‹ Œuvres de La BruyèreChapitre 5 sur 797 · PRÉFACE. VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. VII

acceptions celle d'homme probe, comprenait, en outre, et plus souvent, «toutes les qualités agréables, pour parler encore comme l’Académie (1694), qu’un homme peut avoir dans la vie civile, » et ne voulait dire autre chose, en ce sens-là, que « galant homme, homme de bonne conversation, de bonne compagnie. » On voit par un des exemples cités au Lexique qu'il arrive à l’auteur des Caractères d’attacher à cette expression un sens qui est loin d’être identique avec le sens premier d'homme probe, le seul que l'usage lui laisse aujourd’hui : « L’honnête homme, dit-il (II, 99), tient le milieu entre l’habile homme et l’homme de bien. »

Dès la première édition de son Dictionnaire (1694), l'Académie n'applique le nom d’artisan, à moins qu'il n'ait un complément, comme dans cet endroit de notre auteur : « Ces grands artisans de la parole » (II, 460), qu’à celui « qui exerce un art mécanique, un métier. » La Bruyère en élève fort le sens et l’étend aussi loin que celui d'art, quand il nous dit (1, 147) : « Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que l’art et la science qu'ils professent; ils lui rendent avec avantage, par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes. »

Il restreint de même moins que nousl’acception d’ouvrier, et emploie ce nom dans le large sens qu’ont ceux de même radical œuvre et ouvrage. Il ne l’applique pas seulement au grand architecte de jardins le Nostre (LI, 258), mais au sculpteur Bernin (IL, 445),à Phidias, à Zeuxis (I, 271). Dans un exemple bien connu, il dit en parlant d’une lecture qui élève l'esprit : « L'ouvrage est bon, et fait de main d’ouvrier. » L'usage, à la fin du dix-septième siècle, justifiait cette étendue de signification. Du moins la définition académique d’ouvrier, en 1694, est simplement : « Qui travaille et fait quelque ouvrage; » et à cette définition le Dictionnaire ajoute d’une manière générale : « Il se dit aussi de ceux qui font des ouvrages d'esprit. » L'édition de 1835 rétrécit Le sens et définit ce nom ainsi: « Qui travaille habituellement de la main et fait quelque ouvrage pour gagner sa vie. » L'application aux ouvrages d'esprit est, dit-elle ainsi que la cinquième (1708), figurée et familière. Les éditions intermédiaires de 1718, 1740, 17062, ne diffèrent de la première, de 1694, que par l’addition des mots : « de la main, » après « qui travaille. »

Comme termes toujours fréquents et usités, mais autrement que jadis, nous pouvons citer encore les troupes, pour l’état militaire : « Le mettra-t-on dans les finances, ou dans Les troupes ? » (I, 153), « Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat » (1, 353); atlache (1, 193), pour agrafe, broche; pancartes (I, 252), pour « billets d’enterrement, » comme la Bruyère lui-même l’explique par une note; le fruit, pour le dessert : « Il se lève avant le fruit » (I, 13); les assieltes, pour les entremets (IT, 56).

Une modification plus légère, mais néanmoins bien sensible, est

ur LEXIQUE DE LA BRUYÈRE.

celle du nombre (le pluriel où nous mettons le singulier) dans l’em> ploi du mot peuple : « La curiosité des peuples empressés de voirle Prince » (I, 388). Le Lexique indique cinq autres exemples de cet usage, qui est analogue à celui de l’anglais people avec le verbe-au pluriel, au sens de gens, monde, on. Voyez à l'Introduction gramma= ticale, p. xxx1v, 2°, un bon nombre de singuliers et de pluriels s’é= cartant de notre usage; et à la même page, 1°, lesrares divergences de genre.

