‹ Œuvres de La RochefoucauldChapitre 273 sur 469 · X. — DU GOUT · texte numérisé non relu

X. — DU GOUT

Il y a des personnes qui ont plus d'esprit que de goût, et d'autres qui ont plus de goût que d'esprit5 ; mais6 il j a plus de variété et de caprice dans le goût 7 que dans l'esprit.

Ce terme de goût a diverses significations, et il est

i. « Et on ne se sent. » (Édition de M. de Barthélémy.') ». « Que pour sentir. » (Ibidem.) 3. Rapprochez de la maxime 35 1.

l\. Les diverses éditions donnent ce titre au pluriel ; mais il y a du gotjt, au singulier, dans le manuscrit.

5. Mme de la Fayette écrit le 4 septembre 1673 à Mme de Sévigné (voyez les Lettres de cette dernière, tome III, p. 229 et 23o) : « Je ne sais si Mme de Coulanges ne vous aura point mandé une conver-

ation d'une après-dînée de chez Gourville, où étoient Mme Scarron et l'abbé Têtu, sur les personnes qui ont le goût au-dessus ou audessous de leur esprit. Nous nous jetâmes dans des subtilités où nous n'entendions plus rien. » Il y a bien de l'apparence que c'est la proposition de la Rochefoucauld qui a fourni le sujet de cette discussion à perte de vue. Quoi qu'il en soit, c'est dans la catégorie des personnes qui ont plus d'esprit que de goût que Mme de la Fayette range la Rochefoucauld, Mme de Sévigné, et elle-même, car elle ajoute : « Vous avez le goût au-dessous de votre esprit, et M. de la Rochefoucauld aussi, et moi encore, mais pas tant que vous deux. » — Cette lettre de Mme de la Fayette permettrait de rapporter à l'année 1673 le morceau de la Rochefoucauld. — Voyez la maxime 2 58, et la i3e des Réflexions diverses.

6. Mais est omis dans l'édition de 1731 et dans les suivantes.

7. Voyez les maximes £5, 252, 390, ()a5, et la i5e des Réflexions diverses.

RÉFLEXIONS DIVERSES. 3o5

aisé de s'y méprendre : il y a différence entre le goût qui nous porte vers les choses1, et le goût qui nous en fait connoitre et discerner les qualités, en s'attachant2 aux règles. On peut aimer la comédie sans avoir le goût assez fin et assez délicat pour en bien juger, et on peut avoir le goût assez bon pour bien juger de la comédie sans l'aimer. Il y a des goûts qui nous approchent imperceptiblement de ce qui se montre à nous ; d'autres3 nous entraînent par leur force ou par leur durée4.

Il y a des gens qui ont le goût faux en tout ; d'autres ne l'ont faux qu'en de certaines choses, et ils l'ont droit et juste dans ce qui est de leur portée. D'autres ont des goûts particuliers, qu'ils connoissent mauvais, et ne laissent pas de les suivre. Il y en a qui ont le goût incertain ; le hasard en décide : ils changent par légèreté, et sont touchés de plaisir ou d'ennui, sur la parole de leurs amis. D'autres sont toujours prévenus; ils sont esclaves de tous leurs goûts, et les respectent en toutes choses. Il y en a qui sont sensibles à ce qui est bon, et choqués de ce qui ne l'est pas ; leurs vues sont nettes et justes, et ils trouvent la raison de leur goût dans leur esprit et dans leur discernement.

Il y en a qui, par une sorte d'instinct, dont ils ignorent la cause, décident de ce qui se présente à eux, et prennent toujours le bon parti. Ceux-ci font paroitre plus de goût que d'esprit b, parce que leur amour-propre et leur humeur ne prévalent point sur leurs lumières naturelles ; tout agit de concert en eux, tout y est sur un même ton. Cet accord les fait juger sainement des objets, et leur

i . Rapprochez de la maxime 379.

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