‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 241 sur 257 · Dieu lui révéla (à Françoise Lopcz) qu'un quart d'heure · texte numérisé non relu

Dieu lui révéla (à Françoise Lopcz) qu'un quart d'heure

d'oraison de simple regard vaut mieux que cinq jours d'exercices pénibles, de cilices, oe discipline, de jeunes et de coucher sur la dure, parce que tout cela ne mortifie que le corps, et que le recueillement purifie l'âme*. » (Molinos, Guide spirituelle, livre I, chapitre xii, no 80, p. 5i.)

2. Ce terme est de l'abbé d'Estival, Conférence xi , p. 121, quand l'âme est entièrement absorbée en Dieu **.

3. « — L'Église augmente tous les jours en lumières et en connoissances ; . . . elle continue à recevoir les anciennes avec plus de clarté, et aussi elle en reçoit de nouvelles. » (Malaval, Pratique facile^ partie I, Avertissement.)

* Molinos cite ce passage comme tiré de la vie de la vénérable mère Françoise de Lopez de Valence, religieuse du tiers ordre de Saint-François, et renvoie au tome II de la Chronique des religieux déchaussés de Saint-François., par Giov. Battista, fol. 687.

** Le renvoi est inexact.

dans leur temps cette oraison éminente ! Et 3' aiiroit-il de ces saints contenus dans nos légendes, qui fussent damnés faute d'avoir pratiqué l'oraison de simple regard ?

Le directeur. Cela est trop fort, ma fille ; mais tenez pour sûr, avec un de nos auteurs, que « toute âme qui ne parviendra pas dès cette vie, à l'union divine, et à la pureté de sa création, doit brûler longtemps dans le purgatoire'. »

La pénitente. C'est-à-dire, mon cher Père, que ces longues prières, ces longues lectures, ces longs travaux, ces longues abstinences des saints, sont des matières très-propres à brûler longtemps dans le feu du purgatoire ? Malheureux ceux qui les ont pratiquées! ils croyoient éviter les souffrances de l'autre vie, en expiant en celle-ci par des mortifications volontaires les peines dues à leurs péchés : qu'ils ont été trompés, si cela n'a fait qu'augmenter leur souffrance en l'autre vie, bien loin de la diminuer !

Le directeur. Ce sont des profondeurs, ma fille, oii nous ne devons point entrer et dont la connoissance est réservée à Dieu seul : contentons-nous de bien user de ses dons, et de tirer par notre fidélité envers lui, tous les secours qu'il a bien voulu attacher à l'oraison de simple regard. Vous m'avez dit, ce me semble, que par un regard fixe vous y contempliez Dieu partout?

La pénitente. Je vous l'ai dit, et il est très-vrai.

Le directeur. Sans vous détourner vers aucun de ses différents attributs ^ ?

La pénitente. Oui, mon Père, de peur de multiplier les actes.

Le directeur. Du moins vous pensiez à la Trinité, à Dieu

1. Ces paroles sont tirées du Moyen court, chapitre xxiv, p. i33 et 134.

2. « La considération de la bonté, de la sagesse et de la puissance de Dieu sont des moyens pour nous élever à Dieu, et quand nous y sommes, il faut nous arrêter là, et quitter les considérations particulières de ces perfections divines, distinctes et abstraites, qui ne nous font pas voir Dieu comme il est en lui-même, mais comme il est dans la foiblesse de notre entendement ; et quand nous nous arrêtons avec fermeté par la foi toute nue sur l'infinité de son essence, nous le regardons comme il est en lui-même avec... ses perfections ... » (L'abbé d'Estival, Conférences mystiques^ ^. 162.)

seul à la vérité, mais à Dieu comme Père, comme Fils et comme Saint-Esprit * ?

La pénitente. Non, non, mon Père, et je vois que votre charité me tend un piège pour me faire tomber dans des réponses qui vous donnent occasion de me rendre plus instruite : je n'ai point pensé à tout cela , pas même à la Trinité en général, mais à Dieu présent partout.

Le directeur. Du moins vous est-il venu en pensée qu'il est immense et infini ?

La pénitente. C'est ce qui résulte, je crois, de sa présence en tous lieux; mais je n'ai pas été jusque-là.

Le directeur. Cela en est mieux. Et de sa toute-puissance, rien ?

La pénitente. Rien du tout, je vous assure.

Le directeur. J'en suis ravi ; mais vous avez été quelque peu touchée de sa bonté infinie ? ..

La pénitente. Presque point, mon Père, et vous pouvez me croire .

Le directeur. C'est encore trop, ma chère fille.

La pénitente. Il est si naturel d'y penser un peu.

Le directeur. Ce n'est pas une excuse : au contraire; car ceci est tout surnaturel et tout extraordinaire.

Mais étiez-vous dans ce vaste néant, ce total néant que je vous ai recommandé comme la base de l'oraison de simple présence, et qui mène droit au repos central ?

La pénitente. Oui, mon Père, j'étois comme une femme tout à fait perdue et anéantie.

Le directeur. Comme un corps mort ?

La pénitente. Et enterré^, ainsi que je me l'imaginois. Je

1. « Dans l'oraison, on doit demeurer dans une foi obscure et universelle, avec quiétude, avec un oubli de toutes autres pensées, particulières et distinctes, des attributs de Dieu et de la sainte Trinité. » (^Projjosition 0.1 de Molinos condamnée *.)

2. <( Une âme qui s abandonne sans réserve, et sans prendre garde à ellef-même], à la sainte et spirituelle inaction, peut dire avec saint Augustin : « Que mon ame se taise, et ne veuille rien faire ni penser

* In oratïone opus est manere in ûde obscura et universali, cum quiète et oblivïone cujuscumqae cogitationis particularis ac distinctionis attri^ butor um Dei ac Trinitatis

n'étois plus sur la terre, je n'étois plus^ Je me suis aussi appliqué, mon Père, ces paroles du Psalmiste que vous m'avez apprises : « J'ai été comme une bête, comme une jument devant vos yeux " ; » et aussi cet autre endroit : « Comme un cheval et un mulet, qui sont privés d'entendement*; « enfin je tâchois à devenir comme une statue ou comme une souche.

Le directeur. Vos intentions sont droites : il manque là une certaine stupidité, une évacuation de l'esprit d'Adam jusqu'à un certain point ^, on le voit bien; cependant voilà des efforts, des actes réfléchis pendant l'oraison : des péchés, ma chère fille, des péchés, ou peu s'en faut. Vous êtes morte, dites- vous, et comme enterrée, cela est bien ; mais vous ne deviez pas être en état de connoître que vous étiez telle, et de pouvoir jamais m'en rendre un si bon compte'.

quoi que ce soit * ; qu'elle s'oublie elle-même et se submerge dans la foi obscure, puisqu'elle sera d'autant plus en sûreté qu'elle sera plongée plus avant dans le néant et comme perdue. » (Molinos, Guide spirituelle^ livre I, chapitre xiii, n» 94, p. S'j.)

« Cela ne se peut faire que par la mort de nous-mêmes et de notre propre action , afin que l'action de Dieu soit substituée à sa place. » {Moyen court^ § xxi, p. 89.)

« La fidélité de l'âme dans cet état consiste à se laisser ensevelir, enterrer, écraser, marcher sans se remuer non plus qu'un mort. » {Livre des Torrents, partie I, chapitre viir, n^ 17, p. 226.)

1 . « Qui réveillera l'âme de son sommeil doux et paisible, si elle est endormie dans le néant , d'où David tomba sans le savoir dans le parfait anéantissement? Ad nihilum redactus sum^ et nescivi** . » (Molinos, Guide spirituelle^ livre III, chapitre xx, n^ 201, p. 199)

a. Psaume lxxtt, verset aS-

b. Tohie^ chapitre vi, verset 17.

2. « Il faut donc donner lieu à cette vie {du Verhe) de s'écouler en nous : ce qui ne se peut faire que par l'évacuation et la perte de la vie d'Adam. » {Moyen court, § xxi, p. 89.)

3. (( Dans le temps de la contemplation passive^ on ne doit point prendre garde à ce que Dieu opère en nous;... car ce seroit mettre un obstacle aux opérations divines. » (Molinos, Guide spirituelle, livre III, chapitre xiv, n^ 187, p. 178.)

« Une personne cpii n'a aucun sentiment de ce qu'elle fait, et

* Il y a : (c penser à quoi que ce soit » dans la Guide spirituelle. ** Psaume lxxii, verset 22.

Dans le fort de la contemplation, ne vous êtes- vous point sentie un peu touchée de la crainte des jugements de Dieu ? Je vous fais, ma fille, cette demande, parce que je vous connois la conscience tendre et sujette à s'ébranler par les scrupules, et que je me souviens que vous me jetâtes, je ne sais à quel propos, ce passage qui dit que le commencement de la sagesse est la crainte de Dieu".

La pénitente. Cela est vrai; mais il me souvient aussi que vous me répondîtes que cette leçon étoit bonne à faire à des enfants, ou tout au plus à un commençant, qu'il étoit permis de craindre Dieu une fois en sa vie lorsqu'on ne faisoit qu'entrer dans les voies mystiques et extraordinaires, mais qu'il n'y avoit rien ensuite de plus fatal à la perfection, que de réitérer cet acte de crainte de Dieu. D'ailleurs, comment aurois-je pu me laisser aller à la crainte de Dieu, si je n'ai pas songé le moins du monde à le considérer comme juste ?

Le directeur. Comme miséricordieux, ma fille ?

La pénitente. Sur cela, mon Père, je vous dirai que j'ai fait les derniers efforts pour ne point recevoir dans mon esprit l'idée de la miséricorde divine, et pour mettre en sa place celle de la seule présence de Dieu.

Le directeur. Hé bien ?

La pénitente. Voulez-vous que je vous dise la vérité?

Le directeur. C'est ce que je demande.

à cfuif au contraire, il semble qu'elle ne fait rien, ne pouvant voir ce qu'elle fait, s'humilie à plein [fonds], et confesse qu'elle n'est propre à quoi que ce soit, et que ce qu'elle a de bon vient de Dieu. » (Falconi, Lettre à une fille spirituelle^ p. l46.)

« Une âme spirituelle ne doit point ^'amuser à réfléchir sur ce qu'elle

opère, ni à penser si elle met en pratique ou non les vertus »

(Ibidem f p. i5i.)

<c L'âme spirituelle, dans V oraison^ doit garder un profond silence et s* abandonner toute à Dieu, comme si elle ne pensoit plus à soi, parce qu'une personne qui prie doit s'oublier [et] tout ce qu''e\\e fait, et que la parfaite oraison est celle où celui qui prie ne se souvient pas qu'il est actuellement en prière, n {Ibidem^ p. i53.)

« Quand l'âme agit par dépendance.... de la grâce, elle agit sans qu'elle s^en aperçoive et n'est point oisive. {Moyen court ^ g xxi, p. 8i.)

a. Psaume ex, verset lo.

DIALOGUE II. jyi

La pénitente. Je n'y ai réussi qu'à force de ne penser ni à l'un ni à l'autre, ni à chose qui fût au monde. Je tombai dans une espèce de défaillance au milieu de mon oraison, lassée d'avoir été deux heures de suite à faire mes efforts pour ne penser à rien, et je demeurai en cet état dans une inaction, comme il me sembloit, et dans une stupidité parfaite * .

Le directeur. Sans qu'aucunes images vous passassent par l'esprit ^ ? auriez-vous été assez heureuse pour cela ?

La pénitente. Je me ressouvins, malgré moi, d'un tableau de sainte Thérèse que j'avois vu autrefois aux Petites Carmélites.

Le directeur. O Iconoclastes, que vous aviez raison!

La pénitente. Quel grand mot dites-vous là, mon Père ?

Le directeur. Poursuivez, ma fille.

La pénitente. Elle jetoit de sa bouche un rouleau de papier où étoient écrits ces mots : Misericordias Domini in œternum cantabo'*, qu'on m'a dit signifier en françois : Je chanterai dans toute V éternité les miséricordes du Seigneur. Ce verset pendant quelque temps ne pouvant sortir de ma pensée, je le récitois comme du fond du cœur sans rien articuler, et sans remuer les lèvres.

Le directeur. Mais vous délectiez-vous à cette idée? y consentiez-vous ?

1. « Quand une âme entre dans l'oraison, elle doit se remettre entre les mains de Dieu avec une parfaite résignation, faire un acte de loi, croire qiHelle eit en la présence de Dieu, demeurer dans cette sainte inaction, pleine de tranquillité et de silence, et tâcher de continuer par la foi et par l'amour, tout le jour, toute l'année, et même durant toute la vie, ce premier acte de contemplation. » (Molinos, Guide spirituelle , livre I, chapitre xiii, n^ 85, p. 53 *.)

<c Oraison^ mort volontaire de toutes les actions^ de toutes les affections, de tous les raisonnements^ de tous les actes de la mémoire, de tout ce qui n'est point Dieu, et qui [ne] conduit [pas] à Dieu. » (Malaval, Pratique facile, partie II, p. i88.)

2. « Ce n'est rien de Dieu que tout ce que l'on se figure; la vive foi de sa présence suffit, afin de ne se former nulle image de lui. » {Moyen court.)

a. Psaume lxxxviii, verset 2.

* Voyez ci-après la même citation textuellement faite, p. 678, note I.

La pénitente. Je crains que cela ne me soit arrivé ; car j'ai appris, il y a longtemps, que cette grande sainte avoit souvent ces paroles-là dans la bouche, et que c'étoit pour cette rais(m qu'on la peignoit de la manière que je vous ai dite. Ainsi je demeurai un instant à goûter ce pieux mouvement de sainte Thérèse, et à trouver de l'onction dans cette vive espérance qu'elle a de chanter dans tous les siècles les miséricordes de Dieu à son égard.

Le directeur. Voilà qui va mal, ma chère fille, vous le voyez bien vous-même. Il n'y a point là de simphcité d'acte, point de cessation de propre action : rien au contraire que multiplicité, que propriété et qu'activité, qu'espérance de salut, que confiance aux miséricordes de Dieu^. Ah! que l'image de sa présence en tous lieux est infiniment élevée au-dessus de telles idées! qu'il est vrai qu'il n'est pas donné à tous de renoncer à sa propre opération, et d'entrer dans le bienheureux déj)ouillement de toute connoissance positive !

I. « Quand on est avancé dans la voie spirituelle^ il faut se défaire peu à peu des mouvements sensibles des actes redoublés, et de la réflexion volontaire dans l'oraison, parce qii'en se débarrassant de toutes ces choses, on monte au plus sublime état de l'esprit. » (Falconi. Lettre à une fille spirituelle^ p. i63.)

« Les saints^ après cpi'ils sont parvenus à l'acte continuel de foi, d'abandon, et d'amour..., ne se permettent ni soupirs, ni oraisons jaculatoires, ni quoi que ce soit de sensible. » {Ibidem, p. 162.)

« Les signes de l'oraison de contemplation active sont : le recueillement de l'âme dans son intérieur, le silence, la quiétude, la simplification du cœur, le regard tranquille des choses de Dieu, la vive foi en Dieu présent, l'omission de sa recherche, la rareté des affections,... le mépris de soi, etc. » (La Combe, Analyse de f oraison mentale* .)

« Quand votre cime concevroit des pensées et des affections propres à vous élever à Dieu, vous ne les devez recevoir que comme une simple disposition pour vous recueillir en Dieu^ et non comme une matière pour vous occuper : c'est-à-dire qu'aussitôt qu'il vous vient

* Actiçœ contcmplationis signa sunt : sensuum ac facultatum animi ad interiora collectio^ silentium^ quies^ et simplifcatio cordis^ tranquillus divinorum intultus,.. . viva fides Dei prsesentis...^ inquisitionis dimissio...^

affectuiim^ seu rara^ seu crebra, intermixtio Fructus vero sunt : su-

perna illuminatio^ ex qua oritur vilipensio sui.... (Pages I25 et 126.)

Ce sont des regards, ma fille, que vous avez eus, mais des regards obliques, circulaires : il les faut simples, droits, fixes , pour avoir re\|)érience de Dieu ; ils ont souvent manqué à votre sainte Thérèse. Ne nous faisons point, je vous prie, un capital de la croire dans nos })rincipes, encore moins de la choisir pour notre modèle : il s'en faut beaucouj) que toutes ses heures se soient passées dans l'état sublime de la contemplation acquise; les plus jjénétrants d'entre nous ne reconnoissent point le simple regard dans sa manière d'oraison. Sa vie est un continuel usage de confessions et de communions : on voit dans cette Espagnole une soif démesurée de croix, de tribulations, de mortifications; presque point de suavité, de sommeil spirituel et de quiétude. Elle se plaisoit à entendre prêcher ; elle faisoit des lectures spirituelles, se répandoit en affections et en aspirations, se servoitde prières vocales, ne parloit que d'amour de Dieu, que de crainte de sa justice; enfin elle étourdissoit tout le monde de l'amour du prochain.

On assure à la vérité qu'elle est parvenue à des états extraordinaires; mais comment, pensez- vous? sans les désirer, sans les chercher, sans pouvoir se les procurer, sans être maîtresse de ne les pas éprouver, ou de les faire finir.

une pensée, ou une affection, vous û^e^-ez /a laisser sans vous y arrêter^ afin de vous affermir en Dieu seul, sans avoir recours^ ni à l'entendement, ni à la mémoire, ni à la volonté, comme si vous n'aviez point ces puissances. » (Malaval, Pratique facile ., partie I, p. 7 et 8.)