Les mots qui ont le plus d'influence sur la physionomie du dis= cours, qui par la différence de leurs emplois, d'une époque à l’autre, diversifient la langue de la façon la plus marquée, ce sont naturellement les mots les plus fréquents, ceux qui reviennent le plus souvent, et d’abord et surtout ces exposants de rapports qui servent à lier entre eux les exposants d'idées, etauxquels on pourrait appli= quer, comme nom générique, la dénomination restreinte àuneseule de leurs espèces, d'articles ou jointures. Tels sont, outre les articles proprement dits, d’une partles pronoms, surtout les relatifs et les per= sonnels de la troisième personne, et de l’autre les particules, à savoir: les prépositions, les conjonctions, quelques adverbes. On trouvera réunis dans le Lexique, et particulièrement dans l’Introduction gram= malicale, de nombreux exemples où la façon dont la Bruyère use de ces sortes de mots tranche sur la nôtre d’une manière frappante : la rencontre, à chaque pas, des diversités de ce genre est assurément, par sa fréquence même, une des marques les plus distinctives de ces deux époques de la langue séparées par environ deux siècles.

Une autreclasse de mots dont la comparaison est très-propre aussi à dater la langue, c’est celle de certains noms, figurés pour la plu= part, mais sans qu’on sente, pour ainsi dire, tant on yest fait, qu'ils le sont, à qui l’élasticité de leur signification permet d’entrer dans un grand nombre de locutions. Voyez, entre autres, dans le Lexique, Part, Partie, Pornr, Fonp et Fonps, Enprorr, Tour, Jour, Jeu, Démanone, etc.

Nous en dirons autant des verbes à multiple usage qui se prêtent à mille tours, prennent les compléments et déterminatifs les plus divers, comme étre, avoir, faire, tenir, mettre, jeter, remplir, etc. On trouvera, aux articles de ces noms et de ces verbes, quantité d'emplois qui distinguent la langue de la Bruyère de la nôtre.

Outre ces mots de rencontre habituelle dont le discours est parsemé et qui en affectent tout l’ensemble par leur fréquent retour, il en est beaucoup d’autres qui nous frappent, les uns comme étant dès lors ou comme devenus depuis des termes de style rare et choisi, les autres parce que leursignification, sans se modifier autant que dans la catégorie citée plus haut (p. vr et vin), s’est nuancée plus ou moins sensiblement,du temps denotreauteur aunôtre,ouqu'il ya mislui-même des nuances qui lui sont propres. Il y a dans sa manière une finesse,

PRÉFACE. Ix

un sentiment des nuances qu’on peut être tenté parfois de nommer excessifs. Bien souvent il détourne les expressions de ce qu’on peut appeler la grosse et simple acception : par sa façon de les construire, de les entourer et accompagner, elles prennent chez lui, au moyen du reflet des expressions voisines, des valeurs réduites ou étendues qui veulent, pour être bien comprises, une subtile attention. Il s’ensuit que, parmi les passages que nous allons citer à ce propos, il en est un bon nombre qui ne témoignent pas du commun usage de l’époque, et qui ont plutôt un caractère original, personnel. Mais que la signification particulière et l'application des mots soient, dans ces passages, propres à l'écrivain, ou qu’elles appartiennnent à la langue deson temps, toujours est-il qu'employés comme ils le sont, ces mots, tout en gardant, pour de bons yeux, une suffisante clarté, étonnent à des degrés divers, et sont à relever, dans une étude comparative, pour ce qu'ils offrent d’insolite, d’inattendu. Les exemples que je choisis, montreront quel genre de différence de son langage au nôtre et probablement, dans plus d’un, à celui de ses contemporains mêmes, j'ai ici en vue. Je ne suis pas seul, je crois, à me sentir, je ne dis pas choqué, mais arrêté un moment, comme on l’est par l’'inaccoutumé, et surpris plus ou moins, par les emplois de mots que voici. Je les range dans l’ordre alphabétique, afin que le lecteur, voulant en retrouver tel ou tel qui l'aurait frappé, le puisse aisément.

« Un sot riche et accrédité » (I, 258); « Seguier a été grand et accrédité sans ministère » (II, 467): ayant du crédit, de l’autorité, grande considération. L'Académie, dans les premières éditions de son Dictionnaire, n’applique aussi le mot qu'à des noms de personnes ; ce n’est qu’à partir de 1740 qu’elle le construit avec certains noms de choses.

« La lune n’achève par jour que cinq cent quarante mille lieues » (IT, 259). L'Académie ne donne, dans ses diverses éditions, nul exemple de cet emploi d'achever.

