JUGEMENT SUR LES MAXIMES DE M. DE LA ROCHEFOUCAULD
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Je vous ai beaucoup d'obligation d'avoir fait un jugement de moi si avantageux que de croire que j'ctois capable de dire mon sentiment de l'écrit que vous m'avez envoyé. Je vous proteste, Madame, avec toute la sincérité de mon cœur, quoique l'auteur de l'écrit n'en croie point de véritable, que j'en suis incapable, et que je n'entends rien en ces choses si subtiles et si délicates; mais puisque vous commandez, il faut obéir. Je vous dirai donc, Madame, après avoir bien considéré cet écrit, que ce n'est qu'une collection de plusieurs livres d'où l'on a choisi les sentences, les pointes et les choses qui avoient plus de rapport au dessein de celui qui a prétendu en faire un ouvrage considérable. J'ai l'esprit si rempli des idées de maçonnerie, que je m'imagine que tout ce que je vois en a la ressemblance et que cet ouvrage s'y peut comparer. Je sais bien que vous direz que je ne suis qu'un maçon ou un charpentier en cette matière, mais vous m'avouerez aussi qu'il est composé de différents matériaux2; on y remarque de belles pierres, j'en demeure d'accord; mais on ne sauroit disconvenir qu'il ne s'y trouve aussi du moellon et beaucoup de plâtras, qui sont si mal joints ensemble qu'il est impossible qu'ils puissent faire corps ni liaison, et, par conséquent, que l'ouvrage puisse subsister3. Après la raillerie, il est bon d'entrer un peu dans le sérieux, et de vous dire que les auteurs des livres desquels on a colligé ces sentences, ces pointes et ces périodes, les avoient mieux placées ; car si l'on voyoit ce qui étoit devant et après, assurément on en seroit plus édifié ou moins scandalisé. Il y a beaucoup de simples dont le suc est poison, qui ne sont point dangereux lorsqu'on n'en a rien extrait et que la plante est en son entier. Ce n'est pas que cet écrit ne soit bon en de bonnes mains, comme les vôtres, qui savent tirer le bien du
1. Extrait du tome II des Portefeuilles de Vallant, folio 170. — Le titre est de la main de Vallant. L'auteur de cette pièce est inconnu, mais elle fut certainement communiquée à la Rochefoucauld, car l'adresse de renvoi (à Madame la Marquise de Sablé) est écrite par lui.
2. La lettre originale, dont l'orthographe d'ailleurs est singulièrement défectueuse, donne malèreaux.
3. V. Cousin supprime cette phrase et les deux précédentes (depuis : Je vous dirai donc, Madame ), ne les trouvant pas, dit-il, fort plaisantes. (Madame de Sablé, p. 1 55.) — 11 a raison, sans aucun doute, mais notre tâche d'éditeur ne nous permet pas même licence.
38o APPENDICE.
mal même ; mais aussi on peut dire qu'entre les mains de personnes libertines1 ou qui auroientde la pente aux opinions nouvelles2, que3 cet écrit les pourroit confirmer dans leur erreur, et leur faire croire qu'il n'y a point du tout de vertu, et que c'est folie de prétendre de devenir vertueux, et jeter ainsi le inonde dans l'indifférence et dans l'oisiveté, qui est la mère de tous les vices. J'en parlai hier à un homme de mes amis, qui me dit qu'il avoit vu cet écrit, et qu'à son avis, il découvroit les parties honteuses de la vie civile et de la société humaine, sur lesquelles il falloit tirer le rideau : ce que je fais, de peur que cela fasse mal aux yeux délicats, comme les vôtres, qui ne sauroient rien souffrir d'impur et de déshonnête.
JUGEMENT DES MAXIMES DE M. DE LA ROCHEFOUCAULD [l664]'-
J 'appellerais volontiers l'auteur de ces Maximes un orateur éloquent et un philosophe plus critique que savant ; aussi n'a-t-il s autre principe de ses sentiments que la fécondité de son imagination. Il affecte dans ses divisions et dans ses définitions, subtilement, mais sans fondement inventées, de passer pour un Sénèque6, ne prenant pas garde néanmoins que celui-ci, dans sa morale, tout païen qu'il
i. On sait que, dans la langue du dix-septième siècle, le mol libertin signifiait à peu près ce qu'on entend aujourd'hui par libre penseur.
2. « Probablement, fait remarquer V. Cousin, l'opinion des sceptiques et des épicuriens, de Lamotbe le Vayer, Gassendi, Bernier, etc. » — Voyez plus loin, p. 384.
3. Cette conjonction inutilement répétée est bien dans le texte.
4. Extrait du tome 11 des Portefeuilles de Vallant, folio i G6. — Ce morceau n'est pas signé; notre titre est celui que Vallant lui donne. V. Cousin n'en a pris que des fragments (Madame de Sablé, p. 1 54).
