CCXXXIII
Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie : dans l'une, sous prétexte ; de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère, nous nous pleurons nousmêmes ; nous regrettons la bonne opinion qu'elle avoit de nous ; nous pleurons la diminution ° de notre bien, de notre plaisir, de notre considération. Ainsi les morts 6 ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les
x. Var. : On est fou de vouloir (Manuscrit.)
2. Voyez la maxime 209. — Antonio Perez, cité par Amelot delà Houssaye : « Sois plutôt fou avec tous que sage tout seul : si tous sont fous, tu n'y perdras rien ; mais si tu restes sage tout seul, ta sagesse passera pour folie. »
3. La ire édition (i665) dit plus absolument : « ce n'est que l'intérêt et la vanité qui les causent. » — Cette pensée est le thème que développe la maxime suivante. — Voyez aussi les maximes 355, 362, 373 et 619.
h. Var. : Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions, car sous prétexte — (Manuscrit et i665 )
5. Var. : .... la perte d'une personne qui nous est chère, nous pleurons la nôtre, c'est-à-dire la diminution (Manuscrit.) — .... nous
nous pleurons nous-mêmes ; nous pleurons la diminution — (i665, 1666, 1671 et 1675.) — J. Esprit (tome I, p. 391): « Ce n'est pas la mort de leurs amis, mais ce qu'ils perdent par leur mort, qui les fait pleurer. »
6. Var. : de notre considération, en la personne que nous pleurons. De cette manière, les morts (i 665.)
is>4 RÉFLEXIONS OU SENTENCES
vivants. Je dis que c'est une espèce d'hypocrisie, à cause que dans ces sortes d'afflictions, on se trompe soi-même1. Il y a une autre hypocrisie, qui n'est pas si innocente, parce qu'elle impose2 à tout le monde 3 : c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur. Après que le temps, qui consume tout, a fait cesser celle qu'elles avoient en effet, elles ne laissent pas* d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs ; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à persuader, par toutes leurs actions, que leur déplaisir ne finira qu'avec leur vie5. Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans les femmes ambitieuses : comme leur sexe leur ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable affliction6. Il y a encore une autre espèce de larmes qui
i. Var. : on se trompe souvent soi-même. (1666.)
1. L'édition de Duplessis (1 853) donne à tort : « parce qu'elle s'impose. »