I. ORGON
Ha! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre : Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. 11 attiroit les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussoit sa prière ; Il faisoit des soupirs, de grands élancements, Et baisoit humblement la terre à tous moments....
{Tartuffe^ acte I, scène v, vers 281-288.)
— Cléante, frère d'Orgon , revient sur ce trait lorsqu'il peint les hypocrites.
Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, .... veulent acheter crédit et dignités A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés.
[Ibidem, vers 365-368.)
rantichambre, il fait plus de bruit qu'eux pour les faire taire ; il reprend sa méditation, qui est toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-même, et où il trouve son compte ^ . Il évite une église déserte et solitaire, où il pourroit entendre deux messes de suite , le sermon, vêpres et complies, tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en sût gré : il aime la paroisse, il fréquente les temples où se fait un grand concours ; on n'y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois jours dans toute Tannée , où à propos de rien il jeûne ou fait abstinence ; mais à la fin de l'hiver il tousse, il a une mauvaise poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre : il se fait prier , presser , quereller pour rompre le carême dès son commencement, et il en vient là par complaisance. Si Onuphre est nommé arbitre dans une querelle de parents ou dans un procès de famille, il est pour les plus forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort^. S'il se trouve bien d'un homme opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite, et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance^ ni déclaration; il s'enfuira, il lui laissera son manteau, s'il n'est aussi sûr d'elle que de lui-même. Il est encore plus éloigné d'employer pour la flatter et pour la séduire le jargon de la dévotion * ; ce n'est point par habitude qu'il
1. Toute cette phrase, depuis les mots : « Il entre une autre fois dans un lieu saint, » a été ajoutée dans la 7® édition. La Bruyère y a placé un trait emprunté au caractère du vrai dévot, caractère qu'il avait inséré dans les éditions 4> 5 et 6, et qu'il a supprimé dans la 7* : voyez ci-dessus, p. i54, note i.
2. Celte phrase, depuis les mots : « Si Onuphre est nommé arbitre, a» a été ajoutée dans la 7^ édition.
3. Avances^ au pluriel, dans la 6® édition. 4- Fausse dévotion. {^Note de la Brujère.)
DE LA MODE. iSy
le parle, mais avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne serviroit qu'à le rendre très- ridicule. Il sait * où se trouvent des femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami; il ne les abandonne pas pour longtemps, quand ce ne seroit que pour faire dire de soi dans le public qu'il fait des retraites : qui en effet pourroit en douter, quand on le revoit paroître avec un visage exténué et d'un homme qui ne se ménage point? Les femmes d'ailleurs qui fleurissent et qui prospèrent à l'ombre de la dévotion ^ lui conviennent, seulement avec cette petite différence qu'il néglige celles qui ont vieilli, et qu'il cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux faites, c'est son attrait : elles vont, et il va; elles reviennent, et il revient; elles demeurent, et il demeure ; c'est en tous lieux et à toutes les heures qu'il a la consolation de les voir : qui pourroit n'en être pas édifié? elles sont dévotes et il est dévot. Il n'oublie pas de tirer avantage de l'aveuglement de son ami, et de la prévention où il l'a jeté en sa faveur; tantôt il lui emprunte de l'argent, tantôt il fait si bien que cet ami lui en offre : il se fait reprocher de n'avoir pas recours à ses amis dans ses besoins ; quelquefois il ne veut pas recevoir une obole sans donner un billet, qu'il est bien sur de ne jamais retirer ; il dit une autre fois, et d'une certaine manière, que rien ne lui manque, et c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme; il vante quelque autre fois publiquement la générosité de cet homme, pour le piquer d'honneur et le conduire à lui faire une grande largesse. Il ne pense point à profiter de toute sa succession, ni à s'attirer une donation générale de tous ses biens, s'il s'agit surtout de les enlever à
1. CeUe phrase et la suivante, jusqu'aux mots : œ elles sont dévotes et il est dévot, » inclusivement, ont été ajoutées dans la 7® édition.