« Contemplation consiste à aimer Dieu sous une idée universelle de tout ce qu'il est, et de tout ce qui le rend aimable. » {Ibidem.)

Dans sa réponse il soutient que c'est la différence de la contemplation d'avec la méditation *.

Sitôt que quelque pensée de piété, comme celle que Dieu a créé le ciel et la terre, aura fait naître Vidée de Dieu^ aussitôt jetez un regard amoureux vers Dieu présent, qui étant partout, est aussi par conséquent dans votre ame, et arrêtez ce simple regard sur lui autant de temps qu'il vous sera possible, sans rien penser ni rien désirer pendant ce temps-là, parce qu'ayant Dieu, vous avez tout. » (Malaval, Pratique facile^ partie I, p. 8**.)

* Voyez la Lettre de M. de Malaval à M. Vabbé de Foresta-Colongue, p. i5i et suivantes.

** Cette citation est indiquée à tort dans les éditions des Dialo' gués comme tirée des Conférences mystiques de l'abbé d'Estival,

Encore, puisqu'il faut tout dire, ces choses lui sont arrivées rarement, et elle les a cache'es avec tout le soin imaginable.

Avoit-elle, comme nous, une méthode infaillible, et comme une mécanique sûre pour cheminer droit et sans broncher dans cette vie intérieure? Auroit-elle pu donner, comme je fais par la grâce de Dieu^, des règles invariables pour porter tout d'un coup les personnes de l'un et de l'autre sexe, un enfant, un valet, un paysan, un maçon, jusqu'à la sublimité de l'oraison ineffable^, et cela toutes les fois qu'il leur en prend fantaisie ? Non, Madame, soyez-en persuadée : semblable à ceux qui vivent au jour la journée , elle soufTroit ses ravissements et ses extases , quand ils lui arrivoient , sans en pouvoir jamais régler ni les commencements, ni le progrès, ni la fin.

Demandez, demandez, ma fille, à Madame votre bellemère, à Monsieur votre mari, à Monsieur votre beau-frère (il est docteur), s'ils croient que les coups dont ils cherchent quelquefois à vous atteindre portent le moins du monde sur leur sainte Thérèse, et si les admirateurs de cette fille, je dis ses plus grands panégyristes, ont jamais appréhendé, dans tout ce qu'ils ont publié à son avantage, de flatter nos intérêts, ou d'appuyer notre doctrine?

Je vous parle ainsi , ma chère fille , pour vous détromper une bonne fois de l'erreur où sont la plupart de vos com-

1. Molinos donne ces instructions dans son Introduction à la Guide spirituelle^ section m, p. 9 et suivantes, et dans le livre III, chapitres xiv et xv, p. 176 et suivantes.

2. « Ce don excellent delà contemplation à été souvent accordé, dès le commencement, à de petits enfants et à de petites filles de quatre ans, à des gens grossiers, et à des femmes de village. » (La Combe, Analyse de V oraison mentale* .)

Falconi y appelle aussi tout le monde dans sa Lettre à une fille spirituelle^'^ .

* Quin et quadrimulis nonnunquam pueris puelUsve , et rudioribus ex plebcy ac rusticanis muUerculis ccncessum fuisse non raro, statim ah initioj eximium contemplationis donum...^ compcrtum liahehunt. (Pages 41 et 42) — La traduction de la phrase latine est empruntée au mandement de l'évêque de Chartres. Voyez ci-dessus, p. 53o, note i.

** Falconi ne dit rien de semblable ; on l'a confondu avec Mme Guyon : voyez le titre et le g i du Moyen court.

mençants, et dont je ne puis assez m' étonner; car ils ne voient en nous ni vie purgative, ni illuminative , ni unitive; nulle affectation de la prière et des bonnes œuvres ; point de méditations sur les attributs divins; et cependant je ne sais par quelle foiblesse ou pusillanimité . ils croient faire beaucoup pour notre association, d'y ranger la plupart des saints modernes , et surtout les contemplatifs de réputation. Mais l'heure presse : je voudrois, Madame, savoir de vous, avant de nous séparer, si Dieu vous a parlé dans votre oraison. La pénitente. Je n'ai, mon Père, entendu aucune voix. Le directeur. Aucune voix ?

La pénitente. Non, mon Père.

Le directeur. Mais dans ce profond ravissement où vous étiez, Dieu ne vous disoit-il pas, quoique intérieurement : « Faitez ceci, » ou : « Ne faites pas cela^) ? car vous savez que c'est ce qu'on appelle motion divine.

La pénitente. Il y a apparence qu'elle m'a manqué dans mes dernières oraisons.

Le directeur. Vous l'avez donc éprouvée quelquefois? La pénitente. Pour vous dire , mon Père, sans déguisement ce qui en est, je suis persuadée que j'ai été privée par mon indignité de cette divine faveur, hors peut-être cette unique fois que je perdis la messe un dimanche par inspiration.

Le directeur . Depuis celle-là , ma fille , vous ne vous sou-^ venez point d'en avoir eu d'autres, ni que Dieu vous ait fait entendre sa voix?

La pénitente. Je n'ai rien dissimulé de la vérité. Le directeur. Les miséricordes de Dieu vous perdront, Madame, si vous n'y remédiez, et je voudrois pour beaucoup que vous n'eussiez jamais entré aux Petites Carmélites. On devroit une bonne fois bannir les images du temple de Dieu, puisqu'elles sont si funestes à la simplicité de l'acte dans l'oraison. La pénitente. J'aurai toujours, mon Père, beaucoup de peine à ne penser à rien\ ou à si peu de chose que ce que vous me prescrivez.

I. « C'est un grand effort pour une âme que de passer des heures entières dans l'oraison, muette, humble et soumise, sans agir, sans connoître, ni tâcher même de comprendre quoi que ce soit. » (Molinos, Guide spirituelle^ livre I, chapitre vu, n" 4(>5 P- ^7-)

Mon Père, je vous prie de m'écouter. Je connois des gens à qui il ne coûte rien d'avaler des pilules : ils nous disent qu'elles passent sans se faire sentir, que ce n'est rien; et c'est justement ce rien qui m'est insupportable ; car il me semble que le gosier est fait pour avaler un aliment que les dents ont broyé, que le palais a savouré, et qui se fait sentir en son passage.

Le DIRECTEUR. Quc voulcz-vous dire. Madame, avec vos pilules ?

La pénitente. Je veux dire, mon Père, que l'homme est fait pour recevoir dans son entendement des choses que son imagination lui fournit, que sa mémoire lui rappelle , ou qu'il connoît de lui-même : en un mot, qu'il est fait pour penser; que c'est sa nature, et que ce ne peut être que par des secours bien extraordinaires qu'il se réduit à ne penser à rien, c'est-à-dire à ne point penser.

Les femmes surtout souffrent beaucoup dans ce pénible exercice que vous appelez une suspension de toutes les facultés, et un total anéantissement : elles sont vives et inquiètes ; il faut qu'elles pensent à quelque chose : si vous leur défendez les bonnes pensées , elles en auront de mauvaises, plutôt que de n'en avoir aucunes.

Un esprit vif à qui l'on défend toute pensée, toute image, et toute vérité vive et distincte, n'appréhendez-vous point, mon Père, qu'il ne tombe dans le vide, dans la sécheresse, et dans les tentations sur de certaines choses bien fâcheuses et humiliantes ? Vous m'entendez bien.

Jje directeur. Ce n'est pas de vous, ma fille, que vous entendez parler ?

Le pénitente. De moi, mon Père, comme des autres, et je voudrois bien, après l'oraison de simple regard, en être quitte à un grand vide de cerveau , à des sécheresses, à des rompements de tête et à de fâcheuses migraines qui ne me manquent jamais ; mais n'importe, je suis résolue de passer par toutes ces épreuves pour devenir une parfaite abandonnée.

Le directeur. Ce mot, Madame, me fait souvenir du parfait abandon de l'Ame, qui suppose en elle le retranchement de toute propriété et activité : matière en vérité bien impor-

tante, et celle dont vous demandiez jjarticulièremcnt d'être instruite dès le commencement de cet entretien. Je ne sais comment il est arrivé que nous avons passé d'un discours à un autre, sans avoir rien touché de ce que j'avois |)ré})aré sur cela pour contenter votre curiosité. Ne vous en repentez pas néanmoins, et reconnoissez devant Dieu que vous aviez besoin de cette dernière leçon sur l'oraison de simple regard, pour plier votre entendement à ne penser non plus que si vous n'en aviez point.

Tenez, Madame, j'ai connu une jeune fille de dix-huit ans (je la dirigeois et la disposois à la contemplation acquise). Elle m'ouvrit un jour son cœur sur toutes les petites peines qu'elle éprouvoit dans les voies de Dieu, et surtout dans l'oraison. C'étoit un esprit libre, enjoué ; elle me dit brusquement : « Voulez- vous, mon Père, que je vous dise franchement ce qui en est? je ne saurois penser à la Suisse*^ : quand je pense, il faut que ce soit à quelque chose. » Je lui repartis qu'elle ne pensât à rien : « C'est, me dit-elle, ce qui est absolument impossible, et n'osant point penser à de bonnes choses, je pense à des sottises : c'est tout ce qui me reste ; car votre vue confuse et indistincte de Dieu, cela est bientôt expédié, et je n'en ai pas pour deux instants. » Elle me fit un peu rire. Hélas! présentement. Madame, je voudrois que vous la connussiez, c'est une souche, c'est une poutre, c'est un corps mort^ ; elle est si fort vidée de son propre esprit,

a. <c Rêver à la Suisse^ c'est ne penser à rien. » {Dictionnaire de Trévoux.^

I. M Vouloir agir activement, c'est offenser Dieu, lequel veut être le seul agent; et pour cela il faut s'abandonner à lui et demeurer ensuite comme un corps mort. La nature agissante empêche l'opération de Dieu et la vraie perfection, parce que Dieu veut agir en nous sans nous. » {Propositions de Molinos condamnées'^ .) — « — Il y en a qui sont élevés par une grâce extraordinaire, de sorte que l'âme se trouve quasi dans une pure passiveté ; elle

* Velle operari active est Deum offendere, qui vult esse, ipse solus agens; et ideo ovus est seipswn in Deo totum et totaliter derelinquerey et postea permanere veliit corpus exanime, — Activitas naturalis est gratiseinimica, impeditque Deioperationes et verarn perfectioneni^ quia Deus vult operari in nohis sine nobis. (Propositions 2 et 40

La Bruyère, h 37

on l'a si fort accoutumée à ne plus faire aucune ope'ration, qu'on diroit qu'elle l'a perdu. Ses parents et ses amis, qui n'étant point des nôtres, ne peuvent approuver son genre de vie, font malicieusement courir le bruit que les excès qu'elle a faits dans la prière ont altéré sa raison, et l'ont rendue imbécile. Je vous la ferai connoître, c'est une bonne âme. Mais adieu, je vous chasse; il est heure indue.

La pénitente. Je ne m'en apercevois pas en votre compagnie, mon Père; il faut pourtant s'en priver et se recommander à vous.

Le directeur. A moi, fort bien, et non pas à mes prières.

n'agit plus, elle ne fait que pâtir, recevant.... les lumières divines en leur entendement, et les transports amoureux, et les ardeurs sacrées en leur volonté ; d'elles-mêmes elles ne s'appliquent à quoi que ce soit. » (L'abbé d'Estival, Conférences mystiques^ p. 186.) — Demande de Plùlothée^ dans les mêmes Conférences mystiques de l'abbé d'Estival : <( J'opinerois pourtant de ce qui a été dit pour les actes, et que vous nous donnerez permission de descendre de temps en temps à la méditation affective, ou comme vous avez dit, aux aspirations amoureuses *. Et en vérité, ce ne seroit pas une petite consolation pour la pauvre nature, qui est si souvent accablée dans les sécheresses et dans les distractions. Notre esprit naturel auroit — un peu plus de liberté; il est extrêmement resserré dans le simple regard, où l'on restreint son activité à ne rien faire; et quoique les aspirations affectives soient des actes de volonté, l'entendement pourtant y a toujours grande part. » — Réponse du directeur : « Tous ces moyens de nature que vous proposez, Philothée, ne sont pas fort propres pour me porter du côté des actes et des aspirations ; je préférerai toujours la pure passiveté, la mort et le néant de l'entendement, ... à toutes les plus belles aspirations. » (Page 278.)

* Il y a dans les Conférences : « inspirations amoureuses; » mais ce doit être une faute d'impression.

DIALOGUE IIL

Propriété et activité, source de tout le mal selon les quiétistes. Obscurité, embarras et contradictions de cette doctrine. Qu'elle ruine la liberté de l'homme et sa coopération à la grâce ; erreur condamnée d'anathème par le concile de Trente.

La pénitente. Que j'ai perdu, mon Père, de ne vous avoir pas encore entendu discourir à fond de ce principe corrompu de toutes nos actions , que vous appelez propriété et activité !

Le directeur. Pourquoi, Madame?

La pénitente. Parce, mon Père, que ce que vous m'en auriez appris m'auroit été d'un grand secours dans une conversation que j'eus avant-hier avec mon beau-frère.

Le directeur. Qui ? Monsieur l'abbé ?

La pénitente. Lui-même, le docteur de Sorbonne.

Le directeur. Voilà, Madame, un nom fort respectable. N'êtes- vous point encore toute émue , quand vous pensez que vous avez osé tenir contre un docteur? Que seroit-ce si vous aviez disputé contre votre curé , ce personnage si éclairé , cet homme de bien? Mais contre votre évêque, quelle rébellion!

Apprenez , ma fille , que chez nous on ne fait aucune acception" du plus ou du moins des dignités ecclésiastiques, et que la mesure de notre estime, de nos déférences et de notre vénération est celle de l'union plus intime et plus essentielle d'une âme avec Dieu par l'oraison de simple regard.

Mais sans sortir de notre sujet, sachons, je vous supplie, ma chère fille, quelle a été l'occasion, le progrès et les suites de l'entretien que vous avez eu avec Monsieur le docteur?

La pénitente. Ce fut, mon Père, jeudi dernier, qu'on apporta le chanteau au logis, pour rendre demain le pain bénit.

Le directeur. Comment cela nous mèncra-t-il à la propriété et à l'activité ?

La pénitente. Vous le verrez, mon Père. Nous venions de

a. Il y a ici, et plus loin, p. 583, acceptation, au lieu d'acception^ dans les anciennes impressions.

58o DIALOGUES SUR LK QUIEÏISME.

dîner quand les bedeaux entrèrent. Ils furent à peine sortis, ((ue mon beau-frère me souriant : « Hé bien ! ma sœur, me dit-il, vous rendrez le pain bénit dimanche prochain ? — Il y a apparence, lui dis-je. — Si l'on en juge par les apparences, repartit-il, j'oserois bien assurer que vous ne le rendrez pas.

— Que voulez-vous dire , mon frère ? lui répondis-je ; dans (|uelle pieuse distraction êtes-vous ? hé ! ne vojez-vous pas le chanteau que les bedeaux de notre paroisse ont laissé sur la table ? — Le chanteau n'est rien, continua- t-il, et les bedeaux encore moins. — Oh, oh ! lui dis-je, à qui en avez-vous donc? cela est fort plaisant, je vous assure. — Plus plaisant, reprit mon beau- frère, que vous ne pensez , et que vous ne sauriezdire ; mais je persiste à vous soutenir que vous ne rendrez pas dimanche le pain bénit. — Vous avez donc révélation que je mourrai avant dimanche ? — Vous ne mourrez point pour cela, me dit-il ; mais vous serez à la vérité fort embarrassée. — Hé, de quoi? lui dis-je, embarrassée: c'est vraiment un grand embarras que de rendre un pain bénit ! — Vous avez donc, me demanda-t-il, une grande envie de le rendre ? — Fort grande , lui dis-je. — Vous songerez à l'ordonner dès aujourd'hui? — Moi, ou mes gens, ajoutai-je. — Et s'ils y manquoient, vous en seriez fâchée? — Oui, en vérité. — Et dimanche , poursuivit-il , vous vous préparerez à aller à l'église , vous choisirez votre offrande selon votre dévotion , et vous rendrez votre pain bénit ? — Qui en doute ?

— Moi , me dit-il en riant ; et ma raison est que je ne saurois me persuader que ma belle-sœur s'expose à faire un péché , plutôt que de manquer à une pure cérémonie , et où il n'y a au plus qu'une obligation de bienséance. — Comment, mon frère, un péché ? je suis bien simple et je m'aperçois bien tard que vous plaisantez , sans voir néanmoins , je vous l'avoue, sur quoi peut rouler la plaisanterie. — Je parle, dit-il, fort sérieusement , ma sœur ; et je vous soutiens, que songer à faire un pain bénit, songer à l'aller présenter à l'autel avec une pièce d'or, telle que vous la jugez convenable , se soumettre soi et son offrande à la bénédiction du prêtre , que tout cela est une action qui part de notre volonté pure ; que l'on n'en useroit pas ainsi , si l'on ne s'y étoit absolument déterminé soi-même ; qu'il n'y a donc point là d'évacuation

' DIALOGUE III. 58i

de notre propre action ; que l'esprit d'Adam se retrouve là tout entier; et que si vous en étiez tout à fait dépouillée, vous demeureriez sur cela dans une parfaite indifférence , et ne feriez jamais la démarche de rendre le pain bénit. »

Le directeur. Ne trouvâtes- vous iras, , ma fille , aisément ce qu'il falloit lui répondre ?

