‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 46 sur 257 · Var. (édit. 4) • elle ne fait point · texte numérisé non relu

Var. (édit. 4) • elle ne fait point

DES JUGEMENTS. gS

Il y a de petites règles, des devoirs, des bienséances 36, attachées * aux lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point à force d'esprit, et que l'usage apprend sans nulle peine : juger des hommes par les fautes qui leur échappent en ce genre avant qu'ils soient assez instruits, c'est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs cheveux; c'est vouloir un jour être détrompé.

Je ne sais s'il est permis de juger des hommes par une 37. faute qui est unique, et si un besoin extrême, ou une violente passion , ou un premier mouvement tirent à conséquence, (éd. 6.)

Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des 38. personnes est souvent la vérité, (éd. 40!

Sans une grande roideur et une continuelle attention 39. à toutes ses paroles, on est exposé à dire en moins d'une heure le oui et le non sur une même chose ou sur une même personne, déterminé seulement par un esprit de société et de commerce qui entraîne naturellement à ne piis contredire celui-ci et celui-là qui en parlent différemment. (ÉD. 4.)

Un homme partial est exposé à de petites mortilica- 4^>« tions ; car comme il est également impossible que ceux qu'il favorise soient toujours heureux ou sages, et que ceux contre qui il se déclare soient toujours en faute ou malheureux, il naît de là qu'il lui arrive souvent de perdre contenance dans le public, ou par le mauvais succès de ses amis, ou par une nouvelle gloire qu'acquièrent ceux qu'il n'aime point, (éd. 8.)

I. Ce participe s'accorde ainsi avec le dernier substantif: « bienséances, » dans les éditions du dix-septième siècle.

4ï« Un homme sujet à se laisser prévenir, s'il ose remplir une dignité ou séculière ou ecclésiastique , est un aveugle qui veut peindre, un muet qui s'est chargé d'une harangue, un sourd qui juge d'une symphonie : foibles images, et qui n'expriment qu'imparfaitement la misère de la prévention. Il faut ajouter qu'elle est un mal désespéré, incurable, qui infecte tous ceux qui s'approchent du malade, qui fait déserter les égaux, les inférieurs, les parents, les amis, jusqu'aux médecins : ils sont bien éloignés de le guérir, s'ils ne peuvent^ le faire convenir de sa maladie, ni des remèdes, qui seroient d'écouter, de douter, de s'informer et de s'éclaircir. Les flatteurs, les fourbes, les calomniateurs, ceux qui ne délient leur langue que pour le mensonge et l'intérêt, sont les charlatans en qui il se confie, et qui lui font avaler tout ce qui leur plaît : ce sont eux aussi qui l'empoisonnent et qui le tuent, (éd. 4-)

42. La règle de Descartes, qui ne veut pas qu'on décide sur les moindres vérités avant qu'elles soient connues clairement et distinctement ^, est assez belle et assez juste pour devoir s'étendre au jugement que l'on fait des personnes.

4^' Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de notre esprit, de nos mœurs et de nos

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