LA DUCHESSE DE LA ROCHEFOUCAULD A LENET
Ce 2 g'' novembre [i652].
Monsieur,
La continuation de votre maladie me donne beaucoup de^ déplaisir' et très-grande curiosité de savoir de vos nouvelles.
11. Dans les Manuscrits de Lenel, d'où est tirée cette lettre, ainsi que tant d'autres de notre recueil, il s'en trouve deux, autographes, écrites à Lenct par Honoré Gourtin (voyez ci-dessus, p. 74, la note 8 de la lettre 26), qui, par leurs dates, 18 [septembre] et 2 octobre [i652], se placent entre celte lettre 17 et la lettre 18. L'une est au tome VI, fol. i5 (elle a été insérée par M. Paulin Paris dans son commentaire de Tallcmant des Réaux, tome V, p. 802); l'autre est au tome X, fol. 11 et 12°. Elles sont relatives aux dissensions de la petite cour du prince de Gonty à Bordeaux, et très-vives contre Sarasin, secrétaire des commandements de ce prince, et protégé par Mme de Longueville. Il y est parlé de la Rochefoucauld comme étant très-irrité, lui aussi, contre Sarasin, que Gourtin appelle un dangereux ennemi. « Je dis dangereux, ajoutet-il, à cause de la protection qu'il a {de Mme de Longueville') ; si elle lui manquoit, il ne seroit pas fort à craindre, et je pourrois tenir les manteaux'' de MM. de la Rochefoucauld et de Guitaut, c[ui ont dessein de faire tomber quekpie grêle sur ses épaules. »
Letthe 18. — Manuscrits de Lenet, tome X, fol. 244 et 245, autographe, sans suscription.
I. L'orthographe de la duchesse se distingue par cette liberté, alors si commune, dont les exemples abondent dans certaines de nos lettres : voyez, entre autres, la lettre 3 de cet appendice, ci-
" La première n'a pas de suscription ; celle de la seconde est : « A Monsieur Monsieur l'Aine, conseiller du Roi en ses conseils d'État et privé, à Bordeaux. »
*> Sur cette locution : « tenir les manteaux » de ceux qui commettent un acte de violence et s'en rendre ainsi complice, le faciliter, comme saint Paul qui tenait les manteaux des Juifs lapidant saint Etienne, voyez le Dictionnaire de M. Lillrè, à l'article Ma.nteac, i<>, et I exemple de Voltaire qui y est cilé.
C'est pourquoi j'ai ouvert la lettre que vous avez fait l'honneur rT7~ d'écrire à M. de la Rocheloucauld, où je vois que vous ne vous lassez point de l'obliger, et, quoique vos propres maux -soient très-grands, vous ne laissez pas de sentir ceux de vos serviteurs. En vérité, Monsieur, cela est bien extraordinaire, et il faut que votre vcrtii soit bien épurée, puisque l'archarnement que l'on a contre M. de la Rochefoucauld et son malheur ■ne vous donne point plus mauvaise opinion de lui. Après l'épreuve d'une aussi longue persécution que celle qu'il soulîre, je veux croire que le monde de votre cour- se repentira quelque jour d'en user comme ils font, et il nous est bien avantageux que nos intérêts soient soutenus par une personne comme vous. Je ne prétends pas vous faire des compliments de tout le passé : je vous demande seulement la continuation de vos bontés.
J'envoirai votre lettre à M. de la Rochefoucauld, qui est .bien près de Monsieur le Prince, s'il n'est déjà arrivé auprès de lui ^. Vous avez bien su comme il avoit demandé une sûreté pour demeurer ici se faire traiter, ou un passe-port pour aller •chez lui en attendant la saison de travaillera ses yeux; mais l'on n'a pas jugé à propos de faire ni l'un ni l'autre sans qu'il «ignât l'amnistie*. Il a donc mieux aimé s'en aller, avec un ceil dont il ne voit pas à se conduire, et avec l'autre Ibrt menacé du même mal, que de faire ce que la cour demandoit de lui ;
•dessus, p. a3i, note 8. Elle écrit: beaucoub de deplesir ; quatre lignes plus bas, lessez, pour laissez ; puis soiet, pour soit ; envoiré, pour envoirai; lanmesUe, pour l'amnistie; penne, pour peine; fally, pour Jailli ; change et porte, pour changent et portent ; plaisent, pour plaisant ; cette état ; ors, pour hors.
2. La cour frondeuse de Bordeaux: voyez p. 268, la note 1 1 de la lettre précédente.
3. Il était parti le vendredi 23 novembre, huit jours avant la date de cette lettre-ci : voyez ci-dessus, les lettres /io et ^2, et particulièrement, p. 116 et 118, les notes 6 et 10 de la 42*.
4. C'est-à-dire se soumît aux conditions imposées par la déclaration d'amnistie que le Roi avait envoyée de Compiègne immédiatement avant sa rentrée à Paris, laquelle avait eu lieu le ai octobre. Voyez les Mémoires de Mme de Motteville, tome IV, p. 34 ; <et Madame de Longueville pendant la Fronde, p. 273 et 2']^.
ig5 2 et ce n'a pas été sans beaucoup de peine que ses amis lui ont fait avoir un passe-port pour aller joindre Monsieur le Prince. Enfin il l'a eu, et, après avoir eu la peine de se caclior une nuit dans Paris et en avoir passé une aux champs^ sans se coucher, pour être plus prêt à se sauver, il est parti, et s'en va droit à l'armée de Son Altesse, où il séjournera deux jours au plus ; de là, il ira à Damvilliers pour voir sa sœur^, qui a failli à mourir. Il n'y séjournera que fort peu et prendra sa route à Bruxelles, en attendant que les choses changent ou qu'il soit en état de servir : car présentement une seule matinée de brouillard seroit capable de le rendre aveugle. Il a plus de coiffes et de bonnets que les vieilles n'en portent, et des lunettes avec des verres : enfin cela est plaisant de le voir équipé comme il est. Pour moi, j'ai toute la douleur que je puis avoir de l'avoir vu partir en cet état. 11 a envoyé quérir mon fils^, qui n'aura pas été trop longtemps hors du service, puisqu'il n'y a pas deux mois que Monsieur le Prince est parti, et Monsieur son père ne l'avoit envoyé chez lui que pour lui donner un peu de repos, après une aussi rude campagne que celle qu'il avoit faite et une aussi grande maladie que celle qu'il a eue*. Je vous mande tout ce détail. Monsieur, parce que je suis persuadée que vous l'aurez agréable. Si je savois quelque nouvelle, je vous en ferois part ; mais je ne songe plus qu'à me retirer à la Rochefoucauld^. En quelque lieu que je sois, vous y aurez toujours.
Monsieur,
Une très<humble et très-affectionnée servante,
A. DE ViVONNE.