La pénitente. Je vous avoue, mon Père, que je ne m'attendois pas à cette subtilité de mon beau-frère : je demeurai assez interdite; mais ayant un peu repris mes esprits, je crus que je pouvois lui répondre ; et afin que je connoisse si j'ai parlé juste , dites-moi , mon Père , ce que vous lui auriez répondu vous-même.

Le directeur. Que la coutume, la qualité de paroissienne, l'usage, votre tour qui revenoit, le chantea'.i, étoient des raisons plus que suffisantes pour s'acquitter de ce devoir envers votre curé et votre paroisse ; qu'il ne vous falloit point d'autre indice de la volonté de Dieu que celui-là : qu'ainsi ce genre de détermination, surtout pour une action de petite importance, ne pou voit que très-injustement et même très-ignoramment (vous pouviez aller jusque-là) être qualifié de péché.

La pénitente. Je ne lui ai presque pas, mon Père, répondu autre chose.

Le directeur. Cela lui devoit fermer la bouche.

La pénitente. Au contraire, il prit occasion de ce que j'avois dit que rendre le pain bénit étoit une action presque indifférente, et qui ne méritoit point, pour s'y résoudre, de mouvement extraordinaire, de me dire que je reconnoissois donc dans les hommes plusieurs genres d'actions ; et il m'expliqua sa pensée , en me demandant si je ne savois pas bien distinguer les actions nécessaires et naturelles, comme manger, dormir, tousser, faire digestion, d'avec les actions libres mais indifférentes, comme parler de nouvelles, de la pluie et du beau temps , se promener dans une allée plutôt que dans une autre ; et celles-ci d'avec les actions libres et mauvaises , comme parler mal de quelqu'un, voler, tuer, s'enivrer; et ces dernières encore d'avec les actions vertueuses , comme prier Dieu, donner f aumône , empêcher la médisance, s'humiher, entendre la messe, communier. Je lui dis que je connoissois ces différences. Il me demanda si je croyois que les actions

vertueuses se pouvoient faire sans la grâce de Dieu. Je n'avois garde, mon Père, de parler contre nos principes, en lui re'pondant que la grâce n'y étoit pas nécessaire. Je m'avançai de lui dire que j'ignorois quelle grâce restoit encore à un pécheur qui commet une action mauvaise, mais qu'il me sembloit qu'il ne falloit nulle grâce particulière pour les actions purement indifférentes, encore moins pour les naturelles , pour manger, par exemple, si ce n'est , lui dis-je en riant, la grâce du bon appétit, et pour dormir, celle du louable exercice. Il parut content de mes réponses, et me pria de m'en souvenir dans l'occasion.

Il revint après cela comme sur ses pas. « Trouvez-vous, me dit-il , votre propriété et activité dans les actions nécessaires et naturelles ? » Je lui répondis par un sourire.

« Est-elle dans les actions indifférentes ? — Non, lui dis-je, car elle les rendroit mauvaises, et vous parlez des indifférentes. »

Le directeur. Ce que vous dites , ma fille , est très-vrai par la seule énonciation des termes.

La pénitente. Il continua de m' interroger sur les mauvaises: savoir, si elles n'étoient pas telles parce qu'elles partoient d'un principe corrompu, qu'elles se faisoient sans droites intentions, et que le fond même souvent n'en valoit rien , ou pour n'être pas selon l'esprit de Dieu , ou pour être formellement contraires à sa loi et à ses préceptes. Je convins de tout cela. « Reconnoissez-vous , me dit-il, de la propriété et de l'activité dans ces actions mauvaises ? — Et oii seroient-elles donc, lui repartis-je ? n'est-ce pas ce principe de corruption qui attire sur toutes les actions des hommes le propre esprit dont il faut se vider , cette propre action , ce vieil Adam qu'il faut évacuer'? — Fort bien, dit-il; mais s'il se trouvoit des actions qui partissent d'un bon principe , qui se fissent avec des in-

I. « .... Rien n'est opposé à Dieu que la propriété, et toute la malignité de l'homme est dans cette propriété, comme dans la

source de sa malice Cette impureté, si opposée à l'union, est

la propriété et l'activité : la propriété, parce qu'elle est la source de la réelle impureté, qui ne peut être alliée avec la pureté essentielle;.., l'activité, parce que Dieu étant dans un repos infini , il faut que l'âme, pour être unie à lui, participe à son repos :

tentions droites, qui fussent contraires à la loi de Dieu et à l'esprit de l'Evangile , seroient-elles selon vous des actions mauvaises ? » Je lui dis que non. — « Ni indilférentes ? » J'y consentis. Il conclut de là qu'elles étoient bonnes. Je croyois qu'il me demanderoit si j'admettois aussi dans ces actions vertueuses de la propriété , et je songeois à lui repondre ; mais voulant me donner des exemples , il parla ainsi : « Un prédicateur annonce la parole de Dieu , pour avoir occasion d'y mêler la sienne ; ou bien il prêche pieusement et apostoliquement , afin que tous lui rendent ce témoignage , qu'il est un homme apostolique ; il fait des conversions, afin de passer pour convertisseur : pèche-t-il ? ne pèche-t-il point ? agit-il ou non par propriété ou activité ? w Je lui dis que ce prédicateur péchoit , qu'il étoit rempli de propriété ; que c'étoit un homme vain et hypocrite. — « Et celui, poursuivit-il, qui prêche uniquement pour exciter les grands et le peuple à la componction et à la pénitence , sans autre soin que de rendre nûment les paroles et la doctrine de l'Evangile? — '- Il ne pèche pas, » lui dis-je. Comment aurois-je pu lui répondre autrement?— « Un directeur, continua-t-il, dirige des femmes, et ne dirige qu'elles ; il n'a d'attraits que pour ces sortes de directions ; il aime ce sexe ; il est touché du son de leur voix, et des sottes confidences qu'elles lui font ; elles l'amusent , elles rempHssent sa curiosité ; il ne conduit pas néanmoins ses

pénitentes au dérèglement — Il ne laisse pas de pécher, m'é-

criai-je ; il est tout plein de propriété. — Et le directeur, me dit-il , qui touché de l'horreur du péril où s'exposent ces âmes chrétiennes par leurs crimes , reçoit indifféremment et sans acception de sexe tous ceux qui se confient à sa charité, conduite et éclairée par la science, quel péché, ma sœur, commet-il ? et de quelle propriété l' accusez-vous? » Je ne sus en vérité lui répondre. — « Ne vous lassez pas, ajouta-t-il. Un homme qui s'étant éprouvé, selon la règle de saint Paul*, communie pour communier, pour cueillir et goûter le fruit de ce sacrement, pèche-t-il? » Je n'hésitai point : « Il fait,

sans quoi il ne peut y avoir d'union , à cause de la dissemblance. » (Moyen court, § xxiv, p. I2 2-I24-)

a. Voyez la I^^ épCtre aux Corinthiens^ chapitre xi, verset 28, et la //*, chapitre xiii, verset 5.

58/j DIALOGUES SUR LE QUIETISME.

mon frère, la plus grande chose qu'il y ait dans la religion, après l'oraison de simple regard. — Vous êtes folle, » me dit mon mari, qui étoit présent à toute cette conversation. Je ne lui répondis pas un mot, de peur de lui en trop dire ; car il est vrai que j'ai une antipathie pour cet homme-là , qui ne me permet pas de me modérer sur son chapitre.

Le directeur. Mais, ma fille, il ne faut haïr personne, pas même son mari, quelque déraisonnable qu'il soit.

La pénitente. Je le hais, mon Père, en Jésus-Christ, et je ne voudrois pour rien au monde lui nuire ; je ne lui veux aucun mal.

Le directeur. Continuez, ma fille.

La pénitente. « Un chrétien, poursuivit-il , qui communie au contraire pour communier, et aussi afin que quelqu'un, dont il ne peut autrement se concilier l'estime et la bienveillance, le voie communier ? — Il pèche, il pèche , lui dis-je ; c'est ce qu'on appelle un hypocrite, un faux dévot, et c'est pour ces sortes de gens que les mots de propriété et d'activité ont été faits. — Fort bien, dit-il ; mais aussi convenezvous par vos réponses qu'il y a des gens, ou plutôt qu'il y a de telles actions si épurées, si louables par les principes, par l'intention , encore par leur nature , qu'on peut assurer que la propriété et l'activité n'y ont nulle part, celles du moins que vous qualifiez de principe corrompu , de vieil Adam , qui n'est autre chose apparemment que ce que, nous autres docteurs, nous appelons une pente, une foiblesse pour le péché, un vieux levain , en un mot la concupiscence. Si je tombe donc d'accord avec vous qu'elle est très -vive et très-forte dans les grands pécheurs , qu'elle subsiste encore dans les personnes fragiles , et qui commettent les moindres péchés ; qu'elle se fjiit même un peu sentir dans les personnes pieuses, et qui évitent de déplaire à Dieu : avouez aussi de bonne toi qu'elle est presque éteinte dans les aines saintes qui l'ont combattue et comme atterrée, pendant leur vie, par des œuvres de charité et de pénitence ? — Quoi ? mon frère, lui dis-je , voudriez-vous prétendre qu'il y a des gens impeccables ? Le juste ne pèche-t-il pas sept fois le jour ? — Je suis bercé de cela. Mais, ma chère sœur, s'écria-t-il , entendez ce qu'on vous dit, et qu'une concupiscence presque éteinte et comme

atterrée n'emporte point pour les saints qui sont encore en vie ou sur la terre une impeccabilité parfaite, semblable à celle des saints qui sont dans le terme, et qui jouissent de Dieu : j'ai pensé dire, ajouta-t-il, semblable à celle qu'on acquiert, selon vos docteurs, par l'union essentielle. Quoi donc? ma sœur, continua-t-il (car il en faut une fois revenir à ce point), n'admettez- vous pas de bonnes actions, des actions vertueuses ? — Sans doute, lui dis-je, et je vous l'ai déjà passé. — Des actions saintes ? Et ceux qui les font, ne les appelezvous pas des saints? — Je veux bien l'avouer, lui dis-je. — Dites, reprit-il, que vous ne pouvez le nier; car je vous combattrois par les livres de vos docteurs ; je n'en ai pas perdu la mémoire. « Les actions faites par un principe divin sont « des actions divines , au lieu que les actions de la créature , c( quelque bonnes qu'elles paroissent, sont des actions huc( maines, ou tout au plus vertueuses, lorsqu'elles sont faites c( avec la grâce**. )> Que dites-vous de cela? » Je lui répondis tranquillement que ce qui étoit de nos livres appuyoit mon sentiment : que j'entendois par les actions vertueuses celles qui ne laissoient pas d'être des actions humaines, quelque bonnes qu'elles parussent, parce qu'elles étoient toujours des actions de la créature , sujettes par conséquent à la propriété et à l'activité. — «Comment? reprit-il un peu en colère, des actions vertueuses, et faites avec la grâce de Jésus-Christ, remplies de propriété et d'activité ? — Il en est ainsi , mon frère, lui dis-je. — Donc remplies de péché; car propriété chez vous est un péché qu'oij doit expier ou en cette vie ou en l'autre. Voilà donc (mais, ma pauvre sœur, vous n'y songez pas), voilà, entendez-vous bien ce que vous dites? voilà selon vous des actions vertueuses qui ne sont pas vertueuses, de bonnes œuvres qui sont œuvres de Satan, incapables, indignes des récompenses que Jésus-Christ a promises et aux mérites et aux bonnes œuvres. En vérité, ma sœur, tandis qu'on a du bon sens et qu'il nous reste une étincelle de raison, il faut dire des choses qui ne soient pas du moins entièrement contradictoires, et par là dignes de la risée publique, et comme c'est une matière de religion, dignes peut-être de

a. Cette citation est répétée à la page SSy, note i.

châtiment. » Il ajouta qu'il n entendoit pas parler de moi , qu'il croyoit dans la bonne foi, mais de mes directeurs, qui m'avoient si mal instruite.

Le directeur. Mon étonnement, ma chère fille, est que vous le soyez au point d'avoir su lui résister sur cet article fort délicat, et où il vous a dit ce qu'il y a de passable selon les principes de la Sorbonne.

La pénitente. Je vous souhaitois aussi de tout mon cœur à cette conférence.

Le directeur. Je lui aurois expliqué notre doctrine sur les actions divines, qu'ils ne connoissent point, faute d'être initiés dans les mystères du simple regard et de l'union essentielle, d'où nos actions, qui ne sont plus nos actions, mais uniquement celles de Dieu, tirent leur divinité, comme je vous l'expliquai dernièrement par occasion , et dont je vous donnerai quelque jour une connoissance plus parfaite.

La pénitente. Vous me ferez, mon Père , un extrême plaisir ; mais il faut achever de vous rendre compte de la suite de cet entretien. Il ajouta que ce n'étoit pas là tout ce qu'il avoit à me dire sur ce sujet, et qu'il vouloit me pousser à bout, sans me laisser même de quoi répondre. Il s'enquit de moi si la différence que je mettois entre les actions divines et les vertueuses, accompagnées de la grâce, ne consistoit pas en ce que les premières étoient de Dieu seul , qui agissoit pour et dans la créature; et que dans les autres, au contraire, la grâce de Jésus-Christ concouroit seulement avec l'action de la créature, qui en faisoit l'impureté et l'imperfection. J'en demeurai d'accord, admirant en moi-même combien il étoit instruit de nos dogmes. « Il faut donc, dit-il, pour exempter du péché de propriété ces actions vertueuses , et les élever à la qualité de divines , que la grâce seule agisse sur la créature , qui demeure passive , qui fait , comme vous dites , cessation de propre action, qui laisse faire Dieu tout seul*. — Vous l'entendez

I . « L'âme coopère avec Dieu^ en recevant volontairement et sans résistance les effets de Dieu en elle. ;» (Malaval, Pratique facile, partie I, p. 104)

« Vàme est appelée passive lorsqu'elle reçoit quelque chose en soi, de telle sorte quelle ne contribue en rien à' la production^ mais seule-

à cette heure. — J'entends, répondit-il, que vous voulez que la créature ne corresponde , ne concoure , ne coopère en rien à la grâce qui agit en elle^ — C'est ce que je vous dis. — J'en-

ment à la réception Dans les choses de Dieu, l'âme peut être

considérée passive en deux manières : fune quant au principe, r autre quant à l'action — L'âme est passive au regard de la grâce qui la fait agir, comme un principe non acquis, mais infus; elle est aussi passive au regard de la foi, parce que la foi est une lumière infuse, et non produite par /'opération.... » (Malaval, Pratique facile j partie II, p. 78 et 79.)

I. « Les actions faites par un principe divin sont des actions divines, au lieu que les actions de la créature, quelque bonnes qu'elles paroissent, sont des actions humaines, ou tout au plus vertueuses, lorsqu'elles sont faites avec la grâce — » ( Moyen court^ g xxi, p. 88 et 89.)

<c V homme est réparé^ non en agissant, mais en souffrant l'action de celui qui le veut réparer. » Çlhidem, p. 88.)

<c Une dme ne se doit mouvoir que quand l'Esprit de Dieu la remue. » {Ibidem^ p. 80.)

« Il suffit que V homme ait un consentement passif à sa propre destruction^ afin qu'il ait une entière et pleine liberté. » {Ibidem^ § xxiv, p. i3o.)

« // suffit que V homme * concoure passivement à toutes les opérations actives de Dieu. » (Ibidem^ p. i3i.)

« Dieu ne se communique à V homme** qu'autant que sa capacité passive est grande, noble et étendue. » (^Ibidem., § xxiv, p. i34)

« V homme ne peut être uni à Dieu sans la passiveté. » (^Ibidem.,

pi34.)

« Il reste à résoudre une difficulté ignorée des siècles passés, savoir s'il y aura une contemplation acquise, comme une infuse, et la différence entre l'une et l'autre. » (La Combe, Analyse de V oraison mentale *** .)

« La passive se fait par des actes très-simples infus, qui ne dépendent pas du libre arbitre, à laquelle les puissances de l'âme concou-

Vâme^ dans les éditions du Moyen court. A Pâme., dans les mêmes éditions.