Action, désignant d’une manière générale toute pièce d’éloquence : « L'action de Monsieur de Meaux » (II, 491); « Cette action de Monsieur de Meaux » (ibidem) : c’est l’oraison funèbre de la princesse Palatine.

« Je ne sais point si le chien... affeclionne, s'il craint.…, s’il pense » (I, 255); « Affectionner une affaire » (I, 60). Nous avons là deux acceptions remarquables du verbe affectionner ; dans le premier exemple, il est pris absolument ; dans le second, il signifie : « prendre une affaire à cœur, désirer qu'elle réussisse. »

Ajuster : voyez ci-après, p. xt, Concilier.

« Vos voix... toujours libres et arbitraires » (II, 472): arbitraires, qui dépendent de votre seule volonté, et dont vous disposez à votre gré, que vous donnez à qui il vous plaît; il s’agit des votes pour une élection à l’Académie.

« Il cueille artistement cette prune exquise » (II, 139) : avec art et industrie. L’adverbe appliqué à un acte de ce genre ne tranche pas sur notre usage par vétusté, mais plutôt, il me semble, sur celui du dixseptième siècle, par je ne sais quoi de moderne. Dans les trois autres exemples anciens que cite M. Littré, il n’est question que de choses travaillées ou rangées avec art.

x LEXIQUE DE LA BRUYÈRE.

« La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de petites républiques... Tant que cet assemblage est dans sa force.., l’on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des siens » (I, 276) : cet assemblage, cette union, cette association, cette coterie.

« Il ne manque souvent à un ancien galant, auprès d’une femme qui l’atlache, que le nom de mari » (1, 175) : qui l'atlache, qui le tient, le retient dans ses liens, tour actif, pour nous moins usuel peut-être, mais bien plus expressif que ne serait le tour passif: « à qui il est attaché. » Le substantif attache, où le même radical arrive à une tout autre acception, celle d'agrément, consentement, n’est pas resté non plus du commun usage : « [ls ne comprennent point que sans leur attache on ait l’impudence de les espérer (les pensions, les honneurs) » (II, 247).

« Il cultive les jeunes (femmes)..., c’est son attrait » (IT, 157): c’est-àdire c’est son goût, ce qui l’attire.

« Ces mots aventuriers qui paroïissent subitement, durent un temps, et que bientôt on ne revoit plus » (1, 219): c’est-à-dire ces mots dont le passage dans Ja langue, où ils ne restent pas, sont comme une fortuite aventure ; cet endroit rappelle celui d'Horace, dont nous avons déjà cité quelques mots (ci-dessus, p. u, note 1) : Cadenique quæ nunc sunt in honore vocabula.

« L’éloquence de la chaire, en ce qui y entre d’humain et du talent de l'orateur, est cachée, connue de peu de personnes, et d’une difficile exécution » (II, 230) : cachée, pour être compris, a bien besoin de la suite : « connue de peu de personnes ; » c’est un secret, que peu connaissent, et possèdent ; nous n’appliquerions pas ainsi non plus le dernier mot: exécution ; ni le participe exécuté, comme il l’est dans ce passage où il est dit d’un « endroit d’une comédie, » qu'il « est très-plaisant et très-naïvement exéculé » (1, 137).

« Le capital pour une femme n’est pas d’avoir un directeur, mais de vivre si uniment qu’elle s’en puisse passer » (I, 181): le capital, c’est-àdire le principal, ce qui surtout importe. Relevons encore ici uniment, pour simplement, au sens d’égale et régulière simplicité. — Voyez plus bas, p. xx1, faire son capital de.

« Ils envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d’une grande célébrité » (1, 64) : célébrité, solennité ; c’est le seul sens que l’Académie donne au mot dans ses deux premières éditions ; mais dès 1740, elle ajoute l’acception ordinaire d’à présent : « grande réputation » ; plus tard (1798), elle fait de celle-ci le premier sens du mot, et dit l’autre vieilli.

« (Demander aux négociateurs) une certaine facilité, qui ne choque point leur commission ni les intentions de leurs maîtres » ([, 376): métaphore toujours juste et légitime, mais devenue rare dans cette acception, quelque fréquentes que soïent les occasions de s’en servir ainsi.

