‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 37 sur 257 · Suites^ au pluriel, dans les éditions · texte numérisé non relu

Suites^ au pluriel, dans les éditions

2. « Ces considérations ne destournent pas un homme d'entendement de suyure le style commun : ains au rebours, il me semble que toutes façons escartees et particulières partent plustost de folie ou d'affcctat/on ambitieuse que de vraye raison ; et que le sage doibt au dedans retirer son ame de la presse et la tenir en liberté et puissance de iuger librement des choses; mais quant au dehors, qu'il doibt suyure entièrement les façons et formes receues. » (Montaigne, livre I, chapitre xxii, tome I, p. i/jS.) — Sénèque a exprimé cette même pensée dans sa v® lettre à Lucilius, et la Bruyère y reviendra plus loin. — On peut encore rapprocher de cette réflexion le passage suivant de Descartes: « .... Encore que le peuple juge très-mal, dit-il à l'appui d'une argumentation qui n'a rien de commun avec la remarque de la Bruyère, toutefois à cause que nous ne pouvons vivre sans lui , et qu'il nous importe d'en être estimés, nous devons souvent suivre ses opinions plutôt que les nôtres, touchant l'extérieur de nos actions. » {Des Panions de l\ime, 3® partie, article CCVI, de

DKS JUGEMENTS. 77

Si les hommes sont hommes plutôt qu'ours et pan- 1 1 thères, s'ils sont équitahles, s'ils se font justice à euxmêmes, et qu'ils la rendent aux autres, que deviennent les lois, leur texte et le prodigieux accahlement de leurs commentaires? que devient \e pétitoire elle possessoire^ ^ et tout ce qu'on appelle jurisprudence? Où se réduisent même ceux qui doivent tout leur relief et toute leur enflure à l'autorité où ils sont étahlis de faire valoir ces mêmes lois? Si ces mêmes hommes ont de la droiture et de la sincérité, s'ils sont guéris de la prévention, où sont évanouies les disputes de l'école, la scolastique et les controverses? S'ils sont tempérants, chastes et modérés, que leur sert le mystérieux jargon de la médecine, et qui est une mine d'or pour ceux qui s'avisent de le parler? Légistes, docteurs, médecins, quelle chute pour vous, si nous pouvions tous nous donner le mot de devenir sages !

De combien de grands hommes dans les différents exercices de la paix et de la guerre auroit-on dû se passer î A quel point de perfection et de raffinement n'at-on pas porté de certains arts et de certaines sciences qui ne dévoient point être nécessaires, et qui sont dans le monde comme des remèdes à tous les maux dont notre malice est l'unique source! (éd. 5.)

Que de choses depuis Varron ^, que Varron a ignorées ! Ne nous suffiroit-il pas même de n'être savant que comme Platon ou comme Socrate? (éd. 5.)

r Usage de ces deux passions [la Gloire et la Honte, dont « il n'est pas bon de se dépouiller entièrement.] »)

1. Termes de droit. Le pétitoïre est une action par laquelle on demande la propriété d'une chose; le possessoire, une action par laquelle on en demande la possession.

2. M. Terentius Varron, auteur d'un grand nombre d'ouvrages, et entre autres des traités de Re rustica, et de Lïngua latina. On le nommait le plus savant des Romains ; il mourut l'an 26 avant J. C.

12. Tel à un sermon, à une musique, ou dans une galerie de peintures, a entendu à sa droite et à sa gauche, sur une chose précisément la même, des sentiments précisément opposés. Gela me feroit dire volontiers que l'on peut hasarder, dans tout genre d'ouvrages, d'y mettre le bon et le mauvais : le bon plaît aux uns, et le mauvais aux autres. L'on ne risque guère davantage d'y mettre le pire ; il a ses partisans.

1 3, Le phénix de la poésie chantante * renaît de ses cendres ; il a vu mourir et revivre sa réputation en un même jour. Ce juge même si infaillible et si ferme dans ses jugements, le public, a varié sur son sujet : ou il se trompe, ou il s'est trompé. Celui qui prononceroit aujourd'hui que Q** en un certain genre est mauvais poëte, parleroit presque aussi maP que s'il eût dit il y a quelque temps : // est bon poète, (éd. 40

1. Quinault, qui sera désigné plus bas par la lettre initiale de son nom, et qui après avoir fait des tragédies et des comédies sur lesquelles, à ce qu'il paraît, la Bruyère partageait le sentiment de Boiîeau, composa des opéras qui eurent un grand succès et qui sont ses meilleurs titres littéraires. La remarque de la Bruyère a été écrite et peut-être imprimée pendant la vie de Quinault; mais il était mort quand fut mise en vente la 4® édition, la première qui la contienne : V Achevé d''imprimer est du i5 février 1689, et Philippe Quinault est mort le 26 novembre 1688. Boileau, dont on connaît les sévérités pour Quinault*, était l'un de ceux qui avaient a varié sur son sujet. » « J'ajouterai même , sur ce dernier (dit-il, en parlant de Quinault, dans une phrase ajoutée en i685 à sa préface de i683), que dans le temps où j'écrivis contre lui, nous étions tous deux fort jeunes , et qu'il n'avoit pas fait alors beaucoup d'ouvrages qui lui ont dans la suite acquis une juste réputation. » Voyez de plus la lettre que Boileau écrivit à Racine le 19 août 1687.