Superest explanandum dubium illud circa contemplât ionem y nostro sevo acriter exagltatum^ sed ignoratum superioribus sseculis : eo quod de mox adducendo discrimine minime fuerat dubitatum : nimirum deturne aliqua contemplatio acquisita; perinde ac infusam apud omncs in confesso est divino arbitrio plerisque concedi : tum qusenam inter utramque differentia intercédât, (Pages 82 et 83.)

tends donc, ma sœur, et comj^reiids très-clairement que vous êtes hérétique. Vous en lieriez-vous au concile de Trente ? « Puis, en s' interrompant lui-même : « Pour moi, j'admire comment de certaines gens, gâtés par leurs adulateurs et par leurs sectaires , se croyant plus fins ou plus profonds que le reste des fidèles, dédaignant par un fond d'orgueil de penser comme eux, et comme on a toujours pensé dans le christianisme, ne parviennent enfin, par tous les raffinements de leur esprit, et par une affectation de découverte et de nouveauté, qu'à imaginer une vieille erreur déjà condamnée par toute l'Eglise , qu'à devenir calvinistes ou luthériens , frappés d'anathème dans le concile de Trente. » Et passant dans son cabinet, qui est proche de la salle où nous mangeons, il en revint avec cette traduction du concile : « Si quelqu'un dit (vous voilà, « ma sœur), si quelqu'un dit que le libre arbitre de l'homme, « mû et attiré de Dieu, ne doit point prêter son consentement, « ni coopérer avec Dieu, qui l'excite et qui l'appelle, pour ob- « tenir la grâce de sa justification, mais qu'il doit demeurer ce comme quelque chose d'inanimé (voilà le corps mort), sans « nulle action, et dans un état purement passif, qu'il soit ana- « thème", w Ce canon fut fait contre les luthériens, qui soutenoient que toute coopération étoit mauvaise, et qu'il falloit s'en abstenir; et contre les calvinistes, qui trouvoient de l'impureté dans les actions les plus saintes, et nioient le concours nécessaire de la volonté. Choisissez, ma sœur, de l'un ou de l'autre dogme, ou plutôt l'un et l'autre vous appartiennent. Et en effet, poursuivit-il, quand on croit une fois avec l'Eglise qu'il y a un péché originel, soit que Dieu ait regardé tous les hommes dans Adam, leur père, et qu'il lui ait plu d'imputer à tous son péché, comme il leur auroit imputé sa jus-

rent. L'âme, sans qu'elle le sache et y pense, se trouve enlevée vers Dieu. » (La Combe, Analyse de l'oraison mentale* .)

a. Canon iv du Décret de la justification^ daté du i3 janvier i547 (6^ session du concile).

* Contemplatio passiva seu infusa dicîtur , quse per simplicïssimos quidem et unitissimos actus in divina erigitur, verum divinitus infusos^

nec inhominis arhitrio relictos Sed ideo passivae nomen obtinuit^ quia

summo divini luminis excessu^ vel inscia animaj et incogitans^ seu rapitiir in divina^ seu Deo adliœret. (Pages 84, 86 et 87.)

r DIALOGUE III. 589

tice, soit que le venin de sa désobéissance coule, par la voie de la chair ou par quelque autre voie mystérieuse, dans toutes les générations qui sortent de lui; quand on est persuadé que le baptême est le remède spécifique que Dieu a|)plique à cette maladie contagieuse ; que le péché de ce premier homme est réellement , actuellement et formellement effacé par les eaux salutaires ; quand on sait néanmoins , par sa propre expérience, qu'il ne laisse pas de rester de cette blessure une certaine foiblesse qu'on appelle concupiscence, qui sans être un péché, nous rend le mal plus facile à pratiquer que le bien; quand on admet ensuite la venue de Jésus- Christ, sa mission, sa grâce, de quel usage, de quel secours, je vous prie, peuvent-ils être à l'homme, s'ils ne fortitient sa foiblesse ? si le trouvant incliné au vice, ils ne le redressent et ne le plient à la vertu ? s'ils ne le rendent fort et persévérant dans les voies de la justice? Mais quand il est vrai qu'il y a eu de ces hommes foibles et fragiles, qui prenant le dessus de la concupiscence , ont tenu ferme contre toutes les tentations, ont résisté à leur naturel et à leur complexion, ont fait de continuels efforts pour vaincre leurs passions, et ont terminé une vie sainte par une mort plus sainte , où aller chercher la source de ces merveilles plus loin que la grâce qui justifie? que leur falloit-il davantage? dites, imaginez. Le dépouillement de la propriété ? la vue distincte et indistincte de Dieu présent en tous lieux? des motions extraordinaires, sans lin , sans relâche ? des voix de Dieu articulées à la fin de chaque oraison de simple regard ? Ouvrez les yeux, ma chère sœur ; consultez votre raison ; souvenez- vous seulement de votre catéchisme : que vous faut-il davantage ? Je vais vous l'apprendre : notre consentement à la grâce , notre concours avec la grâce : c'est nous que Dieu récompense , c'est donc nous qui devons agir ; notre coopération à la grâce, qui est encore une autre grâce, mais qui suppose et qui aide l'action, le mouvement et la détermination de notre volonté. »

Il disoit, mon Père, toutes ces choses d'un ton fort passionné, mais qui ne m'irritoit en aucune manière : mon frère le docteur est le meilleur homme du monde, et qui m'a rendu auprès de ma belle-mère et de mon mari tous les bons offices dont il s'est pu aviser. Je sais qu'il est catholique de bonne

Sgo DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

foi; il passe d'ailleurs, comme vous savez, pour fort savant sur la religion, qu'il sait accommoder à la portée de ceux à qui il en parle. Tout cela, je l'avoue, me donnoit une grande attention pour tout ce qu'il me disoit ; je n'en perdois pas une seule parole, et ayant, Dieu merci, de la mémoire —

Le directeur. Oh! prodigieuse.

La pénitente. Avec ce que j'avois envie de vous rendre un fidèle compte de tout l'entretien, pour avoir sur cela des éclaircissements avec vous qui me pussent affermir dans notre doctrine, il ne faut pas s'étonner qu'il ne me soit presque rien échappé : jusque-là, mon cher Père, qu'il m'en reste des scrupules et bien de petites peines sur la plupart des choses qui m'ont été dites. Je ne sais, mon Père, si ma mémoire me les pourra fournir sans un nouveau recueillement qui m'en rappelle l'idée.

Le directeur. C'est bien dit. Madame : remettons le reste à demain, s'il vous plaît, à la même heure qu'aujourd'hui; car il n'y a rien à perdre d'une conversation aussi curieuse.

La pénitente. A demain, puisque vous le voulez ainsi, et je serai exacte au rendez- vous.

Vie et actions d'un saint opposées aux maximes et aux pratiques des quiétistes. Qu'il n'attend point des motions et des inspirations extraordinaires pour faire le bien. Examen de conscience devient un péché de propriété selon les quiétistes. Célébration des fêtes, prières, assistance à la messe. Réception des sacrements et autres pratiques de piété commandées par l'Église, indifférentes ou nuisibles selon les mêmes principes.

Le directeur. J'ai renvoyé le comte de "^^^ , et Mme la marquise de '^^'^, et Mme la présidente de "^"^"^ , pour vous tenir ma parole. Je vous avoue que je souffre beaucoup dans leurs fades conversations : ce sont des gens ennuyeux qui ne font que des questions grossières et embarrassées. Si je leur propose quelques-unes de nos maximes, ils me répondent avec un froid et une insipidité qui marque le peu de progrès qu'ils font dans nos mystères. Croiriez-vous que la présidente, depuis un an, ne peut comprendre l'évacuation de l'esprit d'Adam ? Cependant on veut dans le monde qu'elle ait de l'esprit.

La pénitente. De l'esprit! ce sont des gens qui jugent bien légèrement, et qui ne la voient guère : pour moi, je vous avoue qu'en trois différentes visites, elle m'a paru fort bornée. Convenez d'ailleurs, mon Père, qu'elle n'a ni vivacité ni mémoire.

Le directeur. Il vous est fort aisé, ma fille, de trouver qu'on manque de mémoire, vous qui en êtes un prodige : il faut vous l'avouer, j'ai repassé toute la nuit avec admiration le récit fidèle que vous me fîtes hier de la longue et docte conversation de Monsieur votre beau-frère.

La pénitente. Il est vrai, mon Père, que j'ai la mémoire assez heureuse ; je n'en ai jamais tant senti le besoin que dans ce qui me reste à vous dire de tout notre entretien.

Le directeur. Je serai ravi d'en apprendre la suite.

La pénitente. La suite est qu'après y avoir un peu pensé, j'ai dit à mon beau-frère que quelque homme saint qu'il voulût choisir à sa fantaisie, il n'auroit pu être tel sans le dépouillement de toute propriété, c'est-à-dire de propre ac-

tioii, et sans motion divine qu'il auroit sentie en soi en conséquence de l'oraison de simple regard, et qui l' auroit réglé dans toute sa conduite. 11 me dit sur cela que j'avançois cette proposition en l'air et sans preuve, et ajouta qu'il m'ailoit convaincre que les mouvements extraordinaires n'étoient pas plus nécessaires à un homme né dans le christianisme, qu'à moi une motion divine pour me faire rendre mon pain bénit : en un mot, qu'il feroit vivre et mourir son saint, sans qu'on pût, avec le moindre fondement, relever aucune circonstance de sa vie où il eût besoin des conditions que je proposois : ni de dépouillement de propre action, ni de ce que j'appelois contemplation acquise, ni de motion divine, et continua de cette manière : « Je suppose seulement que mon saint est baptisé ; je n'appréhende pas, dit'-il, que vous me souteniez d'abord qu'il eût besoin, quelques heures après sa naissance, de simple regard et de motion divine, pour se préparer à recevoir ce sacrement : peut-être me direz-vous que le simple regard a été nécessaire à ses parrain et marraine'*, avant qu'ils aient répondu pour lui de sa foi au prêtre et à l'Eglise ? Cet enfant, dis-je, à peine a l'usage de raison, qu'il entend parler de Dieu. d'Église, de religion. Dans l'âge de l'adolescence, et ensuite dans sa jeunesse, il apprend de ses parents et de ses maîtres les cérémonies , les mystères , les maximes de cette religion ; il sait ce que Dieu ordonne et ce qu'il défend, ce qui lui plaît et ce qui lui déplaît ; bientôt il sent , il goûte les preuves de cette rehgion ; l'y voilà confirmé par la lecture de l'Evangile, qu'il trouve dans une Eglise qui porte en soi les caractères de vérité et de sainteté, par la doctrine unanime de tous les fidèles, par la tradition ; il est plein de la connoissance de ses devoirs ; il est prévenu qu'il faut éviter le péché ; il sait où est le péché et où il n'est pas ; il connoît la grâce, son efficacité ; il n'ignore pas qu'elle lui est nécessaire pour fuir le péché et pratiquer la vertu, qu'il faut vouloir cette grâce, la désirer, la demander, y acquiescer, y coopérer. — Prenez garde, lui dis-je, mon frère, que pour la coopération, vous la supposez, et elle est en question entre nous.

a. Dans l'ancienne édition : « ses parrains et marraines; » et sept lignes plus loin : « ce qu'il lui plaît et ce qu'il lui déplaît. »

DIALOGUK IV. r.c)^

— « Je la suppose, me répond it-il, comme la doctrine de l'Église universelle, déclarée dans le concile de Trente, au canon 4. de la 6. session : vous ne vous en souvenez j)lus, mais a3'ez patience, s'il vous plaît : suivons le saint et ne le perdons pas de vue. Que voulez-vous qu'il fasse pendant le cours de sa vie ? Lui défendrons-nous la prière ? Je n'en serois pas le maître, ni vous non plus : il s'abstiendroit aussitôt de croire en Dieu, que de le prier; il sait par mémoire tout l'Evangile et tout saint Paul ; les livres divins ne lui parlent que de foi en Jésus-Christ, que de soumissions de l'entendement sous le joug de la foi, que de justifications par la foi ; il a été allaité, il est nourri de ces maximes ; il ne délibère point s'il croira ou s'il ne croira pas : il croit, et parce qu'il croit, il prie. La prière lui est marquée aussi souvent, aussi expressément que la foi : Veillez^ priez, pour ne point entrer en tentation*^ ; cherchez , et vous trouverez, etc.; frappez, et on vous ouvrira^, etc. Bien plus, il trouve dans les livres saints une prière toute faite, l'oraison dominicale, le Pater noster, que Jésus-Christ a dictée et composée pour notre usage , pour nous être la formule ou le modèle de toute prière. Voulezvous, ma sœur, tant qu'elle subsistera, que mon saint la néglige pour l'oraison de simple regard ? qu'il suive une motion extraordinaire pour la prononcer dans son cœur ? qu'il attende que Dieu lui dise formellement : « Dites mon oraison, » ou : « Ne la dites pas?... Priez-moi de la manière que mon « Fils vous a prescrite; » ou : « N'ayez seulement qu'une vue « confuse et indistincte de mon être, ou tout au plus de ma « présence en tous lieux, comme l'enseignent les quiétistes? »

« Il en est de même de l'aumône. Quel besoin d'inspiration extraordinaire pour la faire ? Un pauvre la demande à notre saint : il la lui donne comme à Jésus-Christ lui-même, qui a dit qu'il réputeroit ce que le chrétien aura fait pour le pauvre, comme s'il étoit fait à sa personne". Ailleurs il dit:

a. Saint Matthieu, chapitre xxvi, verset ^1 ; saint Marc, chapitre XIV, verset 38.

b. Saint Matthieu, chapitre vu, verset 7 ; saint Luc, chapitre xi, verset 9.

c. Saint Matthieu, chapitre xxv, verset 40.

liA Bruyère, ii 38

Tavoîs fairn^ vous ni' avez donné à manger ; j''avois soif, vous rrHavez donné à boire. Venez ^ le royaume des deux est a vous"".

« Quand Jésus-Christ pourra-t-il et voudra-t-il mieux s'expliquer, plus nettement, dans l'oraison de simple regard?

« Ç'auroit été, sans mentir, une action bien édifiante dans ces derniers temps de misère publique causée par la stérilité de la terre ^, de remettre un misérable qui mouroit de faim, après la motion divine, de peur de le secourir par propriété et par activité, c'est-à-dire par des mouvements de pure charité chrétienne ! Ne voyez-vous pas, ma sœur, jusqu'à quel point de ridicule et d'absurdité vos principes vous peuvent conduire ?

c( Revenons au saint homme. Il n'ignore pas, il est vrai, que vos directeurs vous insinuent que l'austérité réveille la concupiscence, qu'elle met les sens en vigueur loin de les amortir ; mais il ignore encore moins que la vie de Jésus-Christ n'a été qu'un tissu d'austérités, d'humiliations, de pauvreté , de jeûnes, de mortifications, de souffrances, qui s'est enfin terminée à une mort infâme et douloureuse; qu'il doit y avoir au moins une grande conformité de la vie des membres à celle de leur chef, à moins de vouloir faire de la religion chrétienne un tout informe, et un composé monstrueux de pièces tout à fait désassorties ; que le précepte du législateur y est formel : Celui qui veut venir après moi doit renoncer à soi-même, porter sa croix et me suivre^ ; et dans un autre endroit : Le royaume des deux souffre de la violence ; c'est-à-dire, comme il est expliqué ensuite, qu'il n'y a que ceux qui se font violence à eux-mêmes qui soient capables de l'emporter*^. Ces paroles seules, à votre avis, ne sont-elles pas assez précises et assez claires pour imposer au saint homme la loi du jeûne, de la haire, du ciliée, des veilles, des austérités, pour le régler ensuite sans aucune motion divine dans toutes les actions de sa vie et dans la manière de

a. Saint Matthieu^ chapitre xxv, versets 34 et 35.

b. Sur la famine de 1693, et sur la misère publique dans les années qui suivirent, voyez la France sous Louis XIV, par M. Eugène Bonnemère, tome II, livre 11.

c. Saint Marc, chapitre viii, verset 84 ; saint Luc, chapitre ix, verset 23.

d. Saint Matthieu^ chapitre xi, verset 12.

sa mort ? Je veux vous dire davantage : le saint qui se croit pécheur n'ira-t-il point à confesse * ?» Je répondis que cela lui étoit aussi permis qu'à un autre.

Le directeur. Cela n'est pas, ma fille, tout à fait comme vous le dites; mais poursuivez.

La pénitente. Il me dit que non-seulement cela lui étoit permis, mais qu'il le devoit ftiire. « Oui, lui dis-je, si après avoir consulté Dieu dans l'oraison de vue confuse et indistincte, il en sort avec un mouvement extraordinaire d'aller se jeter aux pieds du pi'être. »

Il s'échauffa un peu sur ma réponse, et me dit que je me moquois de lui et de toute la compagnie, de parler de la sorte : qu'à un homme éclairé dans les voies de Dieu, comme nous supposions lui et moi qu étoit le saint homme, le sentiment seul de sa conscience, qui lui reprochoit le moindre péché de vanité par exemple, et de complaisance sur son état, ou de relâchement dans ses exercices de piété, lui étoit une détermination, une raison pour s'en confesser; que faire dépendre cette démarche d'une inspiration extraordinaire, c' étoit s'exposer à n'user pas une seule fois en toute sa vie du sacrement de la pénitence. Et en élevant sa voix : « Que seroit-ce, me dit-il, des grands pécheurs, s'ils attendoient une inspiration pour aller à confesse ? Sont-ils sûrs d'être inspirés à la mort d'appeler leur confesseur ? Et s'ils le font, ne sera-ce point par l'appréhension des jugements de Dieu, que vous appelez une action de la créature, une vraie propriété et activité? Mais, poursuivit-il, ce n'est pas oii j'en veux venir. Le pieux personnage que nous supposons, s'il songe à se confesser, il se préparera à une action si sainte par toutes les pratiques que sa piété lui pourra suggérer, il n'oubliera pas r examen de sa conscience, qui est le plus nécessaire.

I. « Si l'on dit à ces âmes abandonnées de se confesser, elles le font; car elles sont très-soumises; mais elles disent de bouche ce qu'on leur fait dire, comme à un petit enfant à qui /'on diroit : « Il faut vous confesser de cela. » Il le dit sans connoître ce qu'il dit, sans savoir si cela est ou non. » [Livre des Torrents^ partie II, chapitre 11, n" 3, p. 253.)