« Songez à pénétrer le sens du texte dans toute son étendue, et dans ses circonstances » (IT, 203): je crois que cet emploi du mot serait toujours aussi fort légitime, mais cela n’empêche point qu’il soit assez rare aujourd’hui. Cet autre emploi ne l’est pas moins: « Preférer..….. les sacrements donnés de sa main (de la main de son directeur) à ceux qui ont moins de cette circonstance » (II, 152): c’est-à-dire qui ont cette circonstance de moins, que celui qui les donne soit votre directeur ; je nai pas besoin de relever comme archaïsme le tour moins de pour de moins.

Cogner, avec le complément ouvrage : « Où fend-il, où cogne-t-il son ouvrage ? » (II, 85.)

PRÉFACE. xI

Comédie, étendu à toute pièce de théâtre ; il dit en parlant de Corneille : « Ses premières comédies (qui sont comédies en effet)... ; ses dernières (qui sont des tragédies) » (I, 139 et 140).

Concilier, non pas plusieurs entre eux, mais un seul avec lui-même : « Conciliez un auteur original, ajustez ses principes » (II, 203) ; le second verbe, ajuster, ne laisse pas d’être remarquable aussi dans cette phrase, et, avec un sens différent, dans la suivante : « Il n’est pas hors de sa maison, qu’il a déjà ajusté ses yeux et son visage » (T, 356).

« Comment résister à une si forte et si générale conjuration ? » (I, 369): au sens de coalition ; il s’agit de la ligue d’Augsbourg.

Content de, se contentant de : « Il ne donne pas de servantes à sa femme, content de lui en louer quelques-unes pour l’accompagner à la ville » (I, 77).

Déchiffrer, figurément, révéler, découvrir ce qui est secret ou resté obscur: « Ces... pancartes (billets d’enterrement) qui déchiffrent les conditions, et qui souvent font rougir la veuve et les héritiers » (I, 252). Voyez, dans le Dictionnaire de l'Académie, les deux locutions : « déchiffrer une affaire, » et « déchiffrer quelqu'un. »

Le dedans, (le) dehors, les affaires intérieures, les affaires extérieures : « Des citoyens s’instruisent du dedans et du dehors d’un royaume » (I, 346) ; « Une vaste capacité, qui s’étende non-seulement aux affaires de dehors..., mais qui sache aussi se renfermer au dedans » (I, 390).

« La raison... refroidie et ralentie par les années..., déconcertée ensuite par le désordre de la machine, qui est dans son déclin » (IL, 26) : déconcertée, troublée dans ses vues, dans l'harmonie de ses opérations.

« Le rebut de la cour est reçu à la ville dans une ruelle, où il défait le magistrat » (1, 177) : triomphe de lui, a l’avantage sur lui; le mot est aussi à remarquer dans l'exemple suivant: « Il n’y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du Prince... Les gens fiers et superbes sont les plus défaits, car ils perdent plus du leur » (I, 300).

« Il porte des chemises très-déliées » (IL, 154): des chemises très-fines ; et au figuré : « Le panneau le plus délié » (1, 381): le piége le plus fin, le plus subtil ; il nous semble bien que cet adjectif, dans le premier sens surtout, n’est plus aussi usité qu’autrefois, quoique l’Académie ait persisté jusqu'en 1835 à donner, comme en 1694, les exemples : « étoffe déliée, toile déliée. »

«Il dit qu'ils (ces vins de Rhodes et de Lesbos) ne démentoient point leur terroir » (1, 17); « Si le plus petit (de ces astres) venoit à se démentir et à rencontrer la terre, que deviendroit la terre ? » (II, 265) : double emploi de démentir, qui se déduit bien de ses acceptions ordinaires, car le premier est très-voisin de démenlir son origine, et dans le second le sens est « cesser d’être ce qu’on est, de faire ce qu’on fait ; » mais l’un et l’autre offrent pourtant une nuance de style assez particulière.

