‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 54 sur 257 · Var. (édit. 4 et 5) : Antisthène · texte numérisé non relu

Var. (édit. 4 et 5) : Antisthène

3. Dans la 5^ édition : la, par une faute évidente, qu'on s'explique aisément.

de pliilosoplic : ce sera toujours lui dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner autrement, et en restituant à un si beau nom son idée propre et convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due. (ÉD. 5.)

Il y a une philosophie qui nous élève au-dessus de 69. l'ambition et de la fortune, qui nous égale, que dis-je? qui nous place plus haut que les riches, que les grands et que les puissants; qui nous fait négliger les postes et ceux qui les procurent; qui nous exempte de désirer, de demander, de prier, de solHciter, d'importuner, et qui nous sauve même l'émotion et l'excessive joie d'être exaucés. 11 y a une autre philosophie qui nous soumet et nous assujettit à toutes ces choses en faveur de nos proches ou de nos amis : c'est la meilleure. (ÉD. 6.)

C'est abréger et s'épargner mille discussions, que de 70, penser de certaines gens qu'ils sont incapables de parler juste, et de condamner ce qu'ils disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront, (éd. 4-)

Nous n'approuvons les autres que par les rapports que 7 1 . nous sentons qu'ils ont avec nous-mêmes ; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est l'égaler à soi*.

Les mêmes défauts qui dans les autres sont lourds 72. et insupportables, sont chez nous comme dans leur centre; ils ne pèsent plus, on ne les sent pas. Tel parle d'un

I. « Il n'y a point d'homme qui se croie, en chacune de ses qualités, au-dessous de l'homme du monde qu'il estime le plus. » {La Rochefoucauld , n" cdlii.)

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autre et en fait un portrait afïreux, qui ne voit pas qu'il se peint lui-même ^ (éd. 4«)

Rien ne nous corrigeroit plus promptement de nos défauts, que si nous étions capables de les avouer et de les reconnoître dans les autres : c'est dans cette juste distance que nous paroissant tels qu'ils sont, ils se feroient haïr autant qu'ils le méritent, (éd. 4»)

73. La sage conduite roule sur deux pivots, le passé et l'avenir. Celui qui a la mémoire fidèle et une grande prévoyance est hors du péril de censurer dans les autres ce qu'il a peut-être fait lui-même, ou de condamner une action dans un pareil cas, et dans toutes les circonstances où elle lui sera un jour inévitable, (éd. 4-)

y 4- Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas le hasard, mais ils le préparent, ils l'attirent, et semblent presque le déterminer. Non-seulement ils savent ce que le sot et le poltron ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive ; ils savent même profiter, par leurs précautions et leurs mesures, d'un tel ou d'un tel hasard , ou de plusieurs tout à la fois. Si ce point arrive, ils gagnent; si c'est cet autre, ils gagnent encore ; un même point souvent les fait gagner de plu-

I . « Nos yeulx 11e veoyent rien en derrière : cent fois le iour nous nous mocquons de nous sur le subiect de nostre voysin ; et détestons en d'aultres les defaults qui sont en nous plus clairement, et les admirons d'une merueilleuse impudence et inaduertence. Encores hier ie feus à mesme de veoir un homme d'entendement et gentil personnage se mocquant, aussi plaisamment que iustement, de l'inepte façon d'un aultre qui rompt la teste à tout le monde du registre de ses généalogies et alliances, plus de moitié faulses...; et luy, s'il eust reculé sur soy, se feust trouué non gueres inoin? intempérant et ennuyeux à semer et à faire valoir la prerogatiue de la race de sa femme. » {Montaigne, livre III, chapitre viii, tome III, p. 412 et4i3.)

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sieurs manières. Ces hommes sages peuvent être loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard doit être récompensé en eux comme la vertu. (ÉD. 6.)

Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui 7^. qui néglige de le devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point qu'on s'en occupe.

Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire. Ils 76» viennent d'ailleurs que de notre esprit : c'est assez pour être rejetés d'abord par présomption et par humeur, et suivis seulement par nécessité ou par réflexion, (éd. 5.)

Quel bonheur surprenant a accompagné ce favori pen- 77. dant tout le cours de sa vie ! quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la moindre disgrâce? les premiers postes, l'oreille du Prince, d'immenses trésors, une santé parfaite, et une mort douce. Mais quel étrange compte à rendre d'une vie passée dans la faveur, des conseils que l'on a donnés, de ceux qu'on a négligé de donner ou de suivre, des biens que l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits* ou par soi-même ou par les autres ; en un mot, de toute sa prospérité !

L'on gagne à mourir d'être loué de ceux qui nous sur- 78, vivent, souvent sans autre mérite que celui de n'être plus : le même éloge sert alors pour Catoa et pour Pison^. (ÉD. 4-)

1 . Dans toutes les éditions du dix-septième siècle on a imprimé sans accord le participe fait de ces deux membres de phrase : a des biens que Ton n'a point fait, des maux.... que l'on a fait. »

2. Le Pison que la Bruyère oppose à Caton doit être Lucius Cal-

« Le bruit court que Pison est mort : c'est une grande perte; c'étoit un homme de bien, et qui méritoit une plus longue vie; il avoit de l'esprit et de Fagrément, de la fermeté et du courage; il étoit sûr, généreux, fidèle. » Ajoutez : « pourvu qu'il soit mort. » (éd. 4-)

y g. La manière dont on se récrie sur quelques-uns qui se distinguent par la bonne foi, le désintéressement et la probité, n'est pas tant leur éloge que le décréditement du genre humain, (éd. 4-)

80. Tel soulage les misérables, qui néghge sa famille et laisse son fils dans l'indigence; un autre élève un nouvel édifice, qui n'a pas encore payé les plombs d'une maison qui est achevée depuis dix années; un troisième fait des présents et des largesses, et ruine ses créanciers. Je demande : la pitié, la libéralité, la magnificence, sont-ce les vertus d'un homme injuste? ou plutôt si la bizarrerie et la vanité ne sont pas les causes de l'injustice ^

81. Une circonstance essentielle à la justice que l'on doit aux autres, c'est de la faire promptement et sans différer : la faire attendre, c'est injustice, (éd. 8.)