« Ces âmes dont je parle ne peuvent presque iamais se confesser. » [Ibidem^ p. 2 53.)

3g6 DIAl.OGUES SUR ].E QUIÉTISME.

— « Dites, mon frère, le moins nécessaire et souvent même le plus j^réjudiciable à une bonne confession. — Bon, reprit-il, voilà où je voulois vous amener. » Et en s' adressant à la compagnie : « Préparez- vous à entendre d'étranges choses, mais fort curieuses, et qui ont été oubliées dans vos formules de confession. » A ce mot, il se lève, et en me regardant de travers : « Je ne puis, me dit-il, tenir davantage contre de telles sottises; je veux qu'on me berne, si votre extravagant de directeur ne vous fait courir les rues** avant qu'il soit deux mois. » Et après cette belle décision, il sortit.

Ma belle-mère demeura, et après m' avoir dit qu'il falloit être un turc ou un huguenot pour se confesser sans faire son examen, elle ajouta qu'elle ne partiroit point de là que son fils le docteur, qu'elle rappela, ne m'eût rendu muette comme une carpe.

Je continuai, et je dis qu'il n'y avoit point d'occasions dans toute la vie du chrétien, oii il fût plus exposé à agir par propriété et activité que dans celle de l'examen ; que ce n'étoit que ccmtentions d'esprit, qu'efforts de mémoire pour se ressouvenir de l'espèce, du nombre et des circonstances de ses péchés.

— « Dites , ma sœur , une torture , une bourrellerie de conscience. Pourquoi ne parleriez-vous pas comme les calvinistes ? Vous avez déjà assez de choses communes avec eux. »

Je lui dis qu'il tenoit de Madame sa mère, quand il parloit ainsi.

Il se radoucit, et me dit agréablement que l'examen étoit une chose aussi facile que nécessaire; qu'on n'étoit obligé de rendre compte au prêtre dans le tribunal de la pénitence que des péchés mortels ; que ceux-là, pesant sur la conscience, sautoient aux yeux dès qu'on pensoit seulement à se confesser ; et que pour ce qui est des péchés véniels, que les âmes pieuses éprouvoient dans l'habitude de la confession qu'un médiocre soin suffisoit pour en faire la revue et les rappeler presque tous à la mémoire.

Je lui répondis du même ton que pour les péchés grands et petits, le meilleur souvent étoit de les oublier, par deux raisons* : la première, parce que cet oubli étoit une marque

a. « Courir les rues, c'est être fou. » (Dictionnaire de Richelet.) I. « Vàme oubliera ses défauts et aura peine à s'en souvenir, m«/.y

DIALOGIIK IV. 597

de la purification de sa faute; la seconde, parce que Dieu, quand il se faut confesser, ne manque point de faire voir à l'âme ses plus grandes fautes, et voulant bien alors le faire lui-même, il n'y auroit rien de mieux pour elle, que de s'abandonner à sa providence.

— « Si Dieu, ma sœur, s'en veut mêler tout seul, je conçois fort bien qu'une âme éclairée de la lumière divine verra plus clair dans son intérieur que par ses propres lumières. — Vous voyez bien, mon frère. — Et si, continua-t-il. Dieu vouloit rendre présent à la mémoire d'un pénitent tous les péchés de sa vie passée, avec leur nombre et leurs circonstances , et lui mettre en même temps dans le cœur une contrition parfaite, ce seroit bien de la peine épargnée, et je ne vois pas quel besoin il auroit d'effort pour faire son examen, sans lequel assurément je trouverois sa confession fort bonne, et meilleure qu'il n'eût su en faire en toute sa vie.

— « N'est-il pas vrai, lui dis-je, que nous ne sommes pas l'un et l'autre si éloignés de sentiments ?

— « Vous le verrez, me dit-il ; mais pour vous faire une règle de conduite dans un sacrement le plus nécessaire au salut pour les pécheurs" qu'il y ait dans l'Eglise, il faut con-

il ne faut pas qu'elle s'en fasse aucune peine, pour deux raisons : la première, parce que cet oubli est une marque de la purification de la faute, et que c'est le meilleur, dans ce degré, d'oublier tout ce qui nous concerne, pour ne se souvenir que de Dieu ; la seconde raison est que Dieu ne manque point, lorsqu'il se faut confesser, de faire voir à l'âme ses plus grandes fautes ; car alors il fait luimême son examen. » (Mojen court^ § xv, p. 65 *.)

a. Les mots : « pour les pécheurs » ont été omis dans l'ancienne édition. Se conformant à une indication de V Errata, l'imprimeur de la contrefaçon les a introduits dans le texte.

* Dans l'ancienne édition des Dialogues^ ce passage est précédé des mots suivants : « S'exposer devant Dieu, qui ne manquera pas de l'éclairer et de lui faire connoitre la nature de ses fautes. » C'est la fin d'une phrase du § xv (p. 61), mal à propos placée par l'éditeur en tête de la citation, et qui devait faire par elle-même une citation distincte : « L'examen, dit Mme Guyon en commençant ce chapitre, doit toujours précéder la confession; mais l'examen doit être conforme à l'état des âmes. Celles qui sont ici doivent s'exposer devant Dieu, qui ne manquera pas de les éclairer et de leur faire connoitre la nature de leurs fautes. »

dure de ce principe-ci que l'oubli des péchés est une marque qu'ils sont pardonnes , parce que Dieu lui-même en fera l'examen, ou que sa parole y soit engagée, ou que vous ayez droit de compter sur cette lumière divine, qui sans que vous vous en mettiez autrement en peine, vous découvrira vousmême à vous-même. Je vous demande donc sur quoi vous établissez ce droit. Qui vous a révélé que vous l'aviez ? En quel endroit de l'Évangile Dieu vous a-t-il promis de suppléer à votre négligence les propres soins de sa providence et de sa charité infinie ? Nommez-moi vos garants : saint Pierre ? saint Paul ? dites, parlez. Si vous me demandez, ma sœur, pourquoi nous faisons notre examen, je ferai ici paroître mon filleul votre fils : il n'a pas huit ans accomplis ; vous lui avez appris les commandements de Dieu et de l'Eglise; il les récitera devant vous, et entre autres articles celui-ci qui dit : Tous tes péchés confesseras^ et le reste. Pour confesser ses péchés, il faut s'en souvenir; pour s'en ressouvenir, il faut les avoir sus; pour les savoir, il faut faire une sérieuse recherche des actions de sa vie. Cette recherche est un examen; donc cet examen est nécessaire. Mais pour faire une confession de nos péchés qui les efface entièrement, et qui nous réconcilie avec Dieu, il faut qu'elle soit accompagnée et précédée d'une grande contrition : pour sentir cette douleur amère de nos fautes, il faut en avoir connu profondément et le nombre et l'énormité; cette connoissance a du dépendre d'une exacte revue de ces mêmes fautes : une telle revue est l'examen de la conscience ; donc un examen est nécessaire, et préalable à la confession. Nous raisonnons ainsi.

— c( Mais direz-vous, mon frère, qu'un chrétien qui, au sortir de l'oraison de simple regard, où Dieu lui aura fait connoître la grandeur de ses péchés, ira par une motion divine se jeter aux pieds d'un prêtre , s'il en oublie un considérable dans la confession, direz-vous que ce péché ne lui est pas pardonné ?

— (( Je dirai plus, ma sœur, me répondit-il : c'est que votre chrétien ajoute à son péché, qui ne lui est point pardonné (parce qu'il ne l'a pas confessé), un autre péché trèsgrief, qui est celui d'une paresse criminelle dans un homme dont la conscience , chargée de crimes , ne l'excite point à

examiner l'e'tat de son âme avant que de l'exposer an ministre de Tésus-Christ.

— « Vous comptez donc pour rien le simple regard, mon frère ?

— « Au contraire, dit-il, je le compte pour beaucoup, pour une illusion grossière, et pour une ignorance très-coupable. Car que voulez-vous que je pense d'un chrétien qui, pour toutes précautions avant une confession qui sera peutêtre suivie d'une communion, se contentant de regarder dans son oraison Dieu présent en tous lieux, présume par là assez de la sainteté de son état pour attendre de Dieu, ou qu'il lui révèle tous les péchés qu'il a commis, ou qu'il lui pardonne ceux qu'il ne lui aura pas révélés ? Si ce n'est pas là tenter Dieu, je ne sais plus ni quand ni comment on le peut tenter. Je reviens à mon saint, et je le fais, avec votre permission, solenniser les mystères de Jésus-Christ tous les jours des fêtes qui lui sont consacrées.

— « Si cela se passe, lui dis-je, sans action vivante de sa part, sans activité et sans propriété, votre saint est le mien de tout mon cœur ; mais autrement, il n'est pas mon saint, et ne le peut être de personne.

— « Vous parlez bien affirmativement, me dit-il ; mais, ma sœur, croyez-vous en Jésus-Christ ?

— « Voilà une belle question !

— « Et en son Eglise ?

— « Tout de même î

— « Et au pouvoir de son Eglise

— « Après? lui dis-je.

— « Emané de Jésus-Christ?

— « Je le crois.

— « Vous croyez donc, poursuivit-il , que les fêtes que nous trouvons établies dans l'Eglise pour célébrer chacun des mystères de la religion , sont bien et religieusement instituées, autorisées même par le Saint-Esprit, qui gouverne l'Eglise depuis l'Ascension de Jésus-Christ?

— « Je l'ai appris ainsi.

— « Oii voit-on, dans les jours qu'on appelle des fêtes solennelles, réciter de certaines leçons, de certains psaumes et de certaines homélies, dire de certaines messes, faire de cer-

6oo DIALOGUES SUR LE QUIETISME.

taines cérémonies, s'appliquer à certaines prières et certaines méditations sur tel et tel mystère ?

— « Dans l'Eglise, mon frère.

— « Qui l'a ordonné ainsi ?

— « L'Eglise, lui dis-je.

— « Prenez garde, ma sœur, gouvernée par Jésus-Christ, inspirée par le Saint-Esprit. » Et continuant son discours : « Celui donc qui dans ces jours récite un tel psaume , s'applique à une telle messe, médite un tel mystère, ne fait-il pas ce que le Saint-Esprit lui dicte par l'organe de l'Eglise, qui a ses usages, ses lois, sa tradition ? et s'il suit le mouvement du Saint-Esprit, s'il se laisse aller à la pratique de toute l'Eglise, où il a reçu le baptême, et dont il fait partie, hé ! ma sœur, pouvez-vous dire qu'il suit sa propre détermination ? qu'il agisse par propriété et par activité ? que ce soient là des actions vivantes, des actions d'Adam, des péchés qu'il faille confesser ? Quand s'est-on jamais confessé de pareils péchés ? Quelles sortes de pénitences , à votre avis , lui pourroit-on imposer selon l'esprit de cette même Eglise? des jeûnes ? des psaumes ? des prières? des méditations sur les mystères ? Ses propres péchés Dour pénitences , qu'il faudra expier jusqu'à l'infini par pénitences qui sont d'autres péchés: de sorte que cela se perpétuant jusqu'à la lin de sa vie, vous faites mourir mon saint dans l'impénitence finale.

— « Il y a un bon remède à cela, mon frère.

— « Hé ! quel peut-il être ?

— « Le simple regard.

— c< Le simple regard, ma sœur ? Vous me faites souvenir des charlatans qui n'ont jamais manqué d'un remède à tous maux, et qui ne guérit d'aucun en particulier.

— « Ah ! mon frère, repris-je, si vous saviez, si vous pouviez expérimenter une fois ce que c'est qu'une âme fervente, élevée par la contemplation acquise jusqu'à la vue confuse et indistincte de l'essence de Dieu, si vous compreniez le plaisir de cette âme dans les renoncements à sa propre action , dans les plongements qu'elle fait dans l'océan de la volonté divine , quelle paix , quel repos , quelles nuits resplendissantes pour cette âme, de ne plus voir en elle qu'un dénuement parfait de toute opération, pour ne plus souffrir

DIALOGUE ÏV. 6oi

que l'action de Dieu ! Combien alors la distinction des jours lui paroît frivole et mal entendue ! combien les fêtes les plus solennelles lui sont peu de chose ! quelle insipidité elle trouveroit dans le récit des psaumes, quelle inutilité dans les prédications, et pour ceux qui les font, et pour ceux qui les écoutent! quelle froideur même souvent, et quelle indifférence pour une messe de paroisse ! quelle sécheresse pour elle de méditer sur la justice de Dieu, ou sur ses miséricordes ! Ah î mon frère. Dieu présent partout, Dieu présent en tous lieux * .

— « Vous vous emportez, ma sœur, mais je vais m' emporter à mon tour , et ma patience est enfin poussée à bout par tout ce que je viens d'entendre. » Et en élevant sa voix : « Quoi? pendant que toute l'EgHse de Jésus-Christ verse des larmes de tendresse sur la naissance d'un enfant qui est Dieu et qui se manifeste aux hommes pour leur salut, dans le temps et de la manière qu'il a été prédit et annoncé ; ou pendant qu'elle est transportée d'une joie sainte sur une résurrection qu'elle regarde comme le fondement inébranlable de sa foi, de son

I. « Cet acte : « Je suis ici, Seigneur, dans le dessein de ne vouloir « que vous, ^> peut être bon les premiers jours, lesquels étant passés, vous vous contenterez de la pure foi de Dieu présent, et de la simple intention que vous avez de vous abandonner à lui, sans en faire aucuns nouveaux actes. » (Malaval, Pratique facile, partie I, p. 26 et 27.)

« Présence de Dieu sous une idée abstraite consiste à regarder Dieu seul en lui-même, ce qui comprend tout *. » (^Ibidem.)

« Quand nous regardons Dieu seul en lui-même , en concevant sa simple présence, nous V envisageons alors avec toutes ses perfections. C* est pour lors quon voit Dieu tel qu'il est en lui-même, et non pas tel qu'il est représenté par nos idées, » {ibidem, partie I, p. 69.)

* Peut-être cette citation est-elle mal reproduite, et vient-elle

d'une phrase en partie imprimée p. 558, note i : « Et si la

contemplation est le plus parfait exercice de la foi, unissant en un seul acte toutes les mérités divines, puisque cet acte consiste à regarder Dieu en lui-même , qui comprend tout et qui unit tout en soi, il ne faut plus ici ni lectures, ni méditations, mais reposer doucement en Dieu par la vue d'une vive foi.... » (Partie I, p.5o.)

6o2 DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

espérance et de sa sanctification; qu'elle s'assemble dans les temples pour y faire retentir au loin les louanges de Dieu, les mêmes louanges qui ont été autrefois dictées à son prophète par le Saint-Esprit ; pour y solenniser des messes publiques ; pour y ouvrir les tribunaux de la pénitence, oii l'on trouve la rémission de ses péchés ; pour y dresser des tables des sacrés mystères, où sont admis tous les fidèles : le concours du peuple y est universel, le son des cloches, qui s'est fait entendre pendant la nuit, a réveillé la piété des chrétiens, leur a annoncé la grande solennité et les y a invités ; tous perdent le sommeil, courent aux églises, y adorent Dieu dans ses mystères : vous seuls, par singularité , ou par un faux sentiment de la sublimité de votre état, dédaignant la maison du Seigneur et ceux qui la fréquentent en ces saints jours, vous présumez que c'est agir par l'esprit de Dieu et par des vues surnaturelles, que de vous renfermer dans un coin de vos maisons, et là sans y penser, ou à un Dieu fait chair, ou à un Dieu ressuscité *, de vous borner seulement à ne penser à rien, ou tout au plus à Dieu présent en tous lieux ; vous estimez au contraire que ceux qui suivent l'esprit de Dieu et de son Eglise, en s' unissant aux cérémonies et aux prières de sa liturgie, accommodées à la célébrité du jour, n'agissent que par un principe corrompu, ne font que des actions vivantes, ou (selon votre Père) mortes en effet pour le salut et pour votre justification ? Cela est si ridicule et si absurde, ma sœur, je ne vous le dissimule point, que tout autre que moi, sans y répondre, hausseroit les épaules et s'en moqueroit.

— « Je ne sais, mon frère , lui répliquai-je, si vous m'avez

I. «Lorsque le Seigneur conduit l'ame à la contemplation*, — l'esprit devient incapable de méditer la passion de Jésus- Christ ; parce que la méditation n'étant autre chose que l'action de chercher Dieu, dès que l'ame l'a trouvé une fois, elle s'accoutume à ne le chercher que par le moyen de la volonté, et ne veut plus s'embarrasser de l'entendement. » (Molinos, Introduction à la Guide spirituelle^ section m, n» 24, p. 11.)

« Après que nous avons médité tant d'années sur l'humanité du Sauveur du monde, il faut enfin apprendre à nous reposer en Dieu,

* n y a ici clans le texte de Molinos : « dit sainte Thérèse. »

DIALOGUE IV. 6o3

écoutée quand j'ai dit que les voies extraordinaires n'étoient que pour les parfaits.

— « Vous vous moquez, me dit-il; je sais que vos docteurs en font des leçons aux enfants, aux valets, aux artisans; mais j'empêcherai bien que vous ne gâtiez mes domestiques, et si j'en suis le maître, mon filleul aussi, qu'on m'a dit que vous vouliez, à huit ans au plus, jeter dans la vue confuse et indistincte de Dieu : je crois avec cela que c'est l'âge où il saura mieux s'en tirer qu'en nul autre temps de sa vie.

