‹ Œuvres de La BruyèreChapitre 44 sur 797 · ORTHOGRAPHE · texte numérisé non relu

ORTHOGRAPHE

Nous avons peu de chose à dire de l'orthographe de la Bruyère telle que nous la montre le petit nombre de lettres autographes que nous avons de lui, qui se trouvent presque toutes, nous l'avons dit, dans les archives de la maison de Condé, auxquelles Mgr le duc d’Aumale nous a donné si obligeamment accès 1. Ces lettres ont été écrites en 1685 et 1686, c’est-à-dire peu de temps avant la publication des Dictionnaires de Furetière (1690) et de l'Académie (1694), qui devinrent guides et autorités en cette matière, et avant l'entrée de la Bruyère dans l’illustre compagnie. L'orthographe n’y a rien qui soit personnellement propre à notre auteur ; et ellen’est pas non plus rigoureusement uniforme. Dans la plupart des cas, il se règle, en se permettant quelques libertés et inconséquences, sur l’usage le plus général de son temps.

Ainsi 1° il emploie le plus souvent l'y au lieu de notre t, soit formant à lui seul un son final, comme dans ny, cy, icy, soit terminant une diphthongue, également finale, comme dans J'ay, je trouvay, je seray, je feray, je continueray, etc.; moy, quoy, roy: luy, celuy, aujourd'huy. Mais nous trouvons aussi, une seule fois, J'ai, lui, j'essaierai, Chantilli (contre neuf fois Chantilly); Conti (exemple unique du mot); deux fois Savoie (contre trois fois Savoye); une fois stile. Dans les noms des jours de la semaine, nous avons à peu près autant d'exemples de l'i que de l'y, excepté pour lundi, qui est écrit constamment (neuf fois) par &. Nous rencontrons deux fois hier, deux fois aussi hyer (ce sont nos seuls exemples de la voyelle au milieu d'un mot, suivie d’un e ouvert); devant un e muet, pluye (six fois).

Là où l'y, dans notre orthographe, qui est aussi celle de Furetière et de l’Académie, fait double son, entre deux voyelles, il le remplace par i, comme Richelet (1679 et 1680): moien, voiéz, voiage, emploier, envoia.

2° Il termine par es la seconde personne du pluriel des verbes ; seres, avies, aures, Jferes, voules; il écrit de même ches pour chez; asses, ou avec un accent assés, pour assez. Il termine au contraire par ez le pluriel du participe passé féminin : consacreez, enseigneez, oublieez ; nous n'avons qu’un exemple du participe pluriel masculin, et avec la désinence és. — Dans sa lettre à Pontchartrain qui est à la Bibliothèque nationale il écrit différemment la désinence de la seconde personne: ignoriéz, voiéz, epouseréz, devéz, pouvéz ; une fois voulez, sans accent. Dans cette même lettre nous avons le pluriel du participe masculin : eschaufféz. Nous y rencontrons également deux fois z, pour s, à la fin des noms interetz et endroitz.

Au milieu des mots, nous trouvons, contrairement à l'usage, aussi bien de Richelet que de l’Académie et de Furetière, l's dans gaselles et onsieme (ailleurs onze); le z dans blazon, carrouzel, assizes. :

3° Des diverses consonnes étymologiques non prononcées, l's est la seule que nous

1. Nous regrettons de n'avoir pas sous les yeux, en écrivant ceci, les manuscrits mêmes : Ils sont, en ce moment, enfermés dans des caisses et inaccessibles. Nous nous en rapportons à des copies faites autrefois pour nous, que nous avons tout lieu de croire exactes.

LXx LEXIQUE DE LA BRUYÈRE.

rencontrions d'ordinaire: prest, estude, conqueste, chrestien, fenestre, interest. nostre, tost, aoust, visle, relaschement, gasleau, eschaufféz, eslevé, etc. D'autres consonnes étymologiques nous ne trouvons d'exemples que Je scai, il scait, il scaura, scavoir (cédille omise); Joincte et parfaictement. Joïignez-y le c inséré à tort et par mégarde. dans scitué. Pour les additions de voyelles, nous n'avons remarqué que l'e devantu, dans veü, leümes (de lire), seürement, asseürer (ailleurs assurer).

