Sans femme. (1817, 2G, 38.) La Rochefoucauld, ii
elle vint en un jour, sur les mêmes chevaux, à une lieue de Verteuil *, où j'étois. Elle m'envoya un de ses gens me dire son dessein d'aller en Espagne, qu'elle avoit perdu sa route, qu'elle me prioit instamment de ne la point voir, de peur de la faire connoître, et de lui donner des gens fidèles et des chevaux^. Je fis à l'instant même ce qu'elle desiroit, et j'allois ' seul la trouver sur son chemin, pour savoir plus précisément d'elle les raisons d'un départ si opposé à tout ce que je lui avois fait savoir; mais, comme on avoit vu un homme parler à moi en particulier, sans avoir voulu dire son nom, on crut aussitôt que j'avois querelle*, et il me fut impossible de me débarrasser de beaucoup de gentilshommes qui me vouloient suivre, et qui l'auroient peut-être reconnue : de sorte que je ne la vis point, et elle fut conduite sûrement en Espagne, après avoir évité mille périls, et après avoir fait paroître plus de pudeur et plus de cruauté à une dame chez qui elle logea en passant, que les hommes faits comme elle sembloit être n'ont accou-
ï. Le mot est écrit, dans notre manuscrit, tantôt VertoeH et tantôt Verteuil. C'était une terre de l'Angoumois, avec titre de baronnie, appartenant aux la Rochefoucauld. Le château, situé sur la Charente, a été reconstruit en partie dans ces derniers temps. C'est à Verteuil qu'après la mort de notre auteur on conduisit son corps : voyez Mme de Sévigné, tome VI, p. 3?, 4.
2. Voici le billet que Mme de Chevreuse écrivit de Ruffec (Charente, à six kilomètres de Verteuil) à la Rochefoucauld, qui reconnut l'écriture : « Monsieur, je suis un gentilhomme françois et demande vos services pour ma liberté et peut-être pour ma vie. Je me suis malheureusement battu. J'ai tué un seigneur de marque. Cela me force de quitter la France promptement, parce qu'on me cherche. Je vous crois assez généreux pour me servir sans me connoître. J'ai besoin d'un carrosse et de quelque valet pour me servir. » (V. Cousin, Madame de Chevreuse^ p. i39.)
3. J'allai. (1826, 38.) — T>eeon peut-être préférable; toutefois, avec le maïs qui suit, l'imparfait s'explique.
/{. Que j'allais me battre en duel.
tiinié d'en avoir*. Elle me renvoya de la fronlicre*, par un de mes «^ens , pour deux cent mille écus de pierreries, me priant de les recevoir en don si elle mouroit, ou de les lui rendre si elle me les envoyoit demander*. Le lendemain que Mme de Chevreuse fut partie, un courrier de Monsieur son mari* arriva à Tours, pour lui confirmer ce que je lui avois mandé de raccommodement de la Reine ; il étoit même charge pour elle de quelques compliments de la part du Cardinal. Cet homme, étonné de ne la point trouver, s'adressa à Farchevéquc de Tours, et lui dit qu'on se prendroit à lui de cette fuite. Ce bon homme, épouvanté de ces menaces, et affligé de l'absence de Mme de Chevreuse, dit tout ce qu'il savoit au courrier, et l'informa du chemin qu'elle devoit tenir; il dépécha encore d'autres gens après elle, et lui écrivit tout ce qu'il crut capable de la faire revenir; mais ce voyage, qui avoit été entrepris par une fausse alarme, fut continué par la perte de cette route dont j'ai parlé ; son malheur et le mien lui firent quitter le chemin où on l'auroit sans doute retrouvée, et lui fit prendre celui de Verteuil, pour me
I. Tallemant des Réaux, tome I, p. 4o5, rapporte les détails les plus singuliers. Mme de Chevreuse avait alors trente-sept ans, étant née presque avec le siècle, en décembre 1600.
a. De la frontière d'Espagne. (1817, 26, 38.) — Voyez dans V. Cousin, Madame de Chevreuse {Appendice ^ p. 436-439), V Extrait de rinformntion.... de la sortie de Mme de Chevreuse hors de France.
3. Voyez, dans le tome I, la note 4 de la page agS, et, plus loin, parmi les Lettre^., une de notre auteur, en date de septembre i638, adressée à M. de Liancourt.
4. Voyez ci-dessus, p. 4i note 3. — Leduc de Chevreuse envoya à Tours, avec autorisation du Cardinal, Boispille ou Boispillé, l'intendant de la maison do Chevreuse, portera la duchesse une abolition pleine et entière du passé. Il arriva, non pas le lendemain de son départ, mais neuf jours après. Voyez V. Cousin, à W/ppendice de Madame de Chevreuse , p. 428.
charger si à contre-temps de son passage en Espagne. Celte fuite *, si surprenante dans un temps où les affaires de la Reine s'étoient terminées avec beaucoup de douceur, renouvela les soupçons du Roi et du Cardinal, et ils crurent, avec apparence, que Mme de Chevreuse n'auroit pas pris un parti si extraordinaire, si la Reine ne Favoit jugé nécessaire pour leur commune sûreté. Elle, de son côté, ne pouvoit deviner la cause de cette retraite, et plus on la pressoit d'en dire les raisons, et plus elle craignoit que le raccommodement ne fût pas sincère, et qu'on n'eût voulu s'assurer de Mme de Chevreuse pour découvrir par sa déposition ce qu'on n'avoit pu apprendre par la sienne. Cependant on dépécha le président Vignier^ pour informer de la fuite de Mme de Chevreuse : il alla à Tours, et suivit la route qu'elle avoit tenue, et vint à Verteuil, où j'étois, interroger mes domestiques et moi sur ce qu'on prétendoit que j'avois enlevé Mme de Chevreuse, et que je l'avois fait conduire dans un royaume ennemi. Je répondis, conformément à la vérité, que je n'avois point vu Mme de Chevreuse, que je n'étois point responsable d'un dessein qu'elle avoit pris sans ma participation, et que je n'avois pas dû refuser à une personne de cette qualité et de mes amies ^ des gens et des chevaux qu'elle m'avoit envoyé demander; mais toutes aies raisons ne m'empêchèrent pas de recevoir * un ordre d'aller à Paris, pour rendre