LXXXVIII
L'amour-propre nous augmente ou nous diminue les bonnes qualités de nos amis à proportion de la satisfaction que nous avons d'eux ; et nous jugeons de leur mérite par la manière dont ils vivent avec nous2, (éd. i*.)
1 . Pascal (Pensées, article II, 8) : « La vie humaine n'est qu'une illusion perpétuelle : on ne fait que s'entre-trompcr et s'entre-flat-
ter L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette
mutuelle tromperie. » — Vauvenargues (maxime 522, OEuvres, p. 448) : « Les hommes semblent être nés pour faire des dupes, et l'être d'eux-mêmes; » et (maxime 921, p. /4g 1) : « Si les hommes ne se flattoient pas les uns les autres, il n'y auroit guère de société. »
2. Cette pensée est le résumé de la longue réflexion, assez confuse, et çà et là peu claire par le rapport douteux des pronoms, que donnait la ire édition (i665), sous le n° 101 : « Comme si ce n'étoit pas assez à l'amour-propre d'avoir la vertu de se transformer lui-même, il a encore celle de transformer les objets, ce qu'il fait d'une manière fort étonnante ; car non-seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même trompé, mais il change aussi l'état
et la nature des choses (Manuscrit : « si bien qu'il y est lui-même
abusé, mais soudainement il change l'état et la nature des choses »). En effet, lorsqu'une personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa persécution contre nous, c'est avec toute la sévérité de la justice que l'amour-propre juge ses actions ; il donne à ses défauts une étendue qui les rend énormes, et il met ses bonnes qualités dans un jour si désavantageux, qu'elles deviennent plus dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que cette même personne nous devient favorable, ou que quelqu'un de nos intérêts la réconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend aussitôt à son mérite le lustre que notre aversion venoit de lui ôter. Les mauvaises qualités s'effacent, et les bonnes paroissent avec plus d'avantage qu'auparavant
Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de son jugement1, (éd. 2*.)
Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos défauts que par nos bonnes qualités 2. (éd. 5.)
V (Manuscrit : « le lustre que notre aversion venoit d'effacer. Tous ses avantages en reçoivent un fort grand du biais dont nous les regardons ; toutes ses mauvaises qualités disparaissent ») ; nous rappelons même toute notre indulgence pour la forcer à justifier la guerre qu'elle -r- nous a faite. Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'a-
-■',»-"' mour la fait voir plus clairement que les autres ; car nous voyons un
amoureux, agité de la rage où l'a mis l'oubli ou l'infidélité de ce qu'il aime, méditer pour sa vengeance tout ce que cette passion inspire de plus violent. Néanmoins, aussitôt que sa vue a calmé la fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette beauté innocente ; il n'accuse plus que lui-même ; il condamne ses condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l 'amour-propre, il ôte la noirceur aux mauvaises actions de sa maîtresse, et en sépare le crime, pour s'en charger lui-même (Manuscrit : « le crime, pour en charger ses soupçons »). » — Voyez les maximes 428, 563, et la 10e des Réflexions diverses.
1. Le manuscrit ajoute : « perce que tout le monde croit en avoir beaucoup. » — La Bruyère a dit de même (de l'Homme, n° 67) : « L'on se plaint de son peu de mémoire, content d'ailleurs de son grand sens et de son bon jugement. » — Cette pensée est commune, selon Vauvenargues (p. 84)-
2. La Rochefoucauld pensait sans doute au duc de Beaufort^ dont il dit dans ses Mémoires : « Nul que lui, avec si peu de qualités aimables, n'a jamais été si généralement aimé » — Voyez les notes des
maximes 56 et 129. — Vauvenargues (maxime 176, Œuvres, p. 392): « On peut aimer de tout son cœur ceux en qui on reconnoît de grands défauts : il v auroit de l'impertinence à croire que la perfection a seule le droit de nous plaire.... » — Voyez ci-après les maximes i55, a5i, 273, 354 et 468.
XGI
La plus grande ambition n'en a pas la moindre apparence, lorsqu'elle se rencontre dans une impossibilité absolue d'arriver où elle aspire, (éd. 2.)
Détromper un homme préoccupé de son mérite est lui rendre un aussi mauvais office que celui ' que l'on rendit à ce fou d'Athènes2 qui croyoit que tous les vaisseaux qui arrivoient dans le port étoient à lui3, (éd. 2*.)