DCIII
Les rois font des hommes comme des pièces de monnoie 3 : ils les font valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé4 de les recevoir selon leur cours, et non pas selon leur véritable prix5. (i665*, n° cxxv. — 1666, 167 1, et 1675, n° clviii.)
DCIV
La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amourpropre6. (i665*, n°CLxxiv.)
DCV
On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poëte italien a
1. Dans les éditions de Brotier et de Duplessis, il y a vertus, au pluriel.
2. Var. : mais celles qui ont seulement les plus grandes vues. (Manuscrit.) — Rapprochez de la maxime 190, et de la i4e des Réflexions diverses.
3. L'édition de Suard donne monnoies. au pluriel. II. Var. : et on est forcé. (Manuscrit.)
5. Duplessis (p. 2Ô5) fait observer avec raison que cette réflexion est plutùt une épigramme qu'une maxime; l'auteur ne l'a cependant supprimée que dans sa dernière édition (1678). — « Cette comparaison, dit la Harpe (tome VII, p. 2Ô3 et 264), est plus ingénieuse que solide. Si cette pensée était vraie, tout homme vaudrait, dans l'opinion, en raison de la place qu'il occupe dans le monde. Heureusement, il n'en est pas ainsi; et quand Louis XIV envoyait Villeroy commander à la place de Villars ou de Catinat, le dernier soldat de l'armée savait évaluer cette fausse monnaie ; les chansons militaires du dernier siècle en sont la preuve. » — L'abbé Brotier (p. 2^9 et 25o) fait également ses réserves sur le fond de cette pensée, mais il convient que le tour en est ingénieux, et il prétend qu'elle a passé en proverbe. A l'en croire, c'est par allusion à la maxime de la Rochefoucauld qu'on appela monnaie de Turenne la nombreuse promotion de maréchaux de France que Louis XIV fit en 1676, après la mort de ce grand homme. L'assertion peut paraître au moins hasardée.
6. Var. : Peu de gens sont cruels de cruauté, mais tous les hommes sont cruels d'ainour-propre (Manuscrit.)
MAXIMES SUPPRIMÉES. 2b-]
dit de l'honnêteté des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art de paroitre honnête1. (1660*, n° clxxvi.)
DCVI
Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire2 impunément ce qu'on veut. (i665*, n° clxxix.)
DCVII
Nous sommes si préoccupés en notre faveur, que souvent ce que nous prenons pour des vertus n'est que des vices qui leur ressemblent, et que l'amour-propre nous déguise3. (i665, n° clxxxii. — 1666, 1671 et 1676, n° clxxii.)
DCVIII
Il y a des crimes qui deviennent innocents, et même glo-
1. Vab. : Dieu seul fait les gens de bien, et on peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poëte a dit de l'honnêteté des femmes :
Esser onesta
Non è, se non un arte di parer' onesta. (Manuscrit.')
Le poëte dont il s'agit, c'est Guarini. — J. Esprit (tome I, p. 52 i) cite également ce vers, mais d'une façon différente, comme une ligne de prose : L'onestate altro non è che un' arte di parer, onesta; et, tout en l'appliquant volontiers aux hommes, il proteste en faveur des femmes. — Voici le vrai texte de Guarini :
Altro al fin l'onestate
Non è che un' arte di parer' onesta.
(Pastor fido, acte III, scène v.)
2. Var. : La vertu est un fantôme produit par nos passions, du nom duquel
on se sert afin de faire (Manuscrit.) — Cette pensée faisait double emploi
avec la suivante, qu'elle exagérait d'ailleurs.
3. Var. : Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur, que ce que nous prenons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un nombre de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et l'amour-propre nous ont déguisés. (Manuscrit et 1 665 ; le manuscrit a : le plus souvent, pour souvent; puis : « ne sont en effet que des vices. ») — On peut s'étonner que l'auteur ait conservé, jusque dans la 4e édition, cette pensée, que la maxime-épigraphe rendait inutile, aussi bien que la précédente.
rieux, par leur éclat, leur nombre et leur excès1 ; de là vient que les voleries publiques sont des habiletés'2, et que prendre des provinces injustement s'appelle faire des conquêtes 3.(i 665*, n° cxcii. — 1666, 1671 et 1675, n° clxxxiii.)