2. Var. (édit. 4) : celui qui prononceroit aujourd'hui que Q** est mauvais poëte parleroit aussi mal, etc.

* Voyez les satires 11, vers 187 et suivants; m, vers 20; ix, vers 98 et 288 (1664, t665, i668), etc.

C.P.étoitfortriche,etC.N. nel'étoitpas^ : laPucelle i4. et Rodogune méritoient chacune une autre aventure. Ainsi l'on a toujours demandé pourquoi , dans telle ou telle profession, celui-ci avoit fait sa fortune, et cet autre l'avoit manquée; et en cela les hommes cherchent la raison de leurs propres caprices, qui dans les conjonctures pressantes de leurs affaires, de leurs plaisirs, de leur santé et de leur vie, leur font souvent laisser les meilleurs et prendre les pires, (éd. 4-)

La condition des comédiens étoit infâme chez les Ro- lo. mains et honorable chez les Grecs : qu'est-elle chez nous? On pense d'eux comme les Romains, on vit avec eux comme les Grecs, (éd. 4-)

Il sufEsoit à Bathylle d'être pantomime pour être couru 1 6.

I. Var. (édit. 4 et 5) : Chapelain étoit riche, et Corneille ne Tétoit pas. — Chapelain était riche en effet, mais ce n'était pas la vente du pcëme de la Pucelle qui l'avait enrichi, a Le mieux rente de tous les beaux esprits, » comnie a dit Boileau dans sa ix^ satire (vers 218), <x il recevoit de divers endroits , >' à s'en tenir au témoignage de Boileau , « huit mille livres de pension » : il faut ajouter à ces gratifications annuelles la fortune qu'il avait héritée de son père, ancien notaire de Paris , et le produit de ses bénéfices. Célibataire et très-avare , il vivait avec la plus grande économie , et lorsqu'il mourut (1674), on trouva chez lui, dit-on, sajs parler des contrats qui constataient ses prêts, plus de cent cinquante mille francs en espèces. Corneille au contraire, qui avait à pourvoir aux besoins d'une famille nombreuse, était pauvre. Ses pièces lui rapportaient peu, et il lui est échappé de répondre un jour à Boileau, qui lui parlait de sa gloire : « Oui, je suis saoul de gloire et affamé d'argent! » — Il est juste d'ajouter ici que Chapelain, qui, cédant aux exigences de Richelieu, avait consenti en 1637 à rédiger les Sentiments critiques de F Académie sur le Cid , inscrivit en i663 Corneille sur la liste des écrivains auxquels il conseillait à Colbert d'accorder une pension. C'est en partie à lui que Corneille dut les deux mille francs qu'il reçut chaque année : voyez V Appendice,

8o DES JUGEMENTS.

des dames romaines; à Wioé de danser au ihéâtre ; à Roscie et à Nérine de représenter dans les chœurs, pour s'attirer une foule d'amants. La vanité et l'audace, suites d'une trop grande puissance, avoient ôté aux Romains le goût du secret et du mystère; ils se plaisoient à faire du théâtre public celui de leurs amours ; ils n'étoient point jaloux de l'amphithéâtre, et partageoient avec la multitude les charmes de leurs maîtresses. Leur goût n'alloit qu'à laisser voir qu'ils aimoient, non pas une belle personne ou une excellente comédienne, mais une comédienne^. (ÉD. 4')

17* Rien ne découvre mieux dans quelle disposition sont les hommes à l'égard des sciences et des belles-lettres ^, et de quelle utilité ils les croient dans la République, que le prix qu'ils y ont mis, et l'idée qu'ils se forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point d'art si mécanique ni de si vile condition où les avantages ne . soient plus sûrs, plus prompts et plus solides. Le comédien, couché dans son carrosse, jette de la boue au visage de Corneille, qui est à pied^. Chez plusieurs, savant et pédant sont synonymes.

Souvent où le riche parle, et parle de doctrine*, c'est aux doctes à se taire, à écouter, à applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour doctes.

iS. Il y î^ une sorte de hardiesse à soutenir devant certains

esprits la honte de l'érudition : l'on trouve cliez eux une

1. Ce mot, à cette place, est imprimé en italique jusqu'à la 7'' édition inclusivement,

2. Var. (édit. 1-3) : Rien ne découvre mieux quel goût ont les hommes pour les sciences et pour les helles-lettres.

3. Voyez V Art poétique de Boileau, chant II, vers 149 et i5o.

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