Mémoires, p
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pour L'ambition, ne vivait plus désormais que pour l'avarice; puis la mère, Madame la Princesse, avait un attachement de reconnaissance à la Reine, qui lui avait rendu les biens confisqués sur son frère, le malheureux duc de Montmorency, décapitéà Toulouse ; quant à la sœur du duc d'Enghien, Mme de Longueville, toute aux charmes de sa beauté et de son esprit, charmes qu'un livre célèbre a vantés avec complaisance ', elle ne connaissait encore d'autres manœuvres et d'autres intrigues que celles de la coquetterie 2.
Marcillac, en récompense du mouvement qu'il se donne, a-t-il enfin la satisfaction d'être en vue et au premier rang ? Non ; le devant du théâtre, dans cette nouvelle période, appartient encore à un autre : c'est le duc de Beaufort, personnage d'un mérite inférieur au sien, mais plus populaire par ses qualités et par ses défauts mêmes, qui attire les regards de la foule, et à qui, sur l'ordre de la Reine, il est obligé de s'unir 3. Par une malechance qui n'étonne plus quand on a bien analysé son caractère, la Rochefoucauld, à aucun moment de sa vie politique, n'emplira la scène, comme Retz, ou comme Mme de Longueville ; il fera très-belle figure dans les groupes d'élite, il n'occupera jamais le cadre à lui seul ; toujours à la suite de quelqu'un, il restera lui-même sans escorte.
Les choses étaient nouées de la sorte lorsque le Roi mourut, le i4 mai i643, jour anniversaire de son avènement. Le Parlement se hâta de casser le testament qu'il avait laissé, et, du consentement de Monsieur et des Condés, il donna la Régence à lalleine. Lesoirmême, Mazarin, sortant toutàcoupde l'ombre, était nommé chef du Conseil. Ce dut être un moment de vif déplaisir pour tous ceux qui s'étaient flattés de l'espoir d'une haute faveur. Personne cependant n'était encore découragé.
i. La Jeunesse de Mme de Longueville, par V. Cousin.
a. Mémoires, p. 80 et 81.
3. « M. de Marcillac, ayant obligation au premier (au duc d'Ençjfdeii) et voyant son père dans son parti, étoit prêt à s'y mettre aussi ; mais en ayant parlé à la Reine, elle lui commanda de s'offrir à M. de Beaufort, et lui en parla comme de la personne du monde pour qui elle avoit autant d'estime que d'affection. Cet ordre qu'il reçut a été su de la plupart de ceux qui étoient alors à Saint-Germain. » (Mémoires de la Châtre, p. 189.)
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La Reine était « si bonne ! « elle prodiguait à tous de si rassurantes promesses ! Elle ne les plaignait point en particulier à
Marcillac: « Elle m'assura plusieurs fois, dit-il  , qu'ily alloit
de son honneur que je fusse content d'elle, et qu'il n'y avoit rien d'assez grand dans le Royaume pour me récompenser. » Il faut l'avouer, l'expression de cette reconnaissance de cour dépassait quelque peu la mesure des services rendus par notre héros, et cette disproportion même eût averti un homme moins satisfait de lui-même ou d'un sens plus rassis. Cet ambitieux, qui, en ce moment, semble être à l'affût, va-t-il du moins saisir l'occasion et presser sa fortune ? Non. 11 ne demande rien tout d'abord, ou, s'il demande quelque chose, c'est la grâce de Miossens, en fuite depuis son duel avec Villandry, et le retour de Mme de Chevreuse. Et ici se montrent, singulièrement mêlés et confondus l'un dans l'autre, les deux hommes qui étaient en lui. La cour était partagée entre Beaufort et Mazarin ; la Reine ne s'était pas encore prononcée, et les mécontents espéraient que le retour de Mme de Chevreuse viendrait jeter dans la balance le poids vainqueur d'une ancienne intimité. Si Marcillac en jugeait ainsi, c'était un coup de politique adroit que d'obtenir le rappel de la remuante duchesse ; mais Marcillac confesse qu'il ne se faisait pas sur ce point la moindre illusion : il avait pénétré le cœur d'Anne d'Autriche, et il v vovait décliner chaque jour le crédit de Mme de Chevreuse. Il insiste toutefois sur sa requête, et, au risque d'aigrir la Reine, il prend celle-ci par l'honneur et la bienséance, qui défendent aux personnes royales, non moins qu'aux simples particuliers, d'avoir l'air de sacrifier tout d'un coup de vieilles affections. Il lui arrache enfin la permission d'aller au-devant de la duchesse2, qu'il rencontre à Rove le 12 juin i643. Comme font d'ordinaire les exilés, Mme de Chevreuse revenait sans avoir ni rien oublié ni rien appris. Marcillac, avec ces habiles réticences qui ménagent l'avenir, lui donne des avertissements pleins de sagesse et d'opportunité ; il la prie de ne point trop
i. Mémoires, p. 66 et 67.
