‹ Œuvres de La RochefoucauldChapitre 278 sur 469 · XII. DE L'ORIGINE DES MALADIES · texte numérisé non relu

XII. DE L'ORIGINE DES MALADIES

Si on examine la nature des maladies, on trouvera qu'elles tirent leur origine des passions et des peines de l'esprit. L'âge d'or, qui en étoit exempt, étoit exempt de maladies2; l'âge d'argent, qui le suivit, conserva encore sa pureté ; l'âge d'airain donna la naissance aux passions et aux peines de l'esprit : elles commencèrent à se former, et elles avoient encore la foiblesse de l'enfance et sa légèreté. Mais elles parurent avec toute leur force et toute leur malignité dans l'âge de fer, et répandirent dans le monde, par la suite de leur corruption,

i. C'est du proverbe bien connu : larmes de crocodile, qu'est venue cette croyance, que la Cépède ne mentionne pas dans son Histoire des quadrupèdes ovipares. Gesner, qui, dans son Histoire des animaux, a réuni les contes comme les vérités de l'antiquité, dit (au livre II, p. 16, Francfort, 1617, in-folio) que, selon quelques auteurs, le crocodile, quand il voit de loin un homme, se met à pleurer (pour l'attirer sans doute), puis bientôt après le dévore.

a. Notre auteur a pu emprunter aux anciennes traditions poétiques l'idée première de ce morceau, mais non les distinctions étranges qu'il y ajoute comme par un jeu d'esprit. Hésiode se contente de dire (Œuvres et Jours, vers 90-92) que « les hommes des premiers temps vivaient sur la terre exempts de tous maux, et du pénible travail, et des cruelles maladies ; » et Horace (livre I, ode ni, vers 2g-3i), que « la Maigreur, et la cohorte des Fièvres, ne s'abattit sur la terre qu'après que Prométhée eut dérobé le feu à la demeure céleste. »

RÉFLEXIONS DIVERSES. 3ll

les diverses maladies qui ont affligé les hommes depuis tant de siècles. L'ambition a produit les fièvres aiguës et frénétiques ; l'envie a produit la jaunisse et l'insomnie ; c'est de la paresse que viennent les léthargies, les paralysies et les langueurs ; la colère a fait les étouffements, les ébullitions de sang, et les inflammations de poitrine ; la peur a fait les battements de cœur et les syncopes ; la vanité a fait les folies ; l'avarice, la teigne et la gale ; la tristesse a fait le scorbut; la cruauté, la pierre, la calomnie et les faux rapports ont répandu la rougeole, la petite vérole, et le pourpre, et on doit à la jalousie la cangrène1, la peste, et la rage. Les disgrâces imprévues ont fait l'apoplexie ; les procès ont fait la migraine et le transport au cerveau ; les dettes ont fait les fièvres étiques ; l'ennui du mariage a produit la fièvre quarte, et la lassitude des amants qui n'osent se quitter a causé les vapeurs2. L'amour, lui seul3, a fait plus de maux que tout le reste ensemble, et personne ne doit entreprendre de les exprimer ; mais comme il fait aussi les plus grands biens de la vie *, au lieu de médire de lui, on doit se taire : on doit le craindre et le respecter toujours.

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