Dernier, marquant le superlatif, le plus haut point, parfois devant des noms auxquels nous ne sommes pas habitués à le joindre : « Le dernier mépris » (1, 310); « Le dernier dégoût » (I, 332); « C’est le dernier secret, c’est un mystère » (I, 218).

« Poussé par le jeu jusques à une déroute universelle » (1, 270). Aïlleurs (1, 272, n° 81), il Joint déroute, comme faisant gradation, au mot ruine ; l'Académie, qui traduit ce terme par « renversement total des affaires de quelqu'un, » ne l’accompagne, quant à l’usage, d’aucune restriction ; mais on peut dire cependant, je crois, qu'il est devenu rare, même dans la langue des lettrés.

« La ville dégoûte de la province ; la cour détrompe de la ville » (I, 337). L'Académie, dans ses cinq premières éditions, donne, sans observation, cet exemple, semblable au nôtre: « Je veux vous détromper de cet

x LEXIQUE DE LA BRUYÈRE.

homme-là. » A partir de la sixième (1835), elle ajoute: « ou mieux sur le compte de cet homme-là. » N'est-ce pas critiquer une bien légitime hardiesse, et appauvrir la langue pour vouloir, sans besoin, l’éclaircir ?

Echapper à, en parlant d’une chose désirable, d’un plaisir : « J’ai mené un vrai deuil d’avoir échappé au plaisir d’entendre une si belle pièce (d’éloquence) » (II, 4g1). Le mot ne se dit, et l’on peut ajouter ne se disait guère qu’en parlant d’une chose qui est à craindre ou à fuir. Je n’ai pas besoin de faire remarquer la figure, également digne ici d'attention, et que nous relèverons ailleurs, de « mener un deuil ».

Voyez au Lexique, à l’article Excacemenr, des sens divers de ce mot, presque tous passés d’usage.

Entélement, pour engouement, sens que l’Académie dit rare, et dont elle ne donne pas d’exemple où le mot désigne la personne même pour laquelle on s’engoue : « Vous étiez la coqueluche ou l’entétement de certaines femmes » (I, 237).

« Une physionomie... embarrassée dans une épaisseur de cheveux fer » ([, 328): emploi remarquable de l’abstrait.

« Giton a... l'estomac haut, la démarche ferme » (1, 272): c’est-àdire, il a, porte la poitrine haute.

Etablissement, avec ou sans épithète, pour poste, fonction, état (avantageux) dans le monde : « Le mérite qui est seul et dénué de grands éfablissements » (T, 309); « Toute association qui ne roule pas sur les établissements et sur l’intérêt » (II, 459). Dans la phrase figurée qui suit, le mot marque un programme d’études, un plan arrêté par le maitre: « Quelque nouvel établissement que je fasse au sujet des études de Monsieur le duc de Bourbon, je déménage sans peine pour aller où il plait à Votre Altesse » (II, 478). Du sens qu’a le substantif dans nos premiers exemples, on peut rapprocher celui du participe dans cette phrase : « Quelle est la roture un peu heureuse et établie à qui il manque des armes ? » (II, 165.) Ztablie, ayant ses affaires en bonne situation.

« Je me fais un devoir étroit... de les avancer tous deux » (II, 5oo): un devoir rigoureux, même sens que celui de l’adverbe dans l’exemple suivant: « Les choses que nous sommes étroitement obligés de faire » (UT, 48).

Nous ne joignons plus l'adjectif excellent, bien que son sens paraisse devoir le permettre, à un nom quelconque de qualité, mais seulement à quelques-uns; nous ne dirions pas : « Emire avoit deux frères... d’une excellente beauté » (I, 196) ; nous ne mettrions pas non plus au superlatif ce même mot, dont le positif marque déjà ce degré : « Le plus excellent mérite » (I, 151).

Exclure quelqu'un de, avec l’infinitif, l'empêcher, lui interdire de, lui ôter le droit de : « Il exige d’abord de petites choses... qui ne l’excluent pas d'en demander une plus grande » (I, 374).

Exécuter, exécution : voyez plus haut, p. x, Caché.

Exempt de, avec l'infinitif, dispensé de: « L’on s’est trouvé exempt de le charger (cet ouvrage) de doctes commentaires » (T1, 32).

