‹ Œuvres de La RochefoucauldChapitre 152 sur 469 · Var. : qu'il est rare. (ifi · texte numérisé non relu

Var. : qu'il est rare. (ifi

3. Var. : Le goût change, mais l'inclination ne change point. (Manuscrit.) — Cette pensée ne paraît pas claire ; l'abbé de la Roche l'explique ainsi : « C'est que les goûts sont souvent des caprices, et que les inclinations sont, pour l'ordinaire, des passions. » — L'auteur n'a-t-il pas plutôt voulu dire que les inclinations, invariables en ellesmêmes, ne varient que dans leurs objets? — Voyez les maximes i3, 45, 620, la note de la 3goe, la 563e, où se rencontre une proposition contradictoire à celle-ci, et la 10e des Réjlexions diverses.

[\. Var. : L'intérêt donne toutes sortes de vertus et de vices. (Manuscrit et i665.) — Pascal (Pensées, article IX, 1) : « Les hommes n'aiment naturellement que ce qui leur peut être utile. » — Voyez les maximes 171, 187 et 3o5. — ■ Vauvenargues (maxime 528, Œuvres, p. 44g) : « L'intérêt est l'âme des gens du monde. »

l34 RÉFLEXIONS OU SjENTENCES

GGLIV

L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission, dont on se sert pour soumettre les autres ; c'est un artifice de l'orgueil qui s'abaisse pour s'élever ; et bien qu'il se transforme en mille manières, il n'est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper que lorsqu'il se cache sous la figure de l'humilité l. (éd. i*.)

i . Var. : L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission, que nous employons pour soumettre effectivement tout le monde ; c'est un mouvement de l'orgueil, par lequel il s'abaisse devant les hommes, pour s'élever sur eux ; c'est un déguisement et son premier stratagème ; mais quoique ses changements soient presque infinis, et qu'il soit admirable sous toutes sortes de figures, il faut avouer néanmoins qu'il n'est jamais si rare ni si extraordinaire que lorsqu'il se cache sous la forme et sous l'habit de l'humilité ; car alors on le voit les yeux baissés, dans une contenance modeste et reposée; toutes ses paroles sont douces et respectueuses, pleines d'estime pour les autres et de dédain pour lui-même: si on l'en veut croire, il est indigne de tous les honneurs, il n'est capable d'aucun emploi; il ne reçoit les charges oh on l'élève que comme un effet de la bonté des hommes et de la faveur aveugle de la fortune. C'est l'orgueil qui joue tous ces personnages, que l'on prend pour l'humilité. (i665.)

Dans le manuscrit, conforme pour le reste à l'édition de i665 :

« c'est son plus grand déguisement et son premier stratagème;

c'est comme il est que sans doute le Protée des fables n'a jamais été ; il en est un véritable dans la nature, car il prend toutes les formes, <-omme il lui plaît ; mais quoiqu'il soit merveilleux et agréable à voir sous toutes ses figures et dans toutes ses industries, il faut avouer néanmoins » — Saint François de Sales (Introduction à la Vie dévote,

livre III, chapitre v) : « Nous disons maintes fois que nous ne sommes rien, que nous sommes la misère mesme et l'ordure du monde; mais nous serions bien marris qu'on nous prist au mot, et que l'on nous publiast tels que nous disons. Au contraire, nous faisons semblant de t'uïr et de nous cacher, à fin qu'on nous coure après et qu'on nous cherche ; nous faisons contenance de vouloir estre les derniers et assis au bas-bout de la table, mais c'est à fin de passer plus auantageusement au haut-bout. » — Pascal (Pensées, article VI, 17) : « Les discours d'humilité sont matière d'orgueil aux gens glorieux, et d'humilité aux humbles Peu parlent de l'humilité humblement. » —

ET MAXIMES MORALES. i3f>

Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, des gestes1 et des mines qui leur sont propres, et ce rapport, bon ou mauvais, agréable ou désagréable, est ce qui fait que les personnes2 plaisent ou déplaisent, (éd. i*.)

Dans toutes les professions, chacun affecte une mine et un extérieur, pour paroître ce qu'il veut qu'on le croie : ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de mines3, (éd. i*.)

