PRÉFACE. XXVII
souplesse à l'esprit, apprenne à enchaîner ses idées; à rendre, là où le sujet et le genre le permettent etsouvent le demandent, cet enchainement par les mots; à dévider, sans l’embrouiller, l’écheveau du raisonnement. Pour reprendre haleine, marquer les repos, faire de petites haltes, pas n’est besoin d’entières solutions de continuité : il faut pour nier à notre idiome cette aptitude à la période, qui y est moindre que dans les langues à flexion nominale, mais qui ne lui manque assurément pas, il faut pour la lui nier ou la lui vouloir ôter, n'avoir pas pratiqué nos grands orateurs. Ils savent unir les propositions de manière à en faireun ensemble net ct dégagé, allonger leur course sans s’essoufller, varier les allures ; ils savent, si l’on veut me passer cette autre figure, couvrir la pensée, je ne dis pas d’une robe sans couture, mais d’un habit bien cousu, et ne la condamnent pas à n'être vêtue, quelle qu’elle soit, que de pièces et de morceaux. Qu'on me pardonne cette digression ; mais je crois qu'il
importe vraiment de réagir contre cette tendance à supprimer la .
difficulté pour ne pas enseigner l’art de la vaincre, à méconnaître ce que peut notre langue, et, je le répète, à l’appauvrir, à diminuer ses moyens, SES ESSOUrCES,
Je reviens à la Bruyère. Il me reste à dire que, dans l'étude de sa langue, il faut, non-seulement pour la structure des phrases, mais à tous égards, distinguer entre ses divers genres d’écrits. Les différences sont grandes, d’abord entre la partie traduite du grec, les Caractères de Théophraste, et les œuvres originales ; puis, à ne prendre que celles-ci, entre l’ouvrage capital, les Caractères ou les mœurs de ce siècle, et le reste des œuvres : d’une part le Discours à l’Académie ; d'autre part les annexes et préliminaires, tels que la préface de ce discours, puis le Discours sur Théophraste, la préface des Caractères ; et d’autre part encore les Lettres. Je ne parle pas des Dialogues sur le Quiélisme : bien que leur attribution à la Bruyère ait beaucoup de vraisemblance, l’authenticité n’est point assez incontestable pour qu'on ait cru devoir grossir le Lexique de leurs mots et tours remarquables. D'ailleurs ce serait surtout pour un vocabulaire spécial et technique de théologie et de mysticisme qu’il y aurait de l'intérêt à les dépouiller. Au point de vue littéraire, quoique restant à une infinie distance des Provinciales, ils ne sont certes pas sans mérite et ne manquent ni de force logique, ni de mordant, ni de finesse; maisilsne marquent point dans l’histoire de la langue de manière à fournir d'importantes et vraiment intéressantes additions à nos relevés de termes et de tournures. Comme toute traduction, celle de Théophraste, dont il sera facile de distinguer les extraits, pour peu qu'on veuille bien y prendre garde, par les chiffres des renvois (1, 33 à 88), ne rend pas un sûr et pur témoignage de la manière de notre auteur. Quoique sa version ne soit pas un simple calque, loin de là, elle participe trop du style de l'original qu'elle a à
reproduire, pour pouvoir nous montrer vraiment quel usage le grand moraliste fait de la langue quandil l’emploie à sa guise et pour rendre sa propre pensée. Ses préfaces et dissertations préliminaires sont plus propres à le caractériser; on les pourrait vouloir plus coulantes, mais par cela même que l’art les a moins achevées et dégagées, elles font mieux voir peut-être, non ce que peut l'écrivain, mais ce qu'il fait de naturel etpremiermouvement. C’est ce que nous montre aussi, et moins à l'avantage de son esprit que de son caractère, une partie de ses Lettres : celles qu’il adresse au grand Condé au sujet des études de son petit-fils; ce sont de courts et rapides bulletins, négligés, plus que simples. Y semer les traits, y faire de l’esprit, n’eût pas été de fort bon goût, ni, en ce temps-là, suffisamment respectueux avecson Très-haut et Sérénissime correspondant; mais avoir tant d’esprit et s’en pouvoir défendre et abstenir à ce point ne laisse pas d’étonner. Dans une autre lettre, celle à Phélypeaux, comte de Pontchartrain, trouvée récemment à la Bibliothèque nationale, et que nous donnons au tome IT, p. 522-526, ce qui étonne, ce n’est pas l'absence de toute prétention à l'esprit, c’est plutôt le contraire, et surtout le genre d'esprit auquel cette prétention aboutit: je ne sais si l'on trouverait ailleurs, dans une littérature quelconque, un tel homme, un penseur aussi profond, aussi délicat, prenant plaisir à un tel jeu, à des riens aussi fades, à écrire et lire des plaisanteries faites sur le ton de cette lettre et des deux que nous avons de Phélypeaux à luit. Dans le Discours à l’Académie ?, évidemment très-soigné à tous égards, on peut relever peut-être quelques traits d’un goût risqué, et, çà et là, un certain embarras dans les constructions; mais, du reste, il est assez conforme, en général, pour le style et la langue, à ce qu'on peut appeler la vraie manière de la Bruyère, à celle qu’a immortalisée sa grande œuvre des Caractères.
Ce livre, qui lui a donné et lui conserve un haut rang parmi nos grands écrivains, est un ouvrage, non de prompt et premier jet, mais de patient labeur, le fruit d’un art consommé. Nulle part on n’est tenté de se dire qu'il lâche la bride à sa plume, et s’abandonne de prime saut à sa verve : il compte et assure tous ses pas ; c'est même d'où lui vient parfois je ne sais quel air (oserai-je le dire?) un peu trotte-menu. Ilsuit de là, à savoir de cette habitude de minutieuse attention, que sa langue, tout en témoignant, dans son ensemble, du bon usage de son temps,nous marque principalement,en ce qui frappe, ressort, se distingue, le tour personnel de son esprit, et que, parmi les exemples réunis dans ce Lexique, les plus remarquables caractérisent plus le style de la Bruyère que la langue du temps où il écrivait, de la fin du dix-septième siècle.