PRÉFACE. XXIX
Au reste, nos lexiques ont bien ce double objet, de relever à la fois ce qui est de l’époque et ce qui est de l’homme. Ce qui appartient à l’époque ne nous frappe que si l’usage s’en est ensuite perdu ou modifié; ce qui appartient à l’homme, que si la langue n’en a pas enrichi son commun trésor, n’en a pas fait le bien de tous. Tout esprit original et puissant laisse sa trace dans l’idiome qui a la bonne fortune d’être manié par lui, et cette trace, à la longue, est d'autant moins visible, qu'on a plus généralement pris goût à la suivre. Plus le nouveau est adopté, moins on garde souvenir et reconnaissance à qui l’a fait ou trouvé.
Les grands auteurs de style tempéré, comme la Bruyère, ceux qui, en fait de langage, n'aiment point, pour employer ses expressions, « leremue-ménage, » et ne sont point « personnes de grand fracas, » ne laissent point pour cela d’avoir sur la langue uneinfluence efficace et durable, influence qui s’exerce, d’une manière générale et latente, sur ses habitudes mêmes et ses aptitudes, plutôt qu’elle ne consiste dans la création ou l'emploi original de tel ou tel mot, de telle ou telle façon de dire. Toutefois, en ce dernier genre aussi, la Bruyère n’est pas pauvre : les expressions dont l'honneur lui reste sont assez nombreuses. Mais je crois qu'il a surtout bien mérité du français en cultivant, et, par son exemple, enseignant à cultiver plusieurs des plus précieuses qualités de notre idiome, la précision, la finesse, la délicatesse des nuances, la force expressive, en montrant combien il se prête soit à aiguiser, soit à serrer et arrondir la pensée. Dois-je dire : bien mérité, sans restriction? Plusieurs de ces qualités en viennent aisément à être de ces doux vices dont parle Quintilien! ; l'abus est facile; et convenons que la Bruyère lui-même ne s’en est pas toujours gardé.
Ad. Recent.