Le mémo (article XXV, 4 9) : « Fausse humilité, orgueil. » — On sent que le Tartuffe n'est pas loin ; il a paru deux ans après la maxime de la Rochefoucauld, en 1667. — La Bruyère (de l'Homme, n° 06) : « On ne voit point mieux le ridicule de la vanité, et combien elle est uni vice honteux, qu'en ce qu'elle n'ose se montrer, et qu'elle se cache souvent sous les apparences de son contraire. » — Voyez les maximes 33, 358, 534, 53- et 563.

i. Var. : un geste. (i605.)

a. Var. : qui leur sont propres; ce rapport, hon ou mauvais,

fait les bons ou les mauvais comédiens, et c'est ce qui fait aussi que les

personnes (i005.) — Les peines et les sentiments ont chacun un

ton de voix, une action et un air de visage qui leur sont propres ; c'est ce qui fait les bons ou les mauvais comédiens.... (Manuscrit.) — Voyez la maxime 2^o, et les 3e et 4e Réjlexions diverses.

3. Var. : Dans toutes les professions et dans tous les arts, chacun se fait une mine et un extérieur qu'il met en la place de la chose dont il veut avoir le mérite : de sorte que tout le monde n'est composé que de mines, et c'est inutilement que nous travaillons à y trouver (i665 G : à trouver) rien de réel. (Manuscritet i665 ; dans le manuscrit : à y trouver les choses.) — Montaigne (Essais, livre III, chapitre x, tome IV, p. i5 et 16) : « La pluspart de nos vacations sont farcesques ; mundus universus exercet histrioniam (a) l'en veois qui se transforment et se trans-

(a) Expression de Pétrone, citée en ces termes par Jean de Sarisbery (Joannis Saresberiensis Policraticus. livre III, chapitre vm) : Fere totus mundus, juxta Petronium, exercet histrionem (var. : histrioniam). — L'annotateur contemporain et Amelot de la Houssaye attribuent cette phrase latine à Sénèque.

l36 RÉFLEXIONS OU SENTENCES

CGLVII

La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de l'esprit1, (éd. i*.)

substancient en autant de nouuelles figures et de nouueaux estres qu'ils entreprennent de charges. » — Charron (de la Sagesse, livre I, chapitre xxxvi) : « Nous ne viuons que par relation à aultruy ; nous ne nous soucions pas tant quels nous soyons en nous en effect et en vérité, comme quels nous soyons en la cognoissance publique ; » et (livre II, chapitre n) : « Vn chascun de nous ioue deux roolles et deux personnages : l'vn estranger et apparent, l'autre propre et essentiel. Il faut discerner la peau de la chemise. » — Pascal (Pensées, article II, i) : « Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paroître. » — J. J. Rousseau (Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, vers la fin) : « Il fallut, pour son avantage, se montrer autre que ce qu'on étoit en effet. Etre et paroître devinrent deux choses tout à fait différentes.

— L'homme sociable, toujours hors de lui, ne sait vivre que dans l'opinion des autres Nous n'avons qu'un extérieur trompeur. »

— Mme de Sablé (maxime 19) : « L'on se soucie davantage de paroître tel qu'on doit être, que d'être en effet ce qu'on doit. » — Voyez la maxime 170, et les 2e et 3e Réflexions diverses.

1. Var. : La gravité est un mystère de corps qu'on a trouvé pour cacher le défaut d'esprit. (Manuscrit.) — Selon l'abbé Brotier (Observations, p. 222), « les sentiments ont toujours été partagés » sur cette réflexion. La Rochefoucauld consulta le grand Arnauld et Ninon de l'Enclos ; Arnauld prit le parti de la maxime. Ninon la condamna, et la Rochefoucauld ne l'en conserva pas moins, sans y rien changer. Sans doute, ajoute Brotier, il faut « un peu de mystère dans les pensées délicates ; mais ce mystère du corps n'est-il pas lui-même un peu trop mystérieux ? » Il n'en donne pas moins cette pensée pour trèsingénieuse et très-belle ; il la compare à « ces beautés du Guide, qui seroient peut-être moins piquantes, si elles étoient plus régulières. »

— Amelot de la Houssaye cite cette réflexion d'un écrivain espagnol : « Tels n'ont que la façade, comme ces édifices qui demeurent inachevés, faute d'argent; au dehors, c'est l'air d'un palais; au dedans, c'est une masure. »

ET MAXIMES MORALES i 37

GGLVIIÏ

Le bon goût vient plus du jugement que de l'esprit1. (éd. 5.)

Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la passion que l'on a que par celle que l'on donne", (éd. 2*.)

CGLX

La civilité est un désir d'en recevoir et d'être estimé poli3, (éd. 1*.)

CGLXI

L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens est un second amour-propre qu'on leur inspire*.

(ÉD. I*

1. Cette distinction entre le jugement et Vesprit est contradictoire à la maxime 97, où l'auteur prétend établir qu'ils sont identiques. On retrouve cette même contradiction dans la maxime 456. — Voyez les 10e et i3e Réflexions diverses.

2. Var. : Le plaisir de l'amour est l'amour même, et il y a plus de félicité dans la passion que l'on a que dans celle que l'on donne. (Manuscrit.) — Voyez les maximes 262, Syk et 5oo. — « Distinguo, dit l'annotateur contemporain : pour le cœur, bon ; pour l'amourpropre, nego. Combien y a-t-il de gens qui sont plus contents de donner de la passion, que d'en recevoir ! »

3. Var. : La civilité est une envie d'en recevoir ; c'est aussi un désir d'être estimé poli. (i665) — Amelot de la Houssaye dit que la civilité sans distinction ressemble aux caresses des courtisanes.

4. Var. : un second orgueil qu'on leur inspire. (Manuscrit et i665.) — « On n'en inspire pas un second, dit l'annotateur contemporain., mais on augmente le premier. » — Voyez les maximes 4 0,5 et 5 18.

l38 RÉFLEXIONS OU SENTENCES

Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si puissamment que dans l'amour, et on est toujours plus disposé à sacrifier le repos de ce qu'on aime qu'à perdre le sisn '. (éd. i*.)

GCLXIII

Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de donner2, que nous aimons mieux que ce que nous donnons, (éd. i*.)

La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux

i. Var. : et on est toujours plus disposé de sacrifier tout le repos de ce qu'on aime, que de perdre la moindre partie du sien. (iG65.) — ■

qu'à perdre la moindre partie du sien. (1O6O, 1O71 et 1675.) —

Voyez les maximes 25g, 32^, 37 ^ et 5oo. — Aimé-Vlartin fait remarquer (p. 8g et 90) que Corneille a développé cette maxime dans ce passage de Tite et Bérénice (acte I, scène m, vers 275-20,4) :

domitian. [Je] trouve peu de jour à croire qu'elle m'aime, Quand elle ne regarde et n'aime que soi-même. albi>'. Seigneur, s'il m'est permis de parler librement. Dans toute la nature aime-t-on autrement ?

L'amour-propre est la source en nous de tous les autres

Vous-même, qui brûlez d'une ardeur si fidèle, Aimez-vous Domitie, ou vos plaisirs en elle ? Et quand vous aspirez à des liens si doux, Est-ce pour l'amour d'elle, ou pour l'amour de vous?... Sa conquête est pour vous le comble des délices ; Vous ne vous figurez ailleurs que des supplices : C'est par là qu'elle seule a droit de vous charmer ; Et vous n'aimez que vous, quand vous croyez l'aimer.

2. Var. : // n'y a point de libéralité; ce n'est que la vanité dedonner.... (16OÔ.)

ET MAXIMES MORALES. i3f>

dans les maux d'autrui ; c'est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber ' ; nous donnons du secours aux autres, pour les engager à nous en donner en de semblables occasions, et ces services que nous leur rendons sont, à proprement parler, des biens que nous nous faisons à nous-mêmes2 par avance3, (éd. i*.)

i. Charron (de la Sagesse, livre I, chapitre xxxiv) : « Nous souspirons auec les affligez, compatissons à leur mal, ou pour ce que, par vn secret consentement, nous participons au mal les vns des aultres, ou bien que nous craignons en nous-mesmes ce qui arriue aux aultres. »

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