2. Voyez VHisloire de France pendant la minorité de Louis XIV, par M. Chéruel, tome I, p. i5o et i5i ; comparez les Mémoires de Montglat, tome I, p. 4 1 3.
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s'étonner de ce qu'elle va voir : les temps sont bien changés ; désormais il s'agit, non plus de gouverner la Reine, mais de lui plaire, de suivre ses goûts, et de ne pas résister de front à Mazarin, qui est, après tout, l'homme le plus probe et le plus capable qui soit à la cour. Puis il ajoute qu'il sera toujours temps de le combattre, s'il vient à manquer à son devoir : ce qui signifie vraisemblablement, dans la bouche de ce mentor d'occasion, si le Cardinal ne compose pas, comme il convient, avec la tourbe des ambitieux.
A voir la docilité avec laquelle la duchesse écoute ces prudents avis, il semblerait que Marcillac va être dorénavant son guide et son tuteur ; mais il y fallait une force continue d'initiative qui n'était point dans la nature de ce dernier ; il fallait aussi, tout au moins, qu'il payât d'exemple : or, à quelque temps de là, ce beau donneur de conseils se trouve engagé luimême, presque au dépourvu, à la remorque de la duchesse, dans la cabale des Importants. Cette fois encore, s'il l'en faut croire, il ne péchait ni par erreur ni par engouement : il jugeait mieux que personne tous ces gens « dont l'ambition et le dérèglement étoient si connus1, » et dont l'exigeant orgueil ne pouvait, selon la maxime que plus tard son expérience lui dictera, convenir avec l'orgueil de leurs bienfaiteurs du prix des bienfaits 2. Mais, dit-il, « pour mon malheur, j'étois de leurs amis 3. » En même temps, sur les instances de la Reine, il consent à voir le Cardinal '* ; mais il y met des conditions qui, pour être d'un galant homme, ne laissent pas d'être assez naïves chez un ambitieux 5. Par cette conduite ondoyante et bigarrée, il trouve moyen de froisser la Reine et de se rendre suspect à ses ombrageux amis les Importants, sans rien gagner, d'autre part, auprès d'un ministre qui, séduisant à la fois l'esprit et le cœur, entrait chaque jour plus avant dans la faveur d'Anne d'Autriche. Marcillac estimait-il donc, comme tant d'autres à ce moment que le crédit de Mazarin n'était qu'éphémère? Loin de là : s'il ne se targue pas dans ses Mémoires d'une clairvoyance venue après coup,
i. Mémoires, p. 79. — 2. Maxime 225. — 3. Mémoires, p. 69. (\. Voyez les Mémoires de la Châtre, p. 217 et p. 2 23. 5. Voyez les Mémoires, p. 69 et 70.
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il avait deviné que la puissance du Cardinal ne ferait qu'aller en se consolidant ; mais outre que l'indécision dans les idées était le fond de sa nature, il avait lui-même le travers qu'il relève si sévèrement chez ses compagnons d'intrigue : il s'exagérait sans cesse son importance et ne pouvait jamais tomber d'accord de la récompense due à ses mérites. Il prétendait que Mazarin vint à lui ; mais Mazarin, en vrai politique, allait d'abord au plus pressé, c'est-à-dire à ceux de ses adversaires qu'il jugeait les plus redoutables. Avec quelle habileté, par exemple, il se hâte d'attaquer de son doux parler et de ses caresses simulées Mme de Chevreuse ! comme il ailecte de rendre à la galante duchesse, alors âgée de quarante-cinq ans, ces tendres respects qui séduisent davantage les femmes à mesure qu'elles les sentent devenir plus rares ! comme il feint de se prendre à ses pièges, pour la mieux attirer dans les siens 1 , sans craindre de lui laisser pour un temps ces vaines apparences decréditdonts'enivrent,aveuglesjusqu'àlaiin,lesincorrigibles ambitions! Mme de Chevreuse, étalant un pou voir qu'elle n'avait pas, sollicitait chaque jour pour elle et pour ses amis ; elle voulait que la Reine donnât à Marcillac le gouvernement de la place du Havre : du même coup, elle comptait s'acquitter ainsi envers son plus fidèle auxiliaire et se venger de la famille de Richelieu, aux mains de laquelle était ce gouvernement. La Reine y consentait2 ; mais quelle apparence qu'en une affaire aussi grave on se passât de l'approbation du Cardinal ? Celui-ci ne refusa point 3 : seulement il louvoya selon sa coutume. Il convint que la Reine avait sujet de « faire des choses extraordinaires4 » pour un serviteur aussi dévoué que le prince de Marcillac ; en aucun cas cependant sa bonté ne devait aller jusqu'à dépouiller la famille de Richelieu. Là-dessus il fit proposer à Marcillac la charge de général des galères, puis celle
i . Voyez la maxime 117.
