Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs
Tout petit prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages.
(La Fontaine, Fables^ livre I, fable m, la Grenouille et le Bœuf, -vers 12-14O
de commun avec leurs inférieurs , renoncent volontiers à toutes les rubriques d'honneurs et de distinctions dont leur condition se trouve chargée, et préfèrent à cette servitude une vie plus libre et plus commode. Ceux qui suivent leur piste observent déjà par émulation cette simplicité et cette modestie : tous ainsi se réduiront par hauteur à vivre naturellement et comme le peuple. Horrible inconvénient! (éd. 8.)
Certaines gens portent trois noms, de peur d'en man- 9. quer : ils en ont pour la campagne et pour la ville , pour les lieux de leur service ou de leur emploi. D'autres ont un seul nom dissyllabe, qu'ils anoblissent par des particules dès que leur fortune devient meilleure. Celui-ci par la suppression d'une syllabe* fait de son nom obscur un nom illustre ; celui-là par le changement d'une lettre en une autre se travestit^, et de Syrus^ devient Cyrus. Plusieurs suppriment leurs noms , qu'ils pourroient conserver sans honte, pour en adopter de plus beaux, où ils n'ont qu'à perdre par la comparaison que l'on fait toujours d'eux qui les portent, avec les grands hommes qui les ont portés. Il s'en trouve enfin qui nés à l'ombre des clochers de Paris, veulent être Flamands ou Italiens, comme si la roture n'étoit pas de tout pays, allongent leurs noms françois d'une terminaison étrangère, et croient que venir de bon lieu c'est venir de loin. (éd. 4')
Le besoin d'argent a réconcilié la noblesse avec la 10.
1. Dans les éditions 5 et 6 : « par la supposition d'une syllabe, j
2. Dans les éditions 4-6 : « par le changement d'une lettre en un autre se travestit. » ^
3. Nom d'esclave dans plusieurs comédies de Plante et de Térence. Judseis et Sjris^ dit Cicéron (des Provinces consulaires ^ chapitre v), nationibus natis servituti.
roture, et a fait évanouir la preuve des quatre quar-
tiers *
11. A combien d'enfants seroit utile la loi qui décideroit que c'est le ventre qui anoblit ! mais à combien d'autres seroit-elle contraire ! (éd. 4-)
12. Il y ^ P^u ^^ familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité, et par l'autre au simple peuple^, (éd. 4-)
i3. Il n'y a rien à perdre à être noble : franchises, immunités , exemptions , privilèges , que manque-t-il à ceux qui ont un titre? Croyez- vous que ce soit pour la noblesse que des solitaires^ se sont faits nobles? Ils ne sont pas
1. Alors le noble altier, pressé de l'indigence, Humblement du faquin rechercha l'alliance, Avec lui trafiquant d'un nom si précieux, Par un lâche contrat vendit tous ses aïeux.
(Boileau, satire Y, vers I2i-i24')
2. Sénèque, citant Platon, a exprimé la même pensée au commencement de son épitre xliv.
3. Maison religieuse, secrétaire du Roi. [Note de la Bruyère, ajoutée à la 7^ édition.) — La maison religieuse dont il s'agit est le couvent des Célestins, qui avait en effet un office de secrétaire du Roi , en touchait les revenus, sans qu'aucun religieux en remplît les fonctions , jouissait , par suite , des franchises et privilèges attachés à la noblesse, et s'empressait de revendiquer judiciairement l'exercice de chacun de ses droits toutes les fois qu'il lui était contesté. La Bruyère semble attribuer à l'acquisition d'un office la singularité qu'il signale; mais les Célestins n'avaient point acheté de titre : le revenu et les privilèges d'un office de secrétaire du Roi leur avaient été concédés par munificence royale au quatorzième siècle. Voyez dans V Histoire chronologique de la grande chancellerie de France, par A.Tessereau, le texte des lettres patentes de i358 et de i368 (tome I, p. ao et suivantes), ainsi que les édits, arrêts, sentences, etc., qui confirment les « franchises, immunités, exemptions, privilèges, » dont parle la Bruyère.
si vains : c'est pour le profit qu'ils en reçoivent. Cela ne leur sied-il pas mieux que d'entrer dans les gabelles^? je ne dis pas à chacun en particulier, leurs vœux s'y opposent, je dis même à la communauté, (éd. 5.)
Je le déclare nettement, afin que l'on s'y prépare et i4» que personne un jour n'en soit surpris : s'il arrive jamais que quelque grand me trouve digne de ses soins , si je tais enfin une belle fortune , il y a un Geoffroy de la Bruyère, que toutes les chroniques ^ rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Gode- FROY DE Bouillon à la conquête de la Terre-Sainte : voilà alors de qui je descends en ligne directe ^. (éd. 5.)
Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui i 3st pas vertueux; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de
11 y a des choses qui ramenées à leurs principes et à i6. leur première institution, sont étonnantes et incompré-
1. Ce mot est en italique dans les éditions 5 et 6. — Une clef manuscrite nomme les Jésuites en regard de ce membre de phrase : les Jésuites étaient-ils intéressés dans les gabelles?
2. Var. (édit. 5) : Je le déclare nettement, dit ***, afin que l'on s'y prépare , et que personne un jour n'en soit surpris. Si je fais jamais une belle fortune, il y a un Geoffroy D*** que toutes les chroniques, etc.
3. Ce Geoffroy de la Bruyère n'est pas de l'invention de notre auteur. Un Geoffroy de la Bruyère prit part à la troisième croisade, et mourut au siège de Saint- Jean d'Acre en 1191, ov périt également Guillaume de la Rochefoucauld, vicomte de Chàtelleraut : en le mettant à la suite de Godefrcy de Bouillon, la Bruyère l'a donc fait vivre près d'un siècle trop tôt. Il est nommé Gaufridus de la Brivere dans les Annales rerum Anglicarum de Roger de Hoveden, et Gaufridus de la Bruyère dans la Vie de Henri II roi d' Angleterre^ de Benoît Petroburgcnsis : voyez le Recueil des Historiens des Gaules , tome XVII, p. 5i2.
lyo DE QUELQUES USAGES.
hensibles. Qui peut concevoir en effet que certains abbés, à qui il ne manque rien de l'ajustement, de la mollesse et de la vanité des sexes et des conditions, qui entrent auprès des femmes en concurrence avec le marquis et le financier, et qui l'emportent sur tous les deux , qu'eux-mêmes soient originairement et dans Tétymologie de leur nom ^ les pères et les chefs de saints moines et d'humbles solitaires, et qu'ils en devroient être l'exemple? Quelle force, quel empire, quelle tyrannie de l'usage! Et sans parler de plus grands désordres, ne doit-on pas craindre de voir un jour un jeune abbé ^ en velours gris et à ramages comme une éminence , ou avec des mouches et du rouge comme une femme? (éd. 4»)
Que les saletés des Dieux, la Vénus, le Ganymède et les autres nudités du Carrache aient été faites pour des princes de l'Eglise, et qui se disent successeurs des Apôtres, le palais Farnèse ^ en est la preuve*.