— « Mon fils, lui dis-je, n'est pas encore assez parfait pour cela. Quoi? lui, connoître Dieu confusément et indistinctement?

— « Je vous entends, ma sœur : quand vous le jugerez assez parfait, ce sera alors qu'il faudra songer à le tirer de la déférence qu'il doit aux usages de l'Eglise, et à le dégoûter des pratiques chrétiennes. Ainsi la négligence sur ses devoirs sera une induction de la perfection de son état, et il pourroit même par vos soins monter à un tel degré, que votre directeur le dispenseroit pour toujours d'aller à confesse et de communier. »

Le directeur. C'est selon, deviez-vous lui dire; car, ma lille, si l'on sentoit en sa conscience que l'on fût dans de telles dispositions à l'égard de ces sacrements, qu'on ne pût

à qui elle nous conduit. » (Malaval, Pratique facile, partie I, P- 58.)

« Pour ceux qui sont arrivés par la grâce à la pure contemplation, où il n'y a plus de méditation, ni d'actes raisonnes, ce souvenir de Jésus-Clu'ist est de pure foi et conçoit Jésus-Christ homme et Dieu* d'une seule vue d'esprit, sans pensée quelconque qui soit distincte, si ce n'est que le Saint-Esprit nous applique quelquefois aux considérations sur la sainte humanité par la volonté divine, et non par la nôtre, qui n'agit plus, ni par notre choix. » (Malaval, Pratique facile^ partie I, p. 69 et 60.)

* Cette citation est l'ime de celles qui semblent faites d'après une copie mal écrite, mal lue et mal interprétée par l'éditeur. Au lieu du texte que nous avons reproduit d'après la Pratique facile^ on lit dans l'ancienne édition des Dialogues : « Ceux qui sont arrivés par la grâce à la pure contemplation, où il n'y a plus de méditation, ni d'actes raisonnes, de souvenir de Jésus-Christ à Vétat de pure foi, conçoivent Jésus-Christ homme-Dieu, etc. » Ces altérations ne sont évidemment point de pures fautes d'impression.

6o4 DIALOGUES SUR LE OUIETISME.

les désirer, s'y préparer et les recevoir sans propriété et activité , et qu'on fût ainsi exposé à participer aux mystères de Dieu sans motion divine , je tiens , et tous nos docteurs avec moi, qu'il n'y a point de circonstances tirées du jour, du précepte, de la bienséance ou de la nécessité, qui puissent obliger une ame fidèle à commettre un péché en usant de la confession et de la communion, et qu'elle fait mieux de s'en abstenir. Mais vous aurez, Madame, le loisir et l'occasion peut-être d'épuiser cette importante matière. Achevons l'entretien avec votre docteur.

La pénitente. Un des Messieurs de Sorbonne se fit annoncer, comme il en étoit où je vous ai dit.

Le directeur. Hé bien?

La pénitente. Il ne voulut pas poursuivre en présence de son ami, et je crois par des égards pour moi; je le voulois encore moins que lui, car comme il est né éloquent et beau parleur, il rend les choses qu'il dit assez plausibles et capables de ûiire impression. Je voudrois, mon Père, vous le faire connoître : vous lui répondriez beaucoup mieux que moi, et je vous avouerai qu'avant de nous séparer, je lui proposai, le plus honnêtement que je pus, de vous venir voir et de vous aboucher ensemble quelque part.

Un plaisant mot de ma belle-mère là-dessus : « Vous ne sauriez mieux faire, ma fille, que de les faire trouver ensemble. Voulez-vous que ce soit ici ? J'aurois le plaisir de voir mon fils l'abbé vous rendre tous deux chrétiens, vous et votre directeur. »

Le directeur. Nous parlerons. Madame, de cette entrevue la première fois.

La pénitente. J'y consens, mon Père; aussi bien je crains que le récit de cette conversation ne nous ait menés * trop loin, et qu'il ne vous ait peut-être un peu ennuyé.

Le directeur. Point du tout, Madame; mais puisque vous le voulez ainsi, je vous laisse partir, pourvu que vous vous engagiez à ne me rien cacher à l'avenir de telles aventures.

a. L'accord des participes est souvent négligé dans l'ancienne édition. Il y a ici mené; plus haut, p. 6o3, ligne i, écouté; ci-après, p. 606, ligne 17, mis; p. 708, ligne aS, commis.

DIALOGUE V. 6o5

Les maximes des quiétistes détournent de la confession et de la pénitence. L'abandon parfait qu'ils enseignent jette dans l'indifférence pour le salut, pour les bonnes œuvres, pour les biens spirituels, pour les vices et les vertus; il fait consentir l'âme à l'extinction de la charité et de la foi, à aimer l'état de péché, le désespoir et la damnation. Affreuses conséquences de cette indifférence absolue : qu'elle renverse les premiers principes du christianisme; qu'elle est directement opposée à toutes les demandes que l'on fait dans l'oraison dominicale.

Le directeur. Mon Dieu, Madame ! j'appréhende bien que vous ne vous soyez un peu ennuyée dans ce mauvais poste, et que le froid que vous avez souffert en m'attendant n'ait causé cet abattement et cette pâleur que je vous vois. Où sont donc ces yeux vifs et riants, ces belles couleurs qui rele voient votre teint ? Je ne suis pas au moins édifié de cet air languissant que vous nous apportez : vous étiez si vive et dans une si parfaite santé la dernière fois ! Donnez-moi vos deux mains, que je vous fasse jurer que vous prendrez plus de soin de vous à l'avenir. Que vous est-il donc arrivé, ma chère Dame, depuis huit jours que nous ne nous sommes pas vus ? Est-ce toujours ce mari ? est-ce moi ? votre belle-mère ? ou Monsieur son fils le docteur ? Vous plaindriez- vous de moi ? Car vous êtes triste, et point du tout dans votre naturel. Seroit-ce notre doctrine qui vous inquiéteroit ? Est-ce que nos pratiques surpassent vos forces ? Cela seroit bien extraordinaire ; car pour une ame qui éprouve des peines , des langueurs et des sécheresses dans nos exercices, il y en a mille que Dieu conduit par le repos, par la douceur, et j'oserois dire, par une divine nonchalance. Y a-t-il rien de plus agréable à une jeune femme d'une complexion délicate , que de demeurer passive toute sa vie, et d'avoir même scrupule de faire pour Dieu et pour le paradis la moindre action qui puisse l'émouvoir le moins du monde, que de ne se plus tourmenter ni du passé ni de l'avenir, et pour le présent, prendre le temps comme il

6o6 DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

vient*, sans d'autre parti sur les actions bonnes ou mauvaises que nous faisons, que de nous en remettre pour l'événement à la volonté divine , maîtresse de nous forcer à tout le bien et à tout le mal qu'il lui plaît, suivant la diversité de ses voies et la profondeur de ses jugements ? Imaginez-vous, Madame, un système de religion le plus accommodé à la portée des hommes, et qui semble fait exprès pour leur aplanir le chemin du ciel, afin qu'ils y pussent entrer doucement et sans violence : seroit-il de bonne foi comparable aux suavités ineffables, aux inactions, à la paix, aux célestes voluptés dont notre doctrine est toute remplie? Ne faudroit-il pas se haïr soi-même, je veux dire son âme, son corps, ses plaisirs, sa joie , pour , connoissant nos principes et toutes leurs suites , refuser d'en profiter, et de se sauver comme en se jouant? Je vois ce que c'est, Madame : nous sommes à peine sortis de la quinzaine de Pâques, chargée encore d'un jubilé*; la prière, le jeûne, les stations, les sacrements vous auront mise en l'état où vous voilà.

La pénitente. Vous dites vrai, mon Père, en quelque manière, mais qui n'est pas celle dont vous l'entendez.

Le directeur. Comment, ma chère fille? hé! je vous avoue

I . « L'abandon est ce qu'il y a de conséquence dans toute la voie*, et c'est la clef de [tout] l'intérieur. Qui sait bien s'abandonner sera

bientôt parfait Pour la pratique, elle doit être de perdre sans cesse

toute volonté propre dans la volonté de Dieu, de renoncer à toutes inclinations particulières, quelque bonnes qu'elles paroissent, sitôt ya'ow les sent naître, pour se mettre dans l'indifférence, et ne vouloir que ce que Dieu a voulu dès son éternité ; être indifférent à toutes choses, soit pour le corps, soit pour l'âme, pour les biens temporels et éternels ; laisser le passé dans l'oubli, l'avenir à la Providence, et donner le présent à Dieu; nous contenter du moment actuel, qui nous apporte avec soi l'ordre éternel de Dieu sur nous, et qui nous est une déclaration autant infaillible de la volonté de Dieu, comme elle est commune et inévitable pour tous. » {Moyen court^ § VI, p. 26, et p. 28 et 29.)

a. Le jubilé s'était ouvert, à Paris, dans l'église Notre-Dame, le lundi saint, 5 avril 1694 : voyez ci-après, p. 608, lignes 4 et 5 ; et ci-dessus, la Notice^ p. 535.

* On a imprimé : çie ,- il y a vole dans le Moyen court.

dialogue: V. 607

que je n'y entends plus rien. Auriez- vous trouvé quelque ignorant de confesseur qui vous auroit refusé l'absolution?

La pénitente. Cela ne pouvoit pas être , mon Père.

Le directeur. Pourquoi non, ma fille ? Je vais vous montrer que cela étoit très-possible. Il ne faut pour cela que s'être adressé à un homme scrupuleux , qui aura pénétre par votre manière de vous confesser que vous n'avez pas fait votre examen de conscience.

La pénitente. Hélas! mon cher Père, j'aurois grand tort de m'en prendre à un confesseur !

Le directeur. Tant mieux, Madame, et ce n'est pas une chose si ordinaire que de bien rencontrer en ce point, et d'avoir sujet de se louer de ces gens-là.

La pénitente. Je ne m'en loue pas aussi, mon Père, et je ne suis pas en cet état-là.

Le directeur. C'est-à-dire, Madame, que vous n'avez pas usé ces Pàques-ci de la confession ?

La pénitente. Non, mon Père.

Le directeur. Je l'ai vu d'abord. Et pour la communion, ma fille, comment cela s' est-il passé ? Etes- vous contentç ?

La pénitente. Point du tout.

Le directeur. Croyez- vous que vous eussiez mieux fait de vous confesser cette année avant que de communier? Mais quoi? vous pleurez, ce me semble, et vous avez quelque chose sur le cœur que vous ne me dites pas.

La pénitente. Je n'ai rien, mon Père; je crois seulement que j'aurois mieux fait d'approcher des sacrements de l'Eglise dans cette solennité de Pâques, comme j'y ai été élevée dès ma plus tendre jeunesse, comme ont fait mon mari, mon beau-frère et ma belle-mère, qui toute simple qu'elle est, a peut-être pris un meilleur parti que je n'ai fait, et qui fera sans doute son salut plus sûrement que moi, seulement à cause qu'elle suit aveuglément et sans examen toutes les pratiques de l'Eghse, qu'elle croit comme un enfant tous les articles de foi, et qu'elle ne se rapporte de toutes choses qu'à son curé. Enfin , mon Père , je voudrois qu'il m'eût coûté cette main-là, et avoir fait mes Pâques, et ensuite gagné le jubilé comme les autres.

Le directeur. Mais il n'y auroit pas eu en effet grand

6o8 DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

mal à cela ; d'où vient, Madame, que vous n'avez pas fait l'un et l'autre, si votre santé vous le permettoit?

La pénitente. Je vous le dirai. Je savois, mon Père, comme les autres, que le Pape avoit accordé un jubilé général, qu'il s'ouvriroit dès la semaine sainte : je formai la résolution de le gagner, je m'en ouvris même à vous dès le commencement du carême , et vous me dites que vous me le permettiez. Je n'ai rien rabattu, comme vous avez vu depuis ce temps-là , de la sublime oraison ; j'ai écouté toutes les motions divines; j'ai renoncé de cœur à toute propriété et à toute activité. Il est vrai que la fête de Pâques venant à s'approcher, j'entrai un matin par ancienne habitude dans une profonde considération de la grandeur du mystère, de l'importance qu'il y avoit pour moi de le bien solenniser. Je songeai quel bien infini c'étoit pour une âme qui communioit dignement, quelle source, quels trésors de grâces étoient renfermés dans les indulgences que l'Eglise vouloit bien octroyer dans ces saints jours, par le pouvoir qu'elle en avoit de Jésus-Christ. Je me préparai donc d'ajouter à l'acte de simple présence de Dieu , des réflexions vives sur sa bonté infinie , sur ses miséricordes inépuisables ; je récitai ensuite le psaume Miserere : j'y trouvai du goût, je le récitai une seconde fois ; je choisis les jours que je ferois des stations ,

Le directeur. Des stations?

La pénitente. Oui, mon Père, des stations. Je me taxai à une telle somme pour mes aumônes ; je m'efforçai de me souvenir de mes péchés, comptant d'en faire une plus exacte recherche lorsqu'il s'agiroit de les confesser avant que d'approcher des mystères. Enfin mon plan étoit dressé , ma résolution prise , suivant en cela les vues que j'avois eues dès le jour des Cendres , comme je vous l'ai dit. Hélas ! mon Père , ou heureusement , ou malheureusement pour moi, je m' allai souvenir d'avoir lu dans un de nos livres, que les vues qu'on a de ûiire une chose sont des obstacles à la perfection*, et je me dis à moi-même : « Je serois bien malheureuse,

I . « Dieu ôte encore par là la réflexion et la vue que l'âme porte sur ce qu'elle fait : ce qui est l'unique obstacle qui la retient, et

si avec tous mes soins et toute mon application à m'acquitter de mes devoirs, l'abstinence, le jeûne, l'aumône, la prière, joints à l'usage des sacrements, bien loin de mètre utiles en aucune manière, ne servoient au contraire qu'à me (aire tomber de plusieurs degrés de la perfection que j'avois atteinte ; je suis sans doute entraînée à toutes ces bonnes œuvres, et à ces ap|)arences de vertu et de dévotion par une habitude contractée dès mcm enfance ; ce ne sont que des suites des impressions qu'on m'a données dès mes premières années ; j'éprouve en moi un trop grand empressement d'aller à confesse et de communier, et j^arce que je veux cela trop déterminément , je n'en dois rien faire, et par conséquent je ne le dois pas vouloir. » Je me mis ensuite si fortement dans l'esprit que j'étois obligée à résister à cette volonté déterminée de ffiire mes Pâques et de gagner mon jubilé, que je me sentis dans l'impuissance de m'acquitter de l'un et de l'autre ; j'y avois même une résistance horrible , et il me sembloit que quelque chose surtout m'impossibilitoit la confession. Cet extrême éloignement pour les sacrements me convainquit assez néanmoins qu'il n'y avoit point de propriété à mon fait, et que c'étoit peut-être la vraie disposition où je devois en approcher ; mais ayant aussi retenu ce que nos livres enseignent, qu'il faut tout faire dans une grande paix, et avec cette douce impulsion qu'on appelle motion divine*, je me trouvai dans cette perplexité de m' abstenir d'abord de faire mes dévotions, parce que je le voulois trop déterminément, et bientôt de ne pouvoir les faire faute d'attrait , et par l'extrême opposition que j'y avois.

Le directeur. En un mot, ma fille, vous ne pûtes aller à confesse ni à la communion, et parce que vous le vouliez, et parce que vous ne le vouliez pas.

qui empêche que Dieu ne se communique à elle.... » (Molinos, Guide spirituelle^ livre I, chapitre iv, n» 29, p. 27.)

« Souvenez- vous bieiiy Philothée, de la règle générale que je vous ai prescrite , de ne vous plus servir à l'avenir de raisonnements dans votre oraison. » (Malaval, Pratique facile^ partie I, p. 16.)

I. « Il faut donc demeurer en paix, et ne nous mouvoir que quand il nous meut.... C'est l'esprit de l'Eglise, que l'esprit de la motion divine, etc. » {Moyen court ^ § xxi, p. ^"^ .)

La Bruyère, ii 89

6io DIALOGUES SUR LE QUIETISME.

La pénitente. Hélas! mon Père, il n'y a pas autre chose!

Le directeur. Tant mieux, ma chère fille, et je ne vous dissimule pas qu'à voir vos larmes et le désordre de votre visage, j'appréhendois fort qu'il ne vous fût arrivé pis. Ditesmoi, je vous prie, dans cet effort que vous dites que vous avez fait pour vous ressouvenir de vos péchés, et qui est peutêtre la cause du trouble qui vous est arrivé, vous êtes-vous trouvée coupable de quelque défaut ? Avez-vous reconnu que vous fussiez tombée en quelque égarement ?

La pénitente. Oui, mon Père, et c'est ce qui me portoit à recourir à la confession.

Le directeur. Etrange force de l'habitude et de la coutume, lors surtout qu'elles ont leurs racines dans notre première éducation! Cétoit précisément. Madame, à quoi vous ne deviez pas songer. Vous ne pouvez vous imaginer de quelle importance il est pour une âme qui tend à la perfection, de ne se point inquiéter de ses défauts. Il suffisoit* après cet examen de l'état de votre conscience, que vous auriez dû même vous épargner, de vous ramasser au dedans, attendre et souffrir la pénitence que Dieu vous auroit voulu imposer lui-même , et rien davantage , sans faire pendant cette semaine de Pâques aucunes prières vocales, sans vous imposer aucune mortification.