Expression, absolument : « [Ceci] demande du bon sens et de l'expression » E 224): c’est-à-dire, des mots appropriés, disant bien ce qu'ils doivent

ire

«. Ecterminer les voleurs » (II, 189): au sens ancien et étymologique, en purger le pays, en bannir et faire disparaître l’engeance.

« Il ya des gens... qui ont une fade attention à ce qu'ils disent » (I, 229) : fade, insipide, sans goût, sans agrément ; « rien d’heureux ne leur échappe, » ajoute la Bruyère : on voit qu'il applique à la cause l’épithète qui convient à l’effet.

Farceur, employé de façon à pouvoir signifier, soit auteur, soit acteur

PRÉFACE. xIII

comique : « Le paysan ou l’ivrogne fournit quelques scènes à un farceur » (I, 138).

Féroce, férocité, au sens qu'ont d’ordinaire en latin les mots correspondants, c’est-à-dire, de « farouche, âpre, humeur farouche » : « Les jeunes gens (sont) durs, féroces, sans mœurs ni politesse » ([, 327); « Il lui faut (à l’homme) une disgräce ou une morüfication pour le rendre plus humain, plus traitable, moins féroce, plus honnète homme » (1, 335); «Il y auroit une espèce de férocité à rejeter indifféremment toute sorte de louanges » (I, 229); « La brutalité est une certaine dureté, et j'ose dire une férocilé qui se rencontre dans nos manières d’agir » (I, 64).

« Un jeune adolescent qui passe de la férule à la pourpre (qui devient d’écolier juge) » (II, 187) : le signe pour la chose signifiée; double métonymie, ingénieusement élégante.

« Ils (un musicien, un maître de danse, etc.) ont un mérite fixe et des talents sûrs et connus qui amusent les grands » (II, 160): fixe, bien déterminé, bien établi, au sujet duquel il n’y a point de doute: les deux épithètes, sûrs et connus, du substantif talents, qui suit, expliquent le mot.

Foible, neutralement, au sens de faiblesse : « Les personnes graves... qui trouvent du foible dans un ris excessif comme dans les pleurs » (I, 137) ; « La galanterie est un foible du cœur » (I, 176); « Les vices, les foibles et le ridicule » (I, 30) ; « La dévotion vient... aux femmes... comme le foible d’un certain âge » (I, 183).

Forcer, violenter. Le mot n’a rien que d'ordinaire dans la locution « forcer la nature » (II, 18); l’Académie la cite. Il est plus remarquable dans ce passage, où l’auteur parle des hommes qui ont « tenté au delà de leur fortune, et forcé, pour ainsi dire, leur destinée » (I, 266).

« Il se tourne à droit, où il y a un grand monde, et à gauche, où iln’ya personne » (I, 356) : un grand monde, pour beaucoup de monde.

« [Il y a peu de] courtisans qui, par grandeur, où par une confiance qu’ils ont d'eux-mêmes, osent honorer devant le monde le mérite qui est seul » (I, 309) : grandeur, élévation de sentiments,

« Les sept voix qui ont été pour moi, je ne les ai pas mendiées, elles sont graluites » (II, 512): elles n’ont point été achetées par des sollicitations; nous dirions: « elles sont spontanées ; » le sens est éclairci par pas mendiées, qui précède.

« Sentir son argent grossir dans ses coffres » (1, 258) : nous emploierions bien ainsi grossir avec trésor, maïs non, je pense, avec argent.

« Un extérieur simple est l’habit des hommes vulgaires » (1, 156): habit, appliqué à extérieur.

Humeur, caprice, et particulièrement caprice chagrin : « Les meilleurs conseils... [sont] rejetés d’abord par présomption et par humeur, et suivis seulement par nécessité ou par réflexion » (II, 111). — Humeur, heureuse disposition pour composer, pour travailler, comme dit l’Académie, d'imagination et de génie : « Ceux qui écrivent par humeur, que le cœur fait parler » (1, 149). — Humeur, penchant à la plaisanterie: « L'on dit, par belle humeur, de ces choses froides, etc. » (I, 239.

