Ibidem
/(. Madame de Lonaueville pendant la Fronde.
SUR LA ROCHEFOUCAULD. xxix
sœur, et, d'autre part, celui de Mme de Longueville pour le duc d'Enghien ne laissaient pas de donner lieuàde méchants propos. La duchesse avait montré, de bonne heure, une ardente imagination, qui, tournée d'abord vers les choses du Ciel, fut ramenée ensuite impétueusement vers le monde. A l'époque où Marcillac commença ses assiduités auprès d'elle, elle semblait avoir ajourné le soin de son salut. Elle et lui avaient alors plus d'un trait commun dans l'esprit et le cœur : ils étaient épris tous deux des beaux sentiments, engoués du sublime des passions, tous deux d'abord généreux et naïfs jusqu'en leur ambition. Leurs défauts les rapprochaient non moins que leurs qualités; manifestement sincères au début, ils lurent également dupes peut-être de l'idée imaginaire et surfaite qu'ils avaient prise l'un de l'autre. Il est vrai que la Rochefoucauld, dans ses Mi-moires1 , semble venir lui-même à l'appui de la thèse soutenue par A . Cousin : il affecte de se donner pour un roué qui a savamment machiné d'avance le théâtre de son ambition , et qui n'a cherché dans l'amour d'une princesse du sang, telle que la sœur du grand Condé, qu'un instrument, et, comme dit Retz2, qu'un « hausse-pied » de sa fortune. N'en déplaise au duc lui-même, l'auteur de tant de maximes sur l'amour n'a point porté d'un cœur si léger cet illustre attachement : le prendre au mot sur ce point, ce serait trop de déférence pour la lettre écrite. Lui-même a laissé percer la vérité dans des aveux significatifs, dont le sens est encore éclairci par des témoignages contemporains : ce Un honnête homme, dit-il, peut être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot3. » Or, sa liaison avec la duchesse avant mal tourné, il aurait craint, en avouant qu'il a été l'un, de paraître avoir été l'autre. Ce qui domine chez lui, c'est le soin de sa considération : il n'est occupé qu'à se couvrir, qu'à sauver, aux yeux du monde, son personnage. Puis il aime mieux calomnier son cœur que faire tort à son jugement. Mme de Sévigné, qui le connaissait bien, dit qu'il ne redoutait rien tant que le ridicule4, et lui-même a écrit cette phrase : « Le ridicule déshonore plus que le déshonneur s. » C'est pourquoi il veut qu'on sache que
i. Pages 9^-96. — 2. Tome III, p. 386. — 3. Maxime 353.
4- Lettre du 8 juillet 1672, tome III, p. i4a. — 5. Maxime 3a6.
xxx NOTICE BIOGRAPHIQUE
les circonstances et les personnes ont pu manquer à ses desseins, mais que du moins il ne s'est pas manqué à lui-même ; il veut donner à entendre que, si sa noble amie et les hommes l'ont déçu, il ne s'est pas trompé lui-même ; que, si l'amour lui fut infidèle, il en a pris son parti d'autant mieux que l'amour, pour lui, était le moyen et non le but. De cette froideur et force d'âme il a réussi à persuader jusqu'à ses amis intimes. Mme de Molteville, qui sans doute l'aimait peu, n'est pas seule à dire de lui1 : « Ce seigneur qui étoit peut-être plus intéressé qu'il n'étoit tendre. » Mmede Sévigné, quile goûtait fort et l'avait beaucoup pratiqué, rend le même témoignage: « Je ne crois pas que ce qui s'appelle amoureux, il 1 ait jamais été 2. » Mais, à y regarder de près, cette vanterie d'insensibilité parait peu d'accord avec les faits. Assurément, dans le plein mouvement de la Fronde, quand le premier enivrement de la passion et de la vanité fut quelque peu apaisé, l'ambition et le calcul furent aussi de la partie ; mais la Rochefoucauld n'eut pas dès le début ces arrière-pensées dont il fait parade, et surtout elles ne furent pas son principal et unique mobile. \ oyons-le pendant la période qui suit immédiatement la liaison. Agit-il!1 Non. Est-ce bien la conduite d'un intrigant « au long espoir et aux vastes pensées, » qui, sur désormais d'un auxiliaire puissant, donne hardiment le coup d'épaule à sa fortune ? N'est-ce pas plutôt l'indolence d'un amant satisfait, tout aux douceurs de l'heure présente ? Il n'y a pas à en douter, il a aimé passionnément Mme de Longueville ; celle-ci a été la seule affection ardente et opiniâtre de sa jeunesse ; il a souffert cruellement de l'avoir perdue ; il a tant soulî'ert qu'il s'est vengé. L'image de la duebesse est restée longtemps au fond de son cœur blessé, et c'est la douce et sereine Mme de la Fayette qui eut plus tard cette plaie à panser. Qui donc, sinon Mme de Longueville, aurait initié la Piochefoucauld à toutes les tortures de la jalousie, tortures qu'il a si longuement et si minutieusement analysées dans ses Maximes* ? On
i . Mémoires de Mme de Motlcville, tome II, p. 275.