu stabilita, placida fruitione conquiescit . (Pages 19 et 30.)

suspendues sont rappelées de la circonférence au centre : Dieu, quiest ce centre, se fait sentir à l'urne par des touches divines, par des goûts, par des illaps*, par des suavités ineffables.

Ses affections étant ainsi émues, elle les laisse reposer doucement, elle avale ce qu'elle a goûté, ce qu'elle a mâché. L'Etre infini de son coté mâche et remâche cette âme, savoure ce parfait intérieur. Cette bienheureuse âme trouve un délicieux repos qui l'établit au-dessus des délices et des extases, au-dessus des plus belles manifestations, des notions et des spéculations divines : on ne sait ce qu'on sent, on ne sait ce qu'on est. Je ne sais pourquoi moi-même je puis et

sensible, qu'elle lui paroît céleste. Le troisième degré est une élévation de l'homme intérieur au-dessus de lui-même, par laquelle il monte jusqu'à la source inaltérable du pur amour. Le quatrième degré, qui est l'illumination, est une science infuse, par laquelle l'âme contemple avec douceur et délectation la vérité divine, et passe, sous la conduite du Saint-Esprit, de clarté en clarté, de lumière en lumière, et de connoissance en connoissance. Le cinquième degré est un goût savoureux des douceurs divines, qui coulent du Saint- Esprit, comme d'une source féconde. Le sixième degré est une douce tranquillité, qui naît de la victoire qu'on a remportée dans la guerre intérieure, et des oraisons fréquentes : calme aussi admirable qu'il est rare, où se trouve le comble de la paix, et où l'âme est comme endormie dans le sein amoureux de la Divinité. Il y a plusieurs autres degrés de contemplation, comme les extases, les ravissements, la liquéfaction, l'évanouissement, les baisers, les embrassements, l'allégresse, l'union, la transformation, les noces, le mariage... : toutes lesquelles choses sont pour ceux qui ne les ont pas éprouvées, ce que les couleurs sont aux aveugles, et l'harmonie aux sourds. » (Molinos, Guide spirituelle^ livre III, chapitre xv, nos 140-149, p. 180-182.)

« L'amour intime produit quatre effets. Le premier s'appelle illumination, et c'est une connoissance savoureuse et expérimentale de la grandeur de Dieu et de notre néant. Le second est l'embrasement, ou le désir ardent de brûler comme une salamandre dans le feu de l'amour divin. Le troisième est la suavité, qui est une jouissance intime, douce, paisible et pleine de joie. Le quatrième est l'immersion et l'engloutissement de toutes les facultés en Dieu, pen. dant lequel l'âme se remplit et se rassasie si fort en Dieu, qu'elle ne peut plus ni désirer ni chercher que le bien souverain et infini. » {Ibidem^ chapitre xvi, n» i53, p. i83 et 184.)

«. Sorte d'extase, où l'on tombe par des degrés insensibles.

j'ose vous l'expliquer : les paroles, les voix et les langues intellectuelles, comme les corporelles, cessent et cèdent au plus profond, plus amoureux et plus intime silence où les hommes puissent arriver en la présence de Dieu. Tout se fait et s'admire en son fond abyssal et suréminent", ce sont les paroles de l'abbé d'Estival; et aussitôt il parle, il se fait entendre sensiblement, on l'écoute, on suit sa voix et ses ordres divins; et voilà la motion divine qui naît de l'incomparable oraison de simple regard, et qui est nécessaire et préalable à toute action, quelque bonne en elle-même qu'elle puisse paroître.

La pénitente, O mon Père, mon cher Père, dans quels ravissements venez-vous de me jeter par la sublimité de vos discours, sur les avantages de l'oraison de simple présence de Dieu ! Voilà en effet l'état à peu près où je me trouvai le jour du simple regard. Il me semble y être encore, tant vous représentez vivement comment cela se passe.

Par quelle fatalité arrive-t-il que ni les curés dans leurs prônes, ni les prédicateurs en chaire, ni les évêques dans leurs instructions, ne tracent pas à tous les fidèles l'idée d'une oraison si parfaite et si essentielle au salut ? Pourquoi n'en pas faire un catéchisme aux petits cnf^mts ? Pourquoi ne les ]3as façonner de bonne heure au simple regard ? Ils n'auroient presque pas besoin, dans la suite de leur vie, de bonnes œuvres et de sacrements.

Je vous ai ouï dire une fois qu'un seul acte de simple regard l'emportoit en mérite sur je ne sais combien d'actes de charité qu'on pouvoit produire pendant sa vie * : vous m'en

a. Conférences mystiques ^^. 17 (voyez ci-dessus, p. 563, lignes 5 et 6 des notes). — Ce membre de phrase : « ce sont les paroles de l'abbé d'Estival, » n'a pas été imprimé dans la ire édition des Dialogues; il se trouve dans VErrata, et doit être l'une des additions de l'éditeur. On l'a introduit dans le texte de la contrefaçon.

I. « Tous les actes de charité unis ensemble ne sont pas comparables à cet acte par lequel on regarde Dieu vivement et fixement — Tous ces actes ne sont que des moyens, et nous trouvons heureusement en Dieu la fin que nous clierchons par ce moyen. » (Malaval, Pratique facile, partie I, p. 35.)

« Ceux qui ne sont pas instruits veulent se tirer de là pour former un acte de contrition, parce qu'ils ont ouï dire que cela est nécessaire :

'j66 dialogues sur LE QUIÉTISIVIE.

fîtes l'appréciation, je m'en souviens, et vous m'assuriez qu'il valoit tout juste cinq jours entiers de mortification extérieure ' , et toute la plus rigoureuse qu'il étoit possible de s'imposer ; et même vous comptiez les nuits. Encore ne s'agissoit-il pas du simple regard renforcé ou suivi de motion divine^. Que veut donc dire que depuis plus de vingt-huit ans que je suis au monde, depuis vingt ans du moins que j'ai l'usage de la raison, je n'avois jamais entendu parler d'une telle merveille, ni à mon confesseur, ni à mon curé, qui est un vieillard fort savant et grand homme de bien, suivant le sentiment de tout le monde ? Je n'ai rien lu d'approchant dans aucun livre spirituel, dans aucune traduction des Pères, dans les Épures de saint Paul, ni, je crois, dans mon Testament de Mons : les jansénistes en auroient-ils retranché cette doctrine ? c'est apparemment, mon Père, quelques nouvelles et pieuses découvertes de nos jours ^. Quel trésor pour nous! quel extrême bonheur pour notre siècle !

Ah î que ces grands saints qui sont canonisés auroient eu de joie et de consolation dans leur cœur, s'ils avoient eu

il est vrai, mais ils ne voient pas qu'ils ont un acte éminent qui comprend les autres avec plus de perfection, quoiqu'ils n'aient pas ceux-ci comme distincts et multipliés.» (Mojen court , chapitre xv, no3, p. 41.)

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