Idéal, n'existant que dans l’idée, abstrait : « Cette philosophie est subtile et idéale » (II, 246).

« En restituant à un si beau nom (au nom de philosophe) son idée propre et convenable » (IT, 109) : son idée, son sens, sa valeur.

Impatient, désirant impatiemment ; impatience, désir impatient : « L'homme... impatient de la nouveauté... » (I, 249); « Se chercher incessamment les unes les autres avec l’impatience de ne se point rencontrer » (1, 294); « L'impalience de donner à mon livre plus de rondeur » (T, 108). L'Académie n’admet l'adjectif, non plus que le nom, en ce sens, qu'avec des infinitifs pour compléments, et le nom seulement après dans:

x1 LEXIQUE DE LA BRUYÈRE.

« être dans l’impatience de... : » quant à l’adjectif suivi d’un nom, elle ne lui donne que la signification de: « ne pouvant supporter, » et en nomme l'emploi poétique.

« Impertinent ou diseur de rien » (I, 39): outre la synonymie qui fait d’impertinent l'équivalent de diseur de rien, 1l y a encore à remarquer dans cet exemple ce singulier, qui ne s’emploicrait plus ainsi, du mot rien.

« Examiner l’homme indifféremment, sans beaucoup de méthode » (I, 29): sous les aspects divers, sans l’ordre qui peut naître de la distinction et différence des points de vue; l’auteur parle de lui-même ; c’est ainsi, dit-il, que dans son livre il examine l’homme. « Il y a quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment » (LI, 155) : comme sans intention, avec indifférence.

Double exemple du tour informé que, assez généralement condamné par les grammairiens : « Ils prennent soin que toute la ville soit informée qu'ils font ces emplettes » (I, 44); « Je crois que Votre Altesse Sérénissime est informée que les études de Monsieur le duc de Bourbon sont fort régulières à Fontainebleau » (IL, 495).

Innocent, dans le sens, toujours usité, d’irréprochable et sans méchanceté, mais avec des applications dont quelques-unes maintenant étonnent un peu : «On y remarque (dans les vers de Boileau) une critique sûre, judicieuse et innocente, s’il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais » (Il, 461); « Un Bourdaloue..….. ne fait point de peintures du crime ni plus vives ni plus énnocentes » (IT, 444); « La... une raillerie innocente » (I, 323 et 324).

« Instance des libertins » (IL, 253, note 3): objection des incrédules.

« (Le Prince), instruit jusques où le courtisan veut lui plaire » (II, 160): tour à noter, d’interrogalion indirecte après instruit.

« Is parlent Jargon et mystère sur de certaines femmes » (I, 282); « Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon » (1, 128). Dans le premier de ces exemples, jargon a un de ses sens ordinaires et veut dire, comme parle l’Académie (1694), « langage concerté que l’on fait pour n’être entendu que de ceux avec qui l’on a intelligence ; » dans le second exemple, si souvent cité, l’auteur paraît bien lui avoir donné cette autre acception, ordinaire aussi, de « langage du peuple, de paysans, » comme dit Furetière, qui, dans sa défimtion, ajoute à langage les épithètes, pas trèsjustes ici, ou qui du moins voudraient explication, de vicieur et corrompu ; il mentionne ensuite ce « jargon (ou patois), différent de la langue des honnêtes gens, que le peuple parle par toutes les provinces. » Sachons gré à Molière d’avoir été moins délicat que la Bruyère, de n'avoir pas fait fi de ce genre de vérité, mais mieux aimé copier la nature que d’y substituer le langage de ceux qu’on nommait « les honnètes gens ».

« Ils ne lui sourioïent plus, ils commençoient à ne le plus joindre » (I, 319) : à ne plus venir à lui.

« L'une et l'autre fortune (la bonne et la mauvaise) » (I, 336); « L'une et l’autre oraison (le français et le latin) » (Il, 465): deux emplois tout différents de lun et l’autre; au sujet du second, voyez ci-dessous, p. xv, au mot Oraison.

« Pensant mal de tout le monde, il n’en dit de personne » (1, 323): mal passant d’une catégorie grammaticale à une autre, employé dans le premier membre comme adverbe, dans le second comme nom.

