‹ Œuvres de La RochefoucauldChapitre 245 sur 469 · I. DU VRAI · texte numérisé non relu

I. DU VRAI

Le vrai, dans quelque sujet qu'il se trouve, ne peut être effacé par aucune comparaison d'un autre vrai, et quelque différence qui puisse être entre deux sujets, ce qui est vrai dans l'un n'efface point ce qui est vrai dans l'autre : ils peuvent avoir plus ou moins d'étendue et être plus ou moins éclatants, mais ils sont toujours égaux par leur vérité, qui n'est pas plus vérité dans le plus grand que dans le plus petit. L'art de la guerre est plus étendu, plus noble et plus brillant que celui de la poésie i ; mais le poëte et le conquérant sont comparables l'un à l'autre ; comme aussi, tant qu'ils sont véritablement ce qu'ils sont, le législateur, le peintre, etc., etc.

Deux sujets de même nature peuvent être différents, et même opposés, comme le sont Scipion et Annibal, Fabius Maximus et Marcellus ; cependant, parce que leurs qualités sont vraies, elles subsistent en présence l'une de l'autre, et ne s'effacent point par la comparaison. Alexandre et César donnent des royaumes ; la veuve

i. « L'art de la guerre est plus étendu, plus yrand, plus noble que celui delà poésie. » (Edition de M. de Barthélémy.) — Deux lignes plus bas, la même édition remplace « comme aussi » par et, puis elle omet les deux etc. qui terminent l'alinéa.

donne une pite 1 : quelques2 différents que soient ces présents, la libéralité est vraie et égale en chacun d'eux, et chacun donne à proportion de ce qu'il est.

Un sujet peut avoir plusieurs vérités, et un autre sujet peut n'en avoir qu'une3 : le sujet qui a plusieurs vérités est d'un plus grand prix, et peut briller par des endroits où l'autre ne brille pas ; mais dans l'endroit où l'un et l'autre est vrai, ils brillent également. Epaminondas étoit grand capitaine 4, bon citoyen, grand philosophe ; il étoit plus estimable que Virgile, parce qu'il avoit plus de vérités que lui ; mais comme grand capitaine, Epaminondas n'étoit pas plus excellent que Virgile comme grand poëte, parce que, par cet endroit, il n'étoit pas plus vraib que lui. La cruauté de cet enfant qu'un consul fit mourir pour avoir crevé les yeux d'une corneille 6, étoit moins importante que celle de Philippe second, qui

i. C'est le denier de la veuve (voyez V Evangile selon saint Marc, chapitre xn, versets lx'i-[\[\, et selon saint Luc, chapitre xxi, versets 2-^). C'est par le mot pite que les anciennes traductions françaises de l'Evangile rendent les termes latins minuta et œra minuta qui se trouvent dans la Vulgate aux deux endroits indiqués (voyez la version publiée à Paris, sans nom d'auteur, en 1621, et celle de Jean Diodati, quiparutà Genève en ibh\). — La pite était une petite monnaie de cuivre, valant la moitié d'une obole et le quart d'un denier. « C'est, dit Nicot, demie maille ou demie obole, n D'après Ménage, ce mot vient du latin picta, par abréviation de pictavina, parce que cette monnaie avait surtout cours dans le Poitou.

Page 1