Apprenez, ma fille, que les prières qu'on se tue de dire, et les pénitences qu'on s'impose, ne sont point des causes naturelles de la grâce*, mais seulement des instruments accommodés à notre foiblesse, qui amusent et soutiennent notre imagination plutôt qu'elles ne contribuent à la sanctification de notre âme. L'oraison de simple présence de Dieu est de mille degrés au-dessus du Feni Creator et du psaume Mise-

a. Il y a suffiroit dans l'ancienne édition ; c'est très-probablement une faute d'impression.

I . « Sans une révélation , on ne peut savoir qu'il y ait un degré de grâce attaché [à] l'oraison. » (Malaval, Pratique facile.)

« .... Je dis qu^il ne faut point se fixer à telles et telles austérités ; mais suivre seulement l'attrait intérieur en s'occupant de la présence de Dieu, sans penser en particulier à la mortification. » {Moyen court ^ g x, p. 40.)

DIALOGUE V. 6ii

rere et de toutes les oraisons les plus communes" et les plus consacrées dans l'Eglise ; il y a des moments où elle donne à une âme résignée du dégoût pour l'oraison dominicale ; il y a des conjonctures, comme celle, ma fille, où vous venez de vous trouver, où elle tient lieu non-seulement de toutes prières, de toutes mortifications, de toutes bonnes œuvres, mais aussi de sacrements, je dis de la confession et de la communion. Quelle est donc. Madame, votre inquiétude, et que cherchiez-vous ces fêtes dans les sacrements et dans le gain du jubilé ? De l'indulgence pour les châtiments dus à vos péchés* ? Ignorez-vous qu'il vaut mieux satisfaire à la justice de Dieu, que d'avoir recours à sa miséricorde ? parce que le premier procède du pur amour qu'on a pour Dieu, et que le second, venant au contraire de l'amour que nous avons pour nous, et tendant à éviter la croix, ne peut être agréable à Dieu, et est indigne de sa miséricorde.

La pénitente. Qu'appelez-vous, mon Père, tendre à éviter la croix par le jubilé et par les indulgences ? C'est bien tout le contraire; car les chrétiens en se soumettant aux petites croix, c'est-à-dire à la pénitence et aux mortifications que le jubilé impose, tendent à éviter l'enfer qui seroit dû à leurs péchés.

Le directeur. Dites-moi, ma fille, Monsieur votre mari et Monsieur le docteur, son frère, ont-ils fait vœu de passer leur vie ensemble ?

La pénitente. Ils s'aiment assez, mon Père, pour ne pas songer sitôt à se séparer.

Le directeur. Vous pourriez donc, Madame, dans la suite, être obligée en conscience de les abandonner tous deux; car je ne vous le cache plus, ma chère fille, un plus long commerce avec ces personnes -là seroit capable de vous pervertir. Quelle est en effet cette appréhension des peines et des châtiments de l'autre vie, dont vous me paroissez toute trou-

a. L'édition originale porte : « et de toutes les oraisons les plus triviales ; » mais le mot communes doit être substitué au mot triviales^ suivant une indication de V Errata : « triviales, lisez : communes. »

I. « C'est alors qu'elle commence à ne pouvoir gagner des indulgences, et l'amour ne lui permet pas de vouloir abréger ses peines. » (Livre des Torrents.)

6i2 DIALOGUES SUR LE QUIETISME.

blée ? Où est au contraire cette totale résignation à la volonté de Dieu, que vous prêchiez vous-même aux autres avec tant de force? Ignorez-vous encore que l'abandon parfait, qui est la clef de tout l'intérieur", n'excepte rien, ne réserve rien, ni mort, ni vie, ni perfection, ni salut, ni paradis, ni enfer? Que craignez-vous, cœur lâche ? Vous craignez de vous perdre ; hélas! pour ce que vous valez, qu'importe*?

La pénitente. Mais , mon Père , comme âme rachetée par le sang de Jésus-Christ, il me semble que je puis dire que je vaux quelque chose, et que je commettrois un péché horrible de ne pas songer à me sauver, et de ne pas espérer mon salut, après que Dieu même a fait des choses si extraordinaires, «1 daigné passer par des états si humiliants, seulement pour me le procurer. Peut-on avoir de l'indifférence pour la venue de Jésus-Christ sur la terre, pour ses travaux, pour sa mort ?

Le directeur. Oui, ma fille, cela n'est pas impossible.

La pénitente. Ah ! mon Père, que dites-vous là ? Quoi? sachant quelles ont été les vues de Dieu sur moi par la mission de son Fils, je ne ferai pas tout ce qui est en moi pendant tout le cours de ma vie, pour y correspondre et pour achever par mes actions l'ouvrage de ma rédemption ?

Le directeur. Non, ma tille, et cela mérite explication en un certain sens.

La pénitente. Je ne m'exciterai pas à augmenter ma foi de

a. C'est sans doute ainsi qu'il faut lire, comme dans le Livre des Torrents (voyez ci-après, note i). L'ancienne édition porte : « de tout intérieur. »

I . « L'abandon parfait, qui est la clef de tout l'intérieur, n'excepte rien, ne réserve rien, ni mort, ni vie, ni perfection, ni salut, ni paradis, ni enfer Que craignez-vous, cœur lâche? Vous craignez de vous perdre? Hélas ! pour ce que vous valez, qu'importe? » {Livre des Torrents^ partie II, chapitre i, n^ 9, p. 258 et aSp.)

« L'indifférence de cette amante est telle^ qu'elle ne peut pencher, ni du côté de la jouissance de Dïeu^ ni du côté de la privation de Dieu. La mort et la vie lui sont égales; et quoique son amour soit incomparablement plus fort qu'il n'a [jamais] été, elle ne peut néanmoins désirer le Paradis. » {Explication du Cantique des cantiques^ chapitre viii, verset 14, p. 209.)

DIALOGUE V. 6ii

jour en jour, à m'embraser d'une plus grande charité pour Dieu, à fortifier et renouveler mon espérance ?

Le directeur. Point du tout, Madame.

La pénitente. Je ne m'étudierai pas dans toute ma conduite à discerner la volonté de Dieu, afin de l'accomplir le plus exactement qu'il me sera possible ?

Le directeur. Vous n'y êtes point encore.

La pénitente. Je ne vivrai pas dans la crainte de Dieu et dans le tremblement , incertaine comme je suis si j'ai la grâce de Dieu ou si je ne l'ai pas ?

Le directeur. Encore moins.

La pénitente. Mon beau-frère, en effet, m'auroit-il trompée ? Je ne puis me le persuader.

Le directeur. Rien n'est plus certain, ma chère fille, que qui sait bien s'abandonner, sera bientôt parfait* sans toutes ces attentions. Voilà tout le secret : il faut se perdre et s'abîmer entièrement dans la volonté de Dieu, sans se soucier le moins du monde de savoir quelle est actuellement cette volonté. Il ne faut point s'embarrasser non plus si l'on a en soi la grâce de Jésus-Christ, ou si elle nous manque : qu'im-

I. «< Qui sait bien s'abandonner, sera bientôt parfait. » {Moyen courte g vr, p. 26.)

« Le fidèle abandon dans * tout, ne roulant rien que ce que Dieu veut, et ne pouvant douter que ce qui arrive de moment en moment, ne soit l'ordre visible de Dieu, qui dispose** tout cela, soit ^(î«;' sa justice, soit pour sa miséricorde Qui pouiToit dire jusqu'où se doit porter cet abandon ?. . . Jusqu'à agir sans connoissance, . . . ainsi qu'une personne qui n'est plus Ce qui est le plus nécessaire est également le plus aisé, savoir de connoître la volonté de Dieu; et c'est sans nécessité que l'on se met si fort en peine de la découvrir. La volonté de Dieu n'est autre chose, que ce qu'il permet nous arriver à chaque moment. » {Règle des Associés à l'' enfance de Jésus., p. 88 et 89, et p. 9$ et 96.)

* « Dans tout » peut signifier « en toutes choses ; » mais nous sommes bien tenté de croire qu'il y a là une faute de copie ou d'impression, et qu'il faut lire, comme clans l'ouvrage d'où cette citation est tirée : « Le fidèle abandon dévore tout. »

** Ce mot a peut-être aussi été imprimé par méprise, au lieu de : dispense., que donne le texte de la Règle des Associés.

6i4 DIALOGUES SUR LE QUIÉTÏSME.

porte? et que quelqu'un la possède en un degré plus éminent que nous? Il faut aller jusqu'à être ravi qu'il donne aux autres toutes ses grâces, que nous en soyons entièrement dépouillés, et que nous ne fassions" que de l'horreur. Vous parlez, ma fille, de foi, d'espérance et de charité : vous êtes à cent lieues de ce qu'il faut être ; vous parlez de vertus et de bonnes œuvres : tout de même. L'indifférence au plus ou au moins de toutes ces choses, voilà en quoi consiste la perfection * .

La pénitente. Quoi? mon Père, la perfection pourroit con-

a. Les anciennes impressions portent faisions^ au lieu de fassions. I . « Vous ressentirez au dedans une sécheresse passive, des ténèbres, des angoisses, des contradictions, une répugnance continuelle , des abandonnements intérieurs, des désolations horribles, des suggestions importunes et perpétuelles, des tentations véhémentes de l'ennemi. Enfin vous trouverez votre cœur si resserré et si plein d'amertume, que vous ne pourrez l'élever vers Dieu, ni faire un seul acte de foi, d'espérance ou d'amour. Dans cet abandonnement, vous voyant en proie à l'impatience, à la colère, à la rage, aux blasphèmes, aux appétits désordonnés, vous vous croirez la plus misérable, la plus criminelle, et la plus détestable de toutes les créatures , dénuée de toutes les vertus , éloignée de Dieu , et condamnée à des tourments presque égaux aux peines infernales. Mais quoique dans cette oppression il vous semble d'être orgueilleuse, impatiente et colère, ces tentations néanmoins ne remportent aucun avantage sur vous, la vertu cachée et le don efficace de la force intérieure qui régnent en vous étant capables de surmonter les assauts les plus vigoureux et les plus terribles. » (Molinos, Guide spirituelle, livre III, chapitre iv, n^s 28, 29 et 3o, p. i45 et 146.)

«< Ame bien heureuse, si vous saviez combien le Seigneur vous aime et vous protège au milieu de ces tourments — Quelque affreuse que vous paroissiez à vos yeux , l'auteur de tout bien vous aimera. » {Ibidem, chapitre v, n» 38, p. i49)

u L'abandon d''une âme spirituelle à Dieu est un dépouillement de tout soin de nous-même pour nous laisser entièrement à sa conduite Pour L'abandon que Vdme spirituelle fait à Dieu tant de son

intérieur qviede son extérieur,... son cœur demeure libre, content

et dégagé. Pour la pratique, elle consiste à perdre sans cesse toute sa volonté propre dans la volonté de Dieu, à renoncer à toutes les inclinations particulières, quelque bonnes qu'elles paroissent, sitôt qu'on les sent naître , afin de se mettre dans l'indifférence et ne

DIALOGUE V. fii'i

sister à n'aimer Dieu que médiocrement, et à ne presque plu?; espérer en lui ?

Le directeur. Je ne dis pas cela, mais à ne se plus inquiéter de l'aimer peu ou beaucoup , comme d'espérer en lui ou fermement ou foiblement. Voilà ce que je dis.

La pénitente. Mais , mon Père , si je ne sentois plus de charité, ni aucun amour pour Dieu?

Le directeur. Il faudroit, ma fille, s'y résoudre et prendre patience.

La pénitente. Si je n'espérois plus en lui, et que je tombasse dans le désespoir? Cela est horrible, ce que je vous dis.

Le directeur. Il faudroit. Madame, non-seulement supporter cet état horrible, mais l'aimer*.

La pénitente. L'aimer? Aimer le désespoir?

Le directeur. L'aimer, ma chère enfant, si du moins vous vouliez être une parfaite abandonnée.

La pénitente. Mais, mon Père, je pourrois donc par la même raison consentir à l'extinction entière de ma foi?

Le directeur. Vous y êtes, ma fille, et vous commencez à voir les conséquences dans leurs principes.

La pénitente. Je les vois si bien, que je conclus qu'on peut se résigner à la perte de toute la perfection et de toute la sainteté où l'on peut parvenir en cette vie.

Le directeur. Comment l'entendez- vous ?

La pénitente. Ne m' avez- vous pas parlé ainsi de l'état sublime où une âme se trouve élevée par l'oraison du simple regard?

Le directeur. Oh! sans doute.

vouloir que ce que Dieu a voulu dès son éternité. » (Moyen court ^ % VI, p. 27 et 28.)

« Il n'y a plus d'amour, de lumières, ni de connoissances. » (Livre des Torrents, partie I, chapitre ix, n» 6, p. aSi.)

I . « Vouloir bien être rien aux yeux de Dieu, demeurer dans un entier abandon, dans le désespoir même, se donner à lui lorsqu'on est le plus rebuté, s'y laisser et ne se pas regarder soi-même lorsqu'on est sur le bord de l'abîme, c'est ce qui est très-rare, et

qui fait l'abandon parfait Cette pauvre âme est obligée, après

avoir tout perdu, de se perdre elle-même par un entier désespoir »

{Livre des Torrents, partie II, chapitre i, n» lo, p. aSi; et partiel, chapitre vu, § 4i îi° ^9, p. 214)

6i6 DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

La pénitente. Ne l'appelez-vous pas oraison de foi, nudité de foi, un acte de foi pure ?

Le directeur. Jamais autrement, ma fille.

La pénitente. N'est-ce pas, mon Père, dans ce premier et seul acte, que l'on ne réitère plus, et dont les autres actes qui pourroient échapper à l'âme ne sont que la continuation, que consiste le parfait abandonnement et l'entière résignation à la volonté de Dieu?

Le directeur. Cela est ainsi.

La pénitente. Concluez donc vous-même que c'est une conséquence de ce premier acte d'un parfait abandonnement, qui n'est autre chose que l'oraison de foi pure et de nudité de foi, que l'âme peut non-seulement consentir à l'extinction de sa charité et de son espérance, mais même de sa propre foi , et qu'il arrive en elle que c'est par la foi du simple regard , je veux dire , que c'est à force de foi qu'elle est même contente de n'en avoir plus, qu'elle est indiflérente à en avoir ou à n'en avoir pas.

Le directeur. Hé bien! mafille, quelle merveille y a-t-il à cela?

La pénitente. La merveille, mon Père, est que par nos propres principes, cette sublimité de notre état, sans laquelle nous sommes réduits à rien, nous la perdons gaiement et avec la dernière indifférence, et qu'à force d' abandonnement, nous pourrions déchoir aux complaisances de l'abandonnement même, et tomber dans le vice opposé : ce qui me paroît obscur et impliqué, je vous l'avoue.

Le directeur. Est-ce là , Madame, tout ce que Monsieur le docteur vous a appris sur ce sujet ? Je vais le mener plus loin, et s'il étoit ici, je lui ferois bien voir du pays.

La pénitente. Je vous l'amènerai, mon Père; je vous l'ai promis.

Le directeur. Qui lui diroit. Madame, qu'il faut que l'âme qui tend à la plus haute perfection* se résolve de perdre ab-

I . « Pour la pratique, elle doit être de perdre sans cesse sa volonté propre..., de renoncer à toutes les inclinations particulières, quelque bonnes qu'elles paroissent, sitôt qa'elle les sent naître, pour se mettre dans rindifférence. » (Moyen court ^ § vi, p. 28.)

« Il n'y d( point pour cette âme abandonnée de malignité en quoi que

solument toute volonté propre ; qu'elle renonce à toutes inclinations particulières, quelque bonnes qu'elles soient, sitôt

ce soit Elle est tellement sinéantie^ que cet abandonnement ne lui

laisse aucune propriété, et* la seule propriété peut causer le péché ; car quiconque n'est plus ne peut plus péclier. » {Livre des Torrents^ partie II, chapitre 11, n°^ 1 et 2, p. aSa et 253.)

« Notre Seigneur commence à dépouiller l'ame peu à peu, iV lui ôter ses ornements, tous ses dons, grâces et faveurs — Ensuite il

lui ôte toute facilité au bien Après quoi il lui ôte la beauté de

son visage, qui sont comme les divines vertus qu'elle ne sauroit plus

pratiquer Tout pouvoir lui est ôté C'est une chose horrible

qu'une âme ainsi nue des dons de Dieu Mais c'est encore peu,

si elle conservoit sa beauté; mais il la fait devenir laide, et la fait perdre. Jusques ici l'âme s'est bien laissé dépouiller des dons, grâces, faveurs, facilité au bien; elle a perdu toutes les bonnes choses, comme les austérités , le soin des pauvres, la facilité à aider le prochain ; mais elle n'a pas perdu les divines vertus. Cependant ici il les faut perdre quant à l'usage. » (^Livre des Torrents^ partie I, chapitre VII, § I, n° i3; § II, nos 21 et 24; § m, n^ 25, p. igS et 196, p. 201, 202 et 2o3**.)

c< L'âme, bien loin d'être oisive, fait un acte universel et très-excellent et suspend ses actes particuliers pour s'absorber en Dieu seul. Si Dieu, par im secours surnaturel, la met dans C état passif au regard de lui-même^ elle se trouve encore plus élevée. » (Malaval, Pratique facile^ partie II, p. 258.)