4° Les doublements de consonnes sont fréquents. Il écrit, avec l'Académie (1694). appercevoir, fidellement, traille, eclatla, exclurre ; et, avec Furetière (1690): con duitle; mais aussi, sans avoir pour lui ni l’une ni l'autre autorité: suille, ensuitle, ecrille. D'une consonne pour deux, nous n'avons remarqué d’autres exemples que inaplication, gouliere ; c’est l'orthographe de Richelet.

5° Au pluriel des noms en ant et en ent, nous trouvons constamment les finales ans, ens. Aïnsi : lenans, suivans, evenemens, etc. L'Académie (1694) conserve le {; c'est aussi l'usage le plus ordinaire de Furetière (1690), chez qui pourtant on trouve aussi l’autre forme : voyez, par exemple, à l’article Enranr. Richelet (1679 et 1680) écrit comme notre auteur : ans, ens.

60 Notons encore quelques faits particuliers, comme les formes, très-usitées alors, mecredy ; la dance, on dance, reponce; avantures, vangeoil ; parreins, marreines; autheur ; en outre connessence, avec e pour oi et pour a; la double orthographe compte etcomlte; je rend et je repons; encor, sans e; de même cuir, pour cuire; l'inadvertance : trois quart d'heure, sans s.

7° La Bruyère se donne grande liberté pour les noms propres. Il écrit Alleman, Angleterre et Anglelterre, Autriche et Authriche, Holstein et Hostein; Turcq, Tekehli, Danemarch, Rhein (à l'allemande), Chambor. Il francise MNortlingue (Nordlingen), Villefrance (Villafranca). Il écrit Milanes, pour Milanais; « Sa Majesté Maroquine, » pour « Marocaine ».

8 Son accentuation est presque nulle. Comme la plupart de ses contemporains, il ne fait usage ni de l'accent grave, ni presque jamais du circonflexe, etne marque guère de l’aigu que la finale é, quelquefois ée, és: gré, moilié, apresdinée, assés; les participes passés masculins (nous rencontrons une fois la désinence és, une fois la désinence éz), point les féminins, qu'il termine, nous l'avons vu, par eez. Il écrit etablissement, epineux, serenissime, amere, derniere, trouverent, etre, naitre, gout, Jjat à l'imparfait du subjonctif), etc. En revanche, nous trouvons marqués du circonflexe : foù, il a plà, j'ai crà. — Le tréma lui sert, selon l'usage du temps, à distinguer lu voyelle de l’u consonne (v): eü, veü, veüe (vu, vue), diminüe, interrompües, avoüer, foüasse. — Il se passe, nous l'avons dit, de la cédille: scavoir, Krancois, menaca, en deca, etc. — Le plus souvent pas d'apostrophe : cest, jay, quil, lon, letat, etc., mais une fois aussi qu'il, l'on; nous en trouvons une également à jy, s'il, l'avouer, etc., et à un mot qui dès lors n’en prenait plus: d'avantage. — Pas de majuscule, pour ainsi dire, ni au commencement des phrases, ni aux noms propres; une çà et là aux noms communs, mème à un verbe, par exemple : «se Brouilleroit-il avec le roy de maroc (sic)? »

Nous ne nous arrêterons pas longtemps à l'orthographe des éditions publiées du vivant dela Bruyère. Nous ne savons pas quelle est, dans cette orthographe, la partde l’auteur, ni jusqu'à quel point l'on s’est conformé à celle du manuscrit, soit autographe, soit simple copie, qu'il avait donné à l'imprimeur. Ce qui nous porterait à croire que, dans ces impressions, qui du reste sont loin d’être entièrement uniformes, le typographe est, quant à la manière d'écrire les mots, pour plus que l'auteur, c’est a comparaison des éditions avec les lettres qui nous restent de lui. Entre celles-ci et celles-là il y a bien des différences.

Les éditions se rapprochent beaucoup de la méthode de Richelet : ainsi pour l'a au licu d'e dans des mots comme avanture, pancher, restraindre, ete. ; pour le contraire, l'e au lieu d’a, dans quarente; pour la substitution d'une consonne simple à une consonne double, là où nous n’en prononçons qu'une, par exemple, dans solise, molesse, tranquilité, sale (pour salle), etc., même dans paralaxe, où M. Littré marque que

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