2. « La Reine eut intention en ce temps-là d'ôter le gouvernement du Havre à la duchesse d'Aiguillon, et de le donner au prince de Marcillac,... qui étoit fort bien fait, avoit beaucoup d'esprit et de lumières, et dont le mérite extraordinaire le destinoit à faire une grande figure dans le monde. » (Mémoires do Mme de Molteville, tome I, p. 108.)
3. Voyez les Mémoires de la Chaire, p. 226. — l\- Mémoires, p. o5.
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de mestre de camp dos gardes à la place du maréchal de Gramont, puis la survivance du duc de Bellegarde dans les fonctions de grand écuver, enfin, un peu plus tard, la succession de Gassion comme mestre de camp de la cavalerie légère. Mais toutes ces offres, ou ne donnaient à Marcillac que des espérances éloignées, partant incertaines, ou allaient à déposséder des gens que, par reconnaissance ou scrupule, il voulait et devait ménager : il refusa donc ce qu'il ne pouvait accepter, et ce fut un beau succès pour l'artificieux cardinal, qui d'ailleurs s'entendit toujours à gagner du temps et à mettre dans son jeu les qualités de ses adversaires aussi bien que leurs défauts. Avec ce noble désintéressement, Marcillac se laisse amuser et néglige de saisir à point les occasions de sa fortune. Peut-être aussi visait-il plus haut, par une de ces ambitions si déraisonnables qu'elles ne sont pas même soupçonnées1 ; mais des Mémoires, quelque sincères qu'on les suppose, ne poussent jamais à fond la sincérité, et la Rochefoucauld, dans les siens, a beau se vanter d'avoir mesuré le premier la puissance du Cardinal son ennemi, il est. permis de croire qu'un reste d'illusion entretenait en lui de vagues espérances qui allaient au delà d'une charge de grand écuyer ou de mestre de camp. En tout cas, il ne veut point quitter la place, ni s'éloigner de la Reine : il supplie celle-ci de ne l'établir « que dans ce qui seroit utile à son service particulier2. » Mais, depuis que Mazarin était auprès d'elle, Anne d'Autriche voyait de moins en moins la nécessité d'accaparer le dévouement et la personne du chevaleresque Marcillac.
Sur ces entrefaites eut lieu le fameux incident des lettres trouvées chez Mme de Montbazon 3, et que la malignité de cette dernière fit attribuer un instant à Mme de Longueville. 11 est inutile de revenir, après V. Cousin4, sur les détails de cette curieuse affaire, qui, amenant la disgrâce de Mme de Montbazon, poussa Mme de Chevreuse, Bcaufort et les Importants à un maladroit complot contre le Cardinal ; il suffira de dire que Marcillac, qui avait alors « peu d'habitude avec Mme de Lon-
i . Voyez la maxime g 1 .
a. Mémoires, p. 78. — 3. Ibidem, p. 82 et suivantes.
/j. Voyez Madame de Chevreuse, chapitre v.
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gueville1, » s'entre mil dans celle aventure avec des façons de parfait gentilhomme, propres à prévenir en sa faveur la belle et sensible duchesse, donl Goligny passait, à cette époque, pour le soupirant agréé. Mais lout l'avantage qu'il gagna de ce côté, il le perdit de l'autre ; car le Cardinal, qui venait de reléguera Tours Mme de Chevreuse, le mit en demeure de sortir de son attitude expectante, en le réduisant à la nécessité de déplaire à la Heine ou d'abandonner la duchesse son alliée. Marcillac aima mieux se perdre une seconde fois, c'est lui-même qui le dit -, que d'être infidèle à ses premiers engagements ; il ajoute, avec tristesse, que sa constance ne Put pas mieux récompensée plus tard par Mme de Chevreuse qu'elle ne l'avait été auparavant par la Heine. Aussi, un jour, la plume à la main, déduisant une dizaine de maximes générales de ses expériences personnelles, il niera intrépidement la reconnaissance3.
C'est dans le même temps que, par ennui4, il se met assez étourdiment à la suite d'un de ses amis, le comte de Montrésor, et se laisse imposer par lui des façons très-impertinentes à l'égard de l'abbé de la Rivière, favori du duc d'Orléans, et que, quelques années après (ifiZiÇj), s'il faut en croire Mme de Motteville 5, ce prince, et surtout les Condés, et Marcillac luimême, songèrent, un moment, à substituer à Mazarin. Après avoir ainsi blessé Monsieur, il demande à Montrésor la permission d'être plus poli avec la Rivière, et ne réussit qu'à offenser Montrésor sans apaiser Monsieur. Le voilà donc, par un scrupule de galant homme, si l'on veut, mais aussi par faiblesse et tout à la fois par un singulier défaut de conduite, compromis avec l'oncle du Roi et brouillé avec un de ses propres amis et des meilleurs. Aussi, plus tard, traduisant en une cinquantaine de maximes générales ces épreuves et ces accidents de sa vie, il niera intrépidement l'amitié 6, comme il a
i. Mémoires, p. 83. — 2. Ibidem, p. 90.
3. Voyez la maximes indiquées à la Table du tome I, au mot Reconnaissance.