‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 40 sur 257 · Il est savant, dit un politique, il est donc incapable · texte numérisé non relu

Il est savant, dit un politique, il est donc incapable

d'affaires; je ne lui confierois l'état de ma garde-robe; » et il a raison. Ossat, Ximeinès, Richelieu^ étoient savants : étoient-ils habiles? ont-ils passé pour de bons ministres? «Il sait le grec, continue l'homme d'Etat, c'est un grimaud, c'est un philosophe. » Et en effet, une fruitière à Athènes , selon les apparences, parloit grec, et par cette raison étoit philosophe. Les Bignons^, les Lamoignons^ étoient de purs grimauds: qui en peut dou-

1. Avant de devenir diplomate et homme d'État, le cardinal d'Ossat (i 5 36- 1604) avait enseigné la rhétorique et la philosophie dans l'Université de Paris. — Le cardinal Ximenès (i^'iy-iSiy) prit part à une édition des OEiwres cTArlstote et à diverses autres publications, créa plusieurs établissements scientifiques , parmi lesquels la célèbre Université d'Alcala , et fit publier à ses frais la Bible polyglotte qui fut préparée dans celte université. — Richelieu, fondateur de l'Académie française , a composé , comme l'on sait , avant d'être ministre, des ouvrages de théologie, et plus tard plusieurs tragédies.

2. Le plus célèbre et le plus savant des « Bignons « était Jérôme Bignon, magistrat, et grand maître de la bibliothèque du Roi, mort en i656. Son père, l'avocat Roland Bignon, mort au commencement du dix-septième siècle, son fils Jérôme Bignon, conseiller d'Etat, puis avocat général au Parlement et maître de la librairie du Roi, et son petit-fils l'abbé Jean-Paul Bignon , qui devait devenir pins tard bibliothécaire du Roi et membre des deux académies, étaient aussi des savants. L'avocat général Jérôme Bignon, qui avait donné sa démission de maître de la librairie en i683, vivait encore; son fils n'avait que vingt-huit ans.

3. Guillaume de Lamoignon, premier président au Parlement, mort en 1677, et son fils Chrétien-François de Lamoignon, avocat général, puis président à mortier, amis l'un et l'autre des écrivains de leur temps. Le dernier, qui vécut jusqu'en 1709, est celui qui eut un commerce d'amitié avec Racine et Boileau.

ter? ils savoient le grec. Quelle vision, quel délire au grand, au sage, au judicieux Antonin , de dire qu'alors les peuples seraient heureux^ si C empereur philoso^ phoit^ ou si le philosophe ou le grimaud i^enoit à l empire^ ! (ÉD. 5.)

Les langues sont la clef ou l'entrée des sciences, et rien davantage; le mépris des unes tombe sur les autres. Il ne s'agit point si les langues sont anciennes ou nouvelles, mortes ou vivantes, mais si elles sont grossières ou polies, si les livres qu'elles ont formés sont d'un bon ou d'un mauvais goût ^ . Supposons que notre langue put un jour avoir le sort de la grecque et de la latine, seroiton pédant, quelques siècles après qu'on ne la parleroit plus, pour lire Molière ou la. Fontaine? (éd. 5.)

Je nomme Eurypjle^ et vous dites : « C'est un bel es- ao. prit. » Vous dites aussi de celui qui travaille une poutre : « Il est charpentier ; » et de celui qui refait un mur : « Il eet maçon. » Je vous demande quel est l'atelier où travaille cet homme de métier, ce bel esprit? quelle est son enseigne? à quel habit le reconnoît-on ? quels sont ses outils? est-ce le coin? sont-ce le marteau ou l'enclume ? où fend-il, où cogne-t-il son ouvrage? où l'expose-t-il en vente ? Un ouvrier se pique d'être ouvrier : Eurypyle se pique-t-il d'être bel esprit? S'il est tel, vous me peignez un fat, qui met l'esprit en roture, une âme vile et mécanique, à qui ni ce qui est beau ni ce qui est esprit ne sauroient s'appliquer sérieusement; et s'il est vrai qu'il ne se pique de rien, je vous entends, c'est un homme

1 . L'auteur de celte pensée est Platon (voyez le Vile livre de la République). L'empereur Marc Aurèle la répétait souvent, et c'est lui que la Bruyère désigne sous le nom d'Antonin.

2. Conférez ci-après la remarque n" a du chapitre de la Mode ^ 8« alinéa, et la remarque 71 du chapitre de quelques Usages,

sage et qui a de l'esprit ^ . Ne dites-vous pas encore du sa vantasse : « Il est bel esprit, » et ainsi du mauvais poëte ? Mais vous-même , vous croyez-vous sans aucun esprit? et si vous en avez, c'est sans doute de celui qui est beau et convenable : vous voilà donc un bel esprit ; ou s'il s'en faut peu que vous ne preniez ce nom pour une injure, continuez, j'y consens, de le donner à Eurypyle, et d'employer cette ironie comme les sots, sans le moindre discernement, ou comme les ignorants, qu'elle console d'une certaine culture qui leur manque, et qu'ils ne voient que dans les autres, (éd. 6.)

21. Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume, de style, d'imprimeur, d'imprimerie^; qu'on ne se hasarde plus de me dire : « Vous écrivez si bien , Antisthene^ \ continuez d'écrire; ne verrons-nous point de vous un in-folio? traitez de toutes les vertus et de tous les vices dans un ouvrage suivi, méthodique, qui n'ait point de fin ; » ils devroient ajouter : « et nul cours. » Je renonce à tout ce qui a été, qui est et qui sera livre. Bérylle tombe en syncope à la vue d'un chat, et moi à la vue d'un livre. Suis-je mieux nourri et plus lourdement vêtu, suis-je dans ma chambre à l'abri du nord, ai-je un lit de plumes, après vingt ans entiers qu'on me débite dans la place ? J'ai un grand nom, dites-vous, et beaucoup de gloire : dites que j'ai beaucoup de vent qui ne sert à rien. Ai-je un grain de ce métal qui procure toutes choses? Le vil praticien* grossit son mémoire, se

1. Var. (édit. 6) : c'est un homme sage et qui a de l'esprit, autrement un homme de mérite, que vous appelez un bel esprit.

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