Voyez la maxime a56, et les 2e et 3e Réflexions diverses
3l2 RÉFLEXIONS DIVERSES.
il y en a d'autres, de meilleure foi, qui sont nés faux, qui se trompent eux-mêmes, et qui ne voient jamais les choses comme elles sont. Il y en a dont l'esprit est droit, et le goût faux ; d'autres ont l'esprit faux, et ont ' quelque droiture dans le goût2 ; il y en a enfin qui n'ont rien de faux dans le goût, ni dans l'esprit. Ceux-ci sont trèsrares, puisque, à parler généralement, il n'y a presque3 personne qui n'ait de la fausseté dans quelque endroit de l'esprit ou du goût.
Ce qui fait cette fausseté si universelle, c'est que nos qualités sont incertaines et confuses, et que nos vues4 le sont aussi : on ne voit point les choses précisément comme elles sont ; on les estime plus ou moins qu'elles ne valent s, et on ne les fait point rapporter à nous en la manière qui leur convient, et qui convient à notre état et à nos qualités. Ce mécompte met un nombre infini de faussetés dans le goût et dans l'esprit ; notre amourpropre est flatté de tout ce qui se présente à nous sous les apparences du bien : mais comme il y a plusieurs sortes de bien 6 qui touchent notre vanité ou notre tempérament, on les suit souvent par coutume, ou par commodité ; on les suit parce que les autres les suivent, sans considérer qu'un même sentiment ne doit pas être également embrassé par toute sorte de personnes, et qu'on s'y doit attacher plus ou moins fortement, selon qu'il convient plus ou moins à ceux qui le suivent7.
i. Les éditions antérieures ne répètent pas ce verbe.
2. Rapprochez de la maxime 258, et de la 10e des Réflexions diverses.
3. Rrotier et les éditeurs suivants ne donnent pas ce correctif. l\. Goûts, au lieu de vues, dans toutes les éditions.
5. Voyez la maxime 244, et les ioe et 16e Réflexions diverses.
6. Les éditions antérieures ont biens au pluriel, et, quatre lignes plus loin : toutes sortes de personnes.
7. Cette idée, qui reviendra plusieurs fois encore dans ce morceau
RÉFLEXIONS DIVERSES. 3l3
On craint encore plus de se montrer faux par le goût que par l'esprit. Les honnêtes gens doivent approuver sans prévention ce qui mérite d'être approuvé, suivre ce qui mérite d'être suivi, et ne se piquer de rien1 ; mais il y faut une grande proportion et une grande justesse : il faut savoir discerner ce qui est bon en général, et ce qui nous est propre, et suivre alors avec raison la pente naturelle qui nous porte vers les choses qui nous plaisent. Si les hommes ne vouloient exceller que par leurs propres talents, et en suivant leurs devoirs, il n'y auroit rien de faux dans leur goût et dans leur conduite; ils se montreroient tels qu'ils sont ; ils jugeroient des choses par leurs lumières, et s'y attacheroient par leur raison 2 ; il y auroit de la proportion dans leurs vues et3 dans leurs sentiments ; leur goût seroit vrai, il viendroit d'eux et non pas des autres, et ils le suivroient par choix, et non pas par coutume 4 ou par hasard.
Si on est faux en approuvant ce qui ne doit pas être approuvé, on ne l'est pas moins, le plus souvent, par l'envie de se faire valoir en des qualités qui sont bonnes de soi, mais qui ne nons conviennent pas 5 : un magistrat est faux quand il se pique d'être brave, bien qu'il puisse être hardi dans de certaines rencontres ; il doit paroître 6 ferme et assuré dans une sédition qu'il a droit d'apaiser7,
même, se retrouve dans les maximes i34, 256, 457, 4g3, et dans les 3e et 4e Réflexions diverses.
i. C'est la maxime 2o3.
2. Les éditions précédentes donnent : « par raison; » puis, à le fin de l'alinéa : « et par hasard. »
3. Les diverses éditions omettent cette conjonction. 4- Voyez la ioe des Réflexions diverses.
5. Voyez encore les maximes i34, a56, 457, 4g3, et les 3e et ^Réflexions diverses.
6. Dans le texte de Rrotier et des éditeurs suivants : « il doit être. »
7. Ce passage fait penser à la conduite de Matthieu Mole dans
3l4 RÉFLEXIONS DIVERSES.
sans craindre d'être faux, et il seroit faux et ridicule de se battre en duel. Une femme peut aimer les sciences1, mais toutes les sciences ne lui conviennent pas toujours 2, et l'entêtement de certaines sciences ne lui convient jamais, et est toujours faux.
Il faut que la iaison et le bon sens mettent le prix aux choses 3, et déterminent notre goût à leur donner le rang qu'elles méritent et qu'il nous convient de leur donner ; mais tous les hommes presque * se trompent dans ce prix et dans ce rang, et il y a toujours de la fausseté dans ce mécompte 5.
Les plus grands rois sont ceux qni s'y méprennent le plus souvent : ils veulent surpasser les autres hommes en valeur, en savoir, en galanterie, et dans mille autres qualités où tout le monde a droit de prétendre ; mais ce goût d'y surpasser les autres peut être faux en eux, quand il va trop loin. Leur émulation doit avoir un
la journée des barricades, et l'auteur, sans doute, y a pensé luimême.
i. Ce compliment était vraisemblablement à l'adresse de Mmes de Sablé et de la Fayette.
a . Toujours est omis dans l'édition de Brotier et dans les suivantes. Quatre lignes plus loin, toutes les éditions mettent qu'elles devant déterminent.
3. Vovez la muxime 244, et les 10e et 16e Réflexions diverses.