Ceux-là font bien , ou font ce qu'ds doivent, qui font ce qu'ils doivent. Celui qui dans toute sa conduite laisse

purnius Piso, beau-père de César, celui qui fut mis en accusation sur la demande de Clodius, en Sg avant J. C, pour ses exactions, et qui, chargé en 5 7 de Tadministration de la Macédoine, la ruina par les rapines que signala Gicéron dans son discours de Prnnnclis consularibus et dans sa harangue in Plsonem. La Bruyère sans doute se souvenait des invectives de Gicéron, qui appelle son adversaire : « Furie, monstre, glouton, bête féroce, âne, pourceau, » et lui souhaite d'être mis en croix {in Pisonem, chapitre xviii).

I. Voyez des pensées analogues, p. 48, n^ 104, et p, 65, n^ iSq.

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longtemps dire de soi qu'il fera bien, fait très -mal.

L'on dit d'un grand qui tient table deux fois le jour, 82 et qui passe sa vie à faire digestion , qu'il meurt de faim, pour exprimer qu'il n'est pas riche, ou que ses affiiires sont fort mauvaises : c'est une figure ; on le diroit plus à la lettre de ses créanciers, (éd. 7.)

L'honnêteté, les égards et la politesse des personnes 83 avancées en âge de l'un et de l'autre sexe me donnent bonne opinion de ce qu'on appelle le vieux temps ^ . (éd . 4 •)

C'est un excès de confiance dans les parents d'espé- 84 rer tout de la bonne éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien et de la négliger.

Quand il seroit vrai, ce que plusieurs disent, que l'é- 85. ducation ne donne point à l'homme un autre cœur ni une autre complexion, qu'elle ne change rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne laisserois pas de dire qu'elle ne lui est pas inutile^, (éd. 4-)

Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu : la 86. présomption est qu'il a de l'esprit; et s'il est vrai qu'il n'en manque pas, la présomption est qu'il l'a excellent, (éd. 4-)

Ne songer qu'à soi et au présent, source d'erreur dans Sy. la politique, (éd. 5.)

1. Ainsi que le fait remarquer M. Destailleur, la réflexion 74 <1" chapitre de la Cour (tome I, p. 3 27) contient le même éloge des vieillards.

2. Cet alinéa n'a été séparé du précédent, pour devenir une remarque distincte, qu'à la 5« édition.

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88. Le plus grand malheur, après celui d'être convaincu d'un crime, est souvent d'avoir eu à s'en justifier. Tels arrêts nous déchargent et nous renvoient absous, qui sont infirmés par la voix^ du peuple, (éd. 4-)

89. Un homme est fidèle à de certaines pratiques de religion, on le voit s'en acquitter avec exactitude : personne ne le loue ni ne le désapprouve; on n'y pense pas. Tel autre y revient après les avoir négligées dix années entières : on se récrie, on l'exalte; cela est libre : moi, je le blâme d'un si long oubli de ses devoirs, et je le trouve heureux d'y être rentré.

90. Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres, (éd. 4-)

91 • Tels sont oubliés dans la distribution des grâces, et font dire d'eux : Pourquoi les oublier? qui, si Ton s'en étoit souvenu , auroient fait dire : Pourquoi s'en souvenir? D'où vient cette contrariété? Est-ce du caractère de ces personnes, ou de l'incertitude de nos jugements, ou même de tous les deux? (éd. 4-)

92. L'on dit communément : « Après un tel, qui sera chanceher? qui sera primat des Gaules? qui sera pape? » On va plus loin : chacun, selon ses souhaits ou son caprice, fait sa promotion, qui est souvent de gens plus vieux et plus caducs que celui qui est en place; et comme il n'y a pas de raison qu'une dignité tue celui qui s'en trouve revêtu, qu'elle sert au contraire à le rajeunir, et à donner au corps et à l'esprit de nouvelles ressources, ce n'est pas

'• "'■' y ^î P^^ erreur, voye {yo'ic), au Heu de voix^ dans la 9^ édi tioa.

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un événement fort rare à un titulaire d'enterrer son successeur. (ÉD. 6.)

La disgrâce éteint les haines et les jalousies. Celui-là gS. peut bien faire, qui ne nous aigrit plus ^ par une grande faveur : il n'y a aucun mérite , il n'y a sorte de vertus qu'on ne lui pardonne ; il seroit un héros impunément.

Rien n'est bien ^ d'un homme disgracié : vertus, mérite, tout est dédaigné, ou mal expliqué, ou imputé à vice ; qu'il ait un grand cœur, qu'il ne craigne ni le fer ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne grâce à l'ennemi que Bayard et MoNTREVEL ^, c'cst uu bravache * ; on en plaisante; il n'a plus de quoi être un héros, (éd. 5.)

1. Var. (édit. 5) : Il est permis de bien faire à celui qui ne nous aigrit plus, etc.

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