‹ Œuvres de La RochefoucauldChapitre 292 sur 469 · les fait tourner. » (Édition de 1781 et suivantes · texte numérisé non relu

les fait tourner. » (Édition de 1781 et suivantes

Il y a de la différence entre un esprit utile et un esprit d'affaires ; on peut entendre les affaires, sans s'appliquer à son intérêt particulier : il y a des gens habiles dans tout ce qui ne les regarde pas, et très- malhabiles dans ce qui les regarde' ; et il y en a d'autres, au contraire, qui ont une habileté bornée à ce qui les touche, et qui savent trouver leur avantage en toutes choses.

On peut avoir, tout ensemble, un air sérieux dans l'esprit, et dire souvent des choses agréables et enjouées ; cette sorte d'esprit convient à toutes personnes et à tous les âges de la vie. Les jeunes gens ont d'ordinaire l'esprit enjoué et moqueur, sans l'avoir sérieux, et c'est ce qui les rend souvent incommodes. Rien n'est plus malaisé2 à soutenir que le dessein d'être toujours plaisant, et les applaudissements qu'on reçoit quelquefois en divertissant les autres ne valent pas que l'on s'expose à la honte de les ennuyer souvent, quand ils sont de méchante humeur. La moquerie est une des plus agréables et des plus dangereuses3 qualités de l'esprit : elle plaît toujours, quand elle est délicate ; mais on craint toujours aussi4 ceux qui s'en servent trop souvent 5. La moquerie peut néanmoins être permise, quand elle n'est mêlée d'au-

1. « Dans tout ce qui les regarde. » (Édition de 173 1 et suivantes.)

2. Il y a malaisé, comme au manuscrit, dans l'édition de 1781 et dans celle de Brotier. Les suivantes, y compris celle de Duplessis, donnent aisé, ce qui est tout juste le contraire de la pensée de l'auteur.

3. Témoin deux célèbres contemporains et amis de la Rochefoucauld, Bussy Rabutin et Saint-Évremond.

[\. Les diverses éditions, à partir de celle de Fortia, donnent: « aussi toujours. »

5. Pascal (Pensées, article VI, 19) : « Diseur de bons mots, mauvais caractère. » — Publius Syrus avait déjà dit :

Lingua est maliloquax indicium mentis malse.

« Méchante langue est marque de méchant esprit. »

cune malignité, et quand on y fait entrer1 les personnes mêmes dont on parle.

Il est malaisé d'avoir un esprit de raillerie sans affecter d'être plaisant, ou sans aimer à se moquer ; il faut une grande justesse pour railler longtemps, sans tomber dans l'une ou l'autre de ces extrémités. La raillerie est un air de gaieté qui remplit l'imagination, et qui lui fait voir en ridicule les objets qui se présentent ; l'humeur y mêle plus ou moins de douceur ou d'âpreté : il y a une manière de railler, délicate et flatteuse, qui touche seulement les défauts que les personnes dont on parle veulent bien avouer, qui sait déguiser les louanges qu'on leur donne sous des apparences de blâme, et qui découvre 2 ce qu'elles ont d'aimable, en feignant de le vouloir cacher.

Un esprit fin et un esprit de finesse sont très-différents. Le premier plaît toujours ; il est délié, il pense des choses délicates3, et voit les plus imperceptibles. Un esprit de finesse ne va jamais droit : il cherche des biais et des détours pour faire réussir ses desseins ; cette conduite est bientôt découverte ; elle se fait toujours craindre, et ne mène presque jamais aux grandes choses4.

Il y a quelque différence entre un esprit de feu et un esprit brillant : un esprit de feu va plus loin et avec plus de rapidité ; un esprit brillant a de la vivacité, de l'agrément et de la justesse.

La douceur de l'esprit, c'est un air5 facile et accommodant, qui plaît toujours6, quand il n'est point fade.

i. C'est-à-dire, quand on fait qu'elles s'y prêtent, qu'elles plaisantent avec nous.

2. « Qui découvre, » c'est-à-dire, qui montre, fait ressortir.

3. Ce qui, selon la maxime 99, est la politesse de l'esprit. !\. Voyez les maximes ia5 et 126.

5. « La douceur de l'esprit est un air. » (Edition de 1781 et suivantes.)

6. Les diverses éditions donnent : « et qui plaît toujours. »

Un esprit de détail s'applique avec de l'ordre et de la règle à toutes les particularités des sujets qu'on lui présente : cette application le renferme d'ordinaire à de petites choses ; elle n'est pas néanmoins toujours incompatible avec de grandes vues1 ; et quand ces deux qualités se trouvent ensemble dans un même esprit, elles l'élèvent infiniment au-dessus des autres.

On a abusé du terme de bel esprit, et bien que tout ce qu'on vient de dire des différentes ~ qualités de l'esprit puisse convenir à un bel esprit, néanmoins comme ce titre a été donné à un nombre infini de mauvais poètes et d'auteurs ennuyeux, on s'en sert plus souvent pour tourner les gens en ridicule, que pour les louer3.

Bien qu'il y ait plusieurs épithètes pour l'esprit qui paroissent une même chose, le ton et la manière de les prononcer y mettent de la différence ; mais comme les tons et les manières de dire4 ne se peuvent écrire, je n'entrerai point dans un détail qu'il seroit impossible de bien expliquer. L'usage ordinaire le fait assez entendre ; et en disant qu'un homme a de l'esprit, qu'il a bien de l'esprit*, qu'il a beaucoup d'esprit, et qu'il a bon esprit6, il n'y a que les tons et les manières qui puissent mettre de la différence entre ces expressions, qui paroissent sem-

1. Dans les maximes fri et 56g, l'auteur pensait le contraire.

a. « De différentes. » (Editions de 1781 et de Brotier.)

3. En nous montrant le discrédit où était tombé le terme de bel esprit, ce passage permettrait de fixer approximativement la date du morceau ; il est clair qu'il ne put être écrit qu'après les beaux jours de l'hôtel de Rambouillet ; il l'a été probablement au temps des Précieuses ridicules (1660), ou même des Femmes savantes (1672).

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