Deux emplois remarquables de manier: « Ge qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié par le premier (Corneille) ; et par l’autre (Racine), ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion » (1, 142); « Manier à fond une vérité (en chaire) et l’épuiser » (ÎI, 235).

« Sans retarder le cours de notre histoire ordinaire et qui fait la mar-

PRÉFACE. xv

che de nos études » (IT, 494): qui fait l’objet suivi, constitue le cours régulier de nos études, des études dont je m'occupe avec mon élève ; je ne sais si la Bruyère se serait exprimé ainsi ailleurs que dans le style rapide d’une lettre.

Masquer, au sens neutre : « Jouez-vous ? masquez-vous ? Il faut répondre » (II, 120); « Ménophile..….. masque toute l’année, quoique à visage découvert » (1, 316).

« Une âme vile et mécanique » (11, 85). L'Académie, dans ses deux premières éditions (1694, 1718), donne au mot, comme opposé à libéral, le sens de « sordide et mesquin »; dans les deux suivantes (1740, 1762), celui d’ « ignoble et bas »; dans la 5e (1798), celui d’ignoble seulement ; et elle ne conserve aucun de ces sens dans sa dernière (1835). La suite de la phrase de la Bruyère explique la double épithète: vile el mécanique, par « à qui ni ce qui est beau ni ce qui est esprit ne sauroient s’appliquer sérieusement ».

« La vie de la cour est un jeu sérieux, mélancolique, qui applique » (I, 325): l’épithète mélancolique rend ici l’idée de tristesse, avec une nuance amoindrissante, qui s'applique bien à ce mélange dont parle Bossuet lorsqu'il dit! qu’on trouve à la cour, quand on enfonce, « un sérieux aussi triste qu'il est vain. »

Montre, fréquent encore dans la locution « faire montre de », mais ne se prêtant plus guère, au même sens, à être employé seul, comme ici : « Le nom de ce panégyriste semble gémir sous le poids des titres dont il

est accablé... Quand, sur une si belle montre, l’on a seulement essayé du personnage, etc. » (II, 228). — Comparez I, 260: « Le marchand fait des montres ».

Monument, dans son sens primitif, latin, de marque, marque publique, que l’Académie lui reconnaissait dans sa première édition (1694), mais ne lui reconnaît plus maintenant : « Il les dépose (les cheveux de son fils) dans le temple comme un monument d’un vœu solennel qu’il a accompli » (I, 73).

Moral, au sens où nous dirions de morale, trailant des mœurs : « Un ouvrage moral » (1, 114) ; « Un auteur moral » (II, 45o) ; dans une acception analogue : « Corneille est plus moral, Racine plus naturel » (1, 142) : il appelle Corneïlle moral, parce qu’on trouve, dit-il, dans ses pièces « des maximes, des règles, des préceptes ».

Nu, c’est-à-dire n'ayant pas fait toilette : « L'homme de lettres est trivial.; 1] est vu de tous, et à toute heure, et en tous états, à table, au lit, nu, habillé » (1, 249); comparez la phrase de Saint-Simon citée au Lexique : « tout nu en robe de chambre ».

Obligeamment, avec ménagement, avec indulgence : « Le faux dévot ou ne croit pas en Dieu, ou se moque de Dieu; parlons de lui obligeamment : il ne croit pas en Dieu » (IT, 247 et 248).

Opiniâtré, où nous disons plutôt opiniâtre : « Des haines longues et opinidtrées » (II, 5o).

Oraison, discours oratoire : « Les caractères... sont inévitables dans l’oraison » (II, 437); par extension, la langue où le discours est écrit: « Vous avez des écrivains habiles en l’une et en l’autre oraison » (II, 465) : c'est-à-dire en français et en latin. On lit dans le premier chapitre du de Ofjicis de Cicéron : utriusque oralionis, par quoi plus d’un interprète a entendu : « du latin et du grec ».

Ordre, rang assigné par la naissance, la condition : « IL semble que le mariage met tout le monde dans son ordre » (1, 159). — Rang dans l’affection et droits limités que donne la nature des relations : « Glycère..….. res-

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