« Il faut vous détacher de quatre choses pour parvenir à une cinquième, qui est la fin de la science mystique : 1° des créatures; 20 des choses temporelles; 3° des dons du Saint-Esprit; 4° de vousmême; 5° et vous perdre enfin en Dieu. » (Molinos, Guide spirituelle, livre III, chapitre xviii, n^ i83, p. 192.)

« Elle ne sauroit lui rien demander ni rien désirer de lui, à moins que ce ne fût lui-même qui lui en donnât le mouvement ; non

qu'elle méprise et rejette les consolations divines,... mais c'est

que ces sortes de grâces ne sont plus guère de saison pour une âme aussi anéantie qu'elle l'est, et qui est établie dans la jouissance du centre, et qui ayant perdu toute volonté dans la volonté de Dieu, ne peut plus rien vouloir. » (Explication du Cantique des cantiques, chapitre viii, verset i4, P- 208.)

« Une âme spirituelle doit être indifférente à toutes choses, soit pour

* Dans l'ancienne édition des Dialogues : « et que, » faute évidente. ** Cette citation est indiquée à tort dans les Dialogues comme tirée de ['Explication du Cantique des cantiques.

6i8 DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

qu'elle les sent naître, pour se mettre dans l' indifférence; qu'elle ne doit pas affecter la pratique d'aucune vertu choisie entre plusieurs ; qu'elle doit être indifférente à toutes vertus,

le corps, soit pour Fâme, ou pour les biens temporels et éternels ; laisser le passé dans l'oubli, et l'avenir à la providence de Dieu^ et lui donner* le présent. » {Moyen court ^ § vi, p. 28.)

« Une âme spirituelle ne doit point ^'amuser à réfléchir sur ce qu'e//e

opère, ni à penser si elle met en pratique ou non les vertus (Fal-

coni. Lettre à une fille spirituelle^ p. i5i.)

« Dans le vide volontaire de la contemplation, il y a un détachement de tout ce qui n'est pas Dieu, et même de ses grâces et de ses faveurs, pour s'attacher inviolablement à lui seul. » (Malaval, Pratique facile,)

« Si /'on dit à ces âmes abandonnées de se confesser, elles le font, car elles sont très-soumises; mais elles disent de bouche ce qu'on leur fait dire, comme un petit enfant à qui /'on diroit : « Il faut « vous confesser de cela. » Il le dit sans connoître ce qu'il dit, sans savoir si cela est ou non , sans reproches , sans remords ; car ici l'âme ne peut [plus] trouver de conscience , et tout est tellement perdu en elle** ^ qu'il n'y a plus chez elle d'accusateur; elle demeure contente sans en chercher. » {Livre des Torrents ^ partie II, chapitre 11, n° 3, p. 253.)

« L'âme qui est arrivée à ce degré entre dans les intérêts de la divine justice, et à son égard et à celui des autres, d'une telle sorte, qu'elle ne pourroit vouloir //'autre sort pour elle , ni pour autre quelconque, que celui que cette divine justice lui voudroit donner pour le temps et pour l'éternité. » {Explication du Cantique des cantiques^ chapitre viii, verset 14? P- 206.)

a Qui pourroit dire jusqu'où se doit porter cet abandon?... Jusqu'à agir sans connoissance, . . . ainsi qu'une personne qui n'est plus. » {Règle des Associés à P enfance de Jésus ^ p. 89.)

« .... Il*** ne leur laisse pas l'ombre d'une chose qui se puisse

* Dans les éditions des Dialogues, on a imprimé à tort : « dénier. »

** En elle est le texte de l'ancienne édition des Dialogues; mais il y a c« Dieu dans les éditions imprimées des Torrents, et peut-être le mot elle est-il une faute de copie ou d'impression. Voyez ciaprès, p. 666, la seconde citation du directeur,- où se trouve exprimée la même pensée, et qui est tirée du même passage du Livre des Torrents .

*** Elle, dans les éditions des Dialogues; mais le texte imprimé des Torrents donne il, c'est-à-dire « le Seigneur. »

flotter entre la vertu et le vice, et attendre le bon plaisir de Dieu, à qui seul il appartient d'en ordonner; qu'elle doit porter cette indifférence jusques aux choses qui concernent son âme, aux biens spirituels, à sa prédestination, à son éternité ; qu'elle ne doit point demander à Dieu d'être délivrée des tentations, d'éviter le mal et de persévérer dans le bien ; qu'elle doit être franche de tout remords d'avoir péché, sans être le moins du monde alarmée de ses chutes , ni inquiète des scandales qu'elle a pu donner, parce qu'elle a oublié le passé, qu'elle remet l'avenir à la Providence, contente de l'état bon ou mauvais où elle se trouve actuellement, et à chaque moment de sa vie, par la volonté infaillible de Dieu,

à laquelle elle est parfaitement résignée Ô mystère ineffable

de cette résignation totale aux décrets divins et irrévocables , serez-vous toujours si peu connu des hommes ? Ne concevront-ils jamais que le rien est disposé à tout ce que Dieu voudra; que qui ne désire rien ne fait élection de rien, ne refuse rien; que le rien est rien, encore rien et toujours rien! Voilà l'état de l'âme dans le parfait anéantissement oii elle est entrée depuis qu'elle a abandonné à Dieu son libre arbitre : elle ne doit plus, elle ne peut plus rien penser, rien vouloir et rien faire; elle laisse tout faire à Dieu. Plus de retour sur elle-même, plus d'attention à la récompense ou à la punition. C'est à elle une grâce singulière de ne plus penser à ses défauts. Elle agit alors sans connoissance, elle oublie Dieu et soi-même.... Que diroit à tout cela Monsieur le docteur?

La pénitente. Hélas! mon Père, je ne sais pas précisément ce qu'il pourroit dire; mais je suis assurée que s'il étoit en ma place, il seroit bien moins embarrassé que je ne le suis; car après vous avoir entendu parler tous deux, je conclurois presque qu'il faut qu'il y ait deux religions chrétiennes, que Jésus-Christ ait laissées aux hommes avant que de quit-

nommer en Dieu ni hors de Dieu. » (Livre des Torrents, partie II, chapitre 11, n» i, p. 252.)

« — L'âme ne se sent plus, ne se voit plus, ne se connoît plus; elle ne voit rien de Dieu, n'en comprend rien, n'en distingue rien : il n'y a plus d'amour, de lumières, ni de connoissances. » (Ibidem, partie t, chapitre ix, n° 6, p. aSi.)

ter la terre; que mon frère le docteur enseigne l'une, et vous l'autre. Vous me permettrez pourtant de vous dire que la doctrine de mon beau-frère me paroît avoir un très -grand rapport avec celle des prédicateurs que j'ai entendus depuis que je suis au monde , et avec celle aussi que j'ai lue dans tous les livres qui ont passé par mes mains.

Le directeur. Gela peut être, Madame; mais cela ne prouve rien.

La pénitente. Comment? mon Père, une telle différence de créance et de sentiments sur des choses de religion , ne prouve-t-ellé pas du moins que l'un des deux se trompe ? Et que si , comme je le veux croire , vous ne vous trompez pas , il faut que mon frère le docteur et toute la Sorbonne dont il suit la doctrine , et la plupart des catholiques qui n'en ont pas d'autre, à ce que j'apprends, soient dans un prodigieux égarement.

Le directeur. Ah! ma fille, cela fait trembler en effet, et comme vous dites fort bien, si c'est une erreur de croire qu'il ne faut pas renoncer absolument à toutes sortes d'inchnations bonnes ou mauvaises , et n'avoir pas , par exemple , plus de disposition à l'adultère qu'à la chasteté conjugale , ni à la chasteté qu'à l'adultère, mais se tenir dans l'indifférence entre tous vices et toutes vertus, que deviennent ces âmes*?

La pénitente. Mais, mon Père

Le directeur. Patience, Madame, s'il vous plaît : que de-

I . « Une ame de ce degré {c'est une âme parfaitement abandonnée) porte un fond de soumission à toutes les volontés de Dieu, de manière qu'elle ne voudroit rien lui refuser. Mais lorsque Dieu explique ses desseins particuliers, et qu'usant* des droits qu'il a acquis sur elle, il lui demande les derniers renoncements et les plus extrêmes sacrifices, ah ! c'est alors que toutes ses entrailles sont émues

et qu'elle trouve bien de la peine » {Explication du Cantique des

cantiques^ chapitre v, verset 4, P- ii5.)

« De dire les épreuves étranges que Dieu fait de ces âmes {de l'abandon parfait) qui ne lui résistent en rien **, c'est ce qui ne se peut,

* Et qui sont^ faute d'impression évidente dans l'ancienne édition des Dialogues.

** Ce membre de phrase est ainsi imprimé dans l'édition des Opuscules de Mme Guyon que nous avons comparée au texte des

viennent, dis -je , ces pauvres âmes, qui ne peuvent entrer dans un parfait abandonrienient au bon plaisir de Dieu ?

La pénitente. Pardonnez-moi, mon Père, si je vous interromps ; vous me faites parler à votre gré sur cette indifférence entre la chasteté et un péché que je n'oserois nommer : je ne connois pas cet état-là, dans lequel vous faites consister la perfection la plus haute. J'avoue ingénument que je n'y suis pas encore parvenue ; j'ai toujours cru jusqu'à présent, selon que la conscience et la pudeur me l'ont inspiré, qu'une femme doit éviter le désordre, et être chaste et fidèle à son mari. Si j'ai eu quelquefois des tentations du contraire, je n'ai point balancé à y résister de tout mon pouvoir. Pour les bonnes inspirations que j'ai eues du côté de mon devoir, je les ai écoutées et suivies aussi par la miséricorde de Dieu sans hésiter, parce que j'ai senti dans mon cœur que c'étoit sa volonté, à laquelle je devois m' abandonner, plutôt que de garder mie dangereuse neutralité entre la vertu et le crime.

Le directeur. Mais, Madame, posant le cas que succombant à une forte tentation, vous fussiez tombée dans l'infidélité, qu'auriez-vous choisi ou du désespoir ou du saint abandonnement ?

La pénitente. Dans un tel malheur, je me serois résignée à la volonté de Dieu, qui en me défendant sévèrement cette mauvaise action et en la condamnant par la loi, auroit néanmoins permis que je l'eusse commise, peut-être pour m'humilier; mais avant de la commettre, il est bien certain, mon Père, que plus j'aurois entré dans le parfait abandonnement au bon plaisir de Dieu, moins j'aurois eu d'indifférence sur

et ne seroit pas compris. Tout ce qu^on peut dire est qu'il ne leur laisse pas l'ombre d'une chose qui puisse se nommer en Dieu ou

hors de Dieu Dieu fait voir en elles qu'il n'y a point pour

elles de malignité en quoi que ce soit, à cause de l'unité essentielle qu'elles ont avec Dieu, qui en concourant avec les pécheurs ne contracte rien de leur malice, à cause de sa pureté essentielle. Ceci est plus réel que l'on ne peut dire. » (Lif^re des Torrents^ partie II, chapitre 11, nos i et 2, p. 262 et 253. Voyez aussi note 53 ci-dessus [c^est-à-dire dans notre volume, p. 616-619, note i].)

Dialogues : « De dire les épreuves étranges qu'il (le Seigneur) fait de ces âmes dans l'abandon parfait, qui ne lui résiste, etc. »

rinclination que je me serois sentie à e'viter une telle chute. Quand le mal est fait, on n'est pas maître qu'il ne soit pas fait : c'est le cas de se résigner aux décrets de Dieu et d'eu faire pénitence ; mais ce n'est pas celui que vous proposiez, puisqu'il s'agissoit au contraire de bonnes ou de mauvaises inclinations où vous vouliez que je fusse indifférente.

Le directeur. Je le veux encore, ma fille, avant et après la chute : avant, parce que vous ne savez pas ce qui peut vous arriver; après, parce que vous ne pouvez plus faire qu'elle ne soit pas arrivée. Car, ma chère fille, ouvrez les yeux, et rendez-vous à l'évidence de la raison : que voudriezvous faire de mieux après que vous êtes tombée dans quelque faute ou griève ou légère ? En chercher la rémission par des indulgences ? Je vous l'ai dit, vous ne devez pas vouloir abréger vos peines*. Cherchez du moins, me direz-vous, à apaiser Dieu par un grand nombre de prières vocales? Avezvous oublié qu'elles ne font autre chose qu'interrompre Dieu par un babil importun, et vous empêcher de l'écouter s'il vouloit vous parler lui-même et se faire entendre ? Qui êtesvous donc, pour oser parler à Dieu, ou lui demander le moindre avantage temporel ou spirituel pour vous et pour les autres ? Vous vouliez sans doute dans ce temps de Pâques et du jubilé célébrer les fêtes et fréquenter les églises ? ignorance, Madame, simplicité! permettez-moi de le dire, et apprenez une bonne fois que Dieu en tout temps est présent partout, et qu'ainsi tous les jours sont également saints, et que tous les lieux sont lieux sacrés. Voyez après si la différence des temps ou des lieux est recevable.

Non, Madame; et si vous me dites que vous êtes dans fhabitude d'aller certains jours visiter les temples pour y prier Dieu, la sainte Vierge et les saints, tant pis, Madame; tant pis, du moins pour ce qui regarde la Vierge et les saints : ils sont créatures, et par conséquent vous ne les devez pas prier.

La pénitente. Je ne saurois m' empêcher, mon Père, de vous interrompre encore sur ce que vous venez d'avancer touchant la prière de la Vierge et des saints, que vous con-

I . Voyez note 48 [la note 48 des Dialogues est la note i de la page 611 de ce volume'].

damnez si ouvertement. Il faut que je vous témoigne la peine que cela me fait. Je suis élevée dans des sentiments bien différents : l'on ne m'a rien tant recommandé, dès mon enfance, que d'avoir de la dévotion envers la Vierge et les saints. L'on m'a enseigné qu'un chrétien devoit leur adresser ses prières, afin d'obtenir de Dieu par leur intercession les grâces dont il a besoin ; qu'il est bon d'avoir de la confiance dans leur intercession , et principalement dans celle de la Vierge auprès de son fils; qu'elle est notre patronne et notre avocate auprès de lui ; que les saints de l'Eglise triomphante, en louant et glorifiant Celui qui fait leur bonheur pour toujours, ne cessent de prier pour l'Eglise mihtante, et de lui demander que les mortels qui sont sur la terre soient participants du bonheur dont ils jouissent. Ce sont là les maximes que j'ai sucées" avec le lait, dans lesquelles j'ai été élevée : maximes que j'ai entendu annoncer à tous les prédicateurs de l'Evangile, et que je vois autorisées par la pratique universelle de l'ÉgUse. Que dites-vous à cela, mon Père? Crojezvous qu'un raisonnement aussi foible que celui que vous m'apportez, que la Vierge et les saints sont des créatures, et par conséquent qu'il ne les ftuit pas prier, soit capable de m' ébranler ? C'est une objection cent et cent fois répétée par les prétendus réformés, et détruite par les docteurs cathohques. Il faut que je vous raconte ce que j'entendis dire làdessus dernièrement à mon frère le docteur : il recevoit l'abjuration d'un nouveau converti, qui convaincu de la vérité de tous les autres points de la créance de l'Eglise, avoit encore quelque difficulté sur celui du culte et de l'invocation de la Vierge et des saints, par la même raison que vous alléguez. Il avoit dans la tête que l'on ne pouvoit honorer les saints sans une espèce d'idolâtrie, parce que ce sont des créatures, et qu'il n'y a que Dieu qu'on doive adorer. Il n'étoit pas encore revenu des préventions que les ministres lui avoient inspirées contre les catholiques, en les accusant de rendre à des créatures un culte qui n'est dû qu'à Dieu, d'adorer la Vierge et les saints ; et il y avoit même été confirmé par les discours imprudents de quelques catholiques peu

a. Dans l'ancienne édition : succées»

éclairés, qui portent trop loin la vénération qu'on doit rendre à la Vierge et aux saints, et par les pratiques superstitieuses de (juelques particuliers. Mais mon frère le docteur résolut aisément ses diflicultés, dissipa ses doutes, et le fit bientôt revenir de son erreur, et convenir de la vérité, en lui exposant nettement la doctrine de l'Eglise. « Il y a bien de la différence, lui dit-il, entre le culte d'adoration qui n'est dû qu'à Dieu, et le culte que nous rendons à la Vierge et aux saints. Nous les honorons, comme dit saint Augustin \ d'un culte de dilection et de société, et non pas d'un culte de latrie : nous les honorons, en les imitant, et non point en les adorant. La vierge Marie doit être honorée, dit saint Epiphane^; mais Dieu seul doit être adoré. Elle est le temple de Dieu, selon saint Ambroise^, et non pas le Dieu du temple; on doit respecter le temple de Dieu, mais il ne faut adorer que Dieu seul. Nous honorons les martyrs et leurs reliques, comme le remarque saint Jérôme, mais c'est afin d'honorer le Dieu dont ils sont les martyrs. Il en est de la prière comme du culte : celle que nous adressons à la Vierge et aux saints est bien différente de celle que nous adressons à Dieu; nous prions Dieu comme la source et l'auteur des grâces et des biens que nous demandons, au lieu que nous n'invoquons la Vierge et les saints que comme des intercesseurs, qui prient Dieu comme nous et pour nous , mais dont les prières sont d'autant plus efficaces auprès de Dieu, qu'ils sont dans un état de perfection, de sainteté, et d'union avec lui, dont ils

Page 1