5. La pièce originale donne n'a-il (voyez la note a de la page suivante).
6. La Rochefoucauld affectait, au contraire, de réfuter Sénèque, et même «le lui arracher le masque. On voit en tète de ses quatre premières éditions une planche, gravée par Etienne Picart, où l' Amour de la Vérité (la Rochefoucauld), sous la figure d'un enfant au regard et au sourire malicieux, arrache à un buste de Sénèque son masque, sa couronne de laurier, et dit, en le montrant du doigt : Quid vetat? c'est-à-dire en français : Pourquoi pas? Le sujet et la devise remettent en mémoire ces deux passages d'Horace :
Dicere verum
Quid vetat?.... (Livre I, satire i, vers 24 et 2:").)
llli delraherc ausim
Hareniem capiti coronam. (Livre I, satire \, vers 48 et 4y )
« Pourquoi ne pas dire le vrai ? — J'oserai arracher la couronne qui lui ceint le front. » — Rapprochez de la marime 089; voyez aussi p. 36g et note 6.
étoit, ne s'est jamais jeté dans cette extrémité que de confondre toutes les vertus des sages de son temps, ni de les faire passer pour des vices; il a cru qu'il y en avoit de tempérants et de dissolus, de bons et de mauvais, d'humbles et de superbes, et il n'a jamais dit qu'on pût, sous une véritable humilité, cacher une superbe insolente : elles sont trop antipathiques pour pouvoir habiter la même demeure1. Je lui donnerais néanmoins celte louange que de savoir puissamment invectiver, et d'avoir parfaitement bien rencontré où il B'est agi de mériter le titre de satirique. C'est à contre-cœur que je loue de la sorte son ouvrage tout à fait spirituel, et peut-être pourrat-on 2 dire que je tombe dans le même défaut dont je l'accuse; mais certes, considérant que par ces Maximes il n'y a aucune vertu chrétienne, si solide qu'elle soit, qui ne puisse être censurée, content du désavantage d'en être dépourvu, j'aime mieux ne passer pas pour complaisant, en approuvant sa doctrine, que d'être dans un perpétuel danger de déclamer contre les belles qualités, ni médire des plus vertueux.
I.LTTRE ADRESSÉE A MADAME LA DUCHESSE DE SCHOMBERG, SUR LES MAXIMES DE M. DE LA ROCHEFOUCAULD [l664]3.
A. considérer superficiellement l'écrit que vous m'avez envoyé, il semble tout à fait malin, et il ressemble fort à la production d'un esprit fier, orgueilleux, satirique, dédaigneux, ennemi déclaré du bien, sous quelque visage qu'il paroisse, partisan très-passionné du mal, auquel il attribue tout, qui querelle et qui choque toutes les vertus, et qui doit enfin passer pour le destructeur de la morale, et pour l'empoisonneur de toutes les bonnes actions, qu'il veut absolument qui passent pour autant de vices déguisés4. Mais, quand on le
i. Dans la lettre autographe, ce mot est écrit demure.
2. Dans le manuscrit: poarra-on (voyez la note 5 de la page précédente).
3. Extrait du tome II des Portefeuilles de Vallanl, folio i6i. — L'auteur de cette Lettre nous est également inconnu ; mais le fond des idées donnerait lieu de croire que c'était une personne qui partageait les idées de Port-Roval, et un homme, en tout cas, de quelque importance, car outre la pièce originale, Mme de Sablé voulut avoir une copie, qui se trouve dans le même portefeuille de \ allant. — V. Cousin a donné cette pièce (Madame de Sablé, p. i5o-i5a), en supprimant volontairement un passage, que nous indiquerons, sans parler de plusieurs autres omissions de détail qu'il est inutile de signaler.
4- « Ces petites incorrections, dit V. Cousin, qui de la conversation passent dans le style, trahissent un homme qui n'est pas un auteur. » — Le tour auquel cette observation s'applique {qui après que) n'était pas encore, en ce
lit avec un peu de cet esprit pénétrant qui va bientôt jusqu'au fond des choses, pour y trouver le fin, le délicat et le solide, on est contraint d'avouer ce que je vous déclare, qu'il n'y a rien de plus fort, de plus véritable, de plus philosophe, ni même de plus chrétien parce que, dans la vérité, c'est une morale très-délicate, qui exprime d'une manière peu connue aux anciens philosophes et aux nouveaux pédants ' la nature des passions qui se travestissent dans nous si souvent en vertus. C'est la découverte du foible de la sagesse humaine, et de la raison, et de ce qu'on appelle force d'esprit; c'est une satire très-forte et très-ingénieuse de la corruption de la nature par le péché originel, de l'amour-propre et de l'orgueil, et de la malignité de l'esprit humain qui corrompt tout, quand il agit de soi-même, sans l'esprit de Dieu. C'est une agréable description de ce qui se fait par les plus honnêtes gens, quand ils n'ont point d'autre conduite que celle de la lumière naturelle, et de la raison sans la grâce. C'est une école de l'humilité chrétienne, où nous pouvons apprendre les défauts de ce que l'on appelle si mal à propos nos vertus ; c'est un parfaitement beau commentaire du texte de saint Augustin qui dit que toutes les vertus des infidèles sont des vices2; c'est un anti-Sénèque, qui abat l'orgueil du faux sage, que ce superbe philosophe élève à l'égal de Jupiter 3 ; c'est un soleil qui fait fondre la neige qui couvre la laideur de ces rochers infructueux de la seule vertu morale ; c'est un fonds très-fertile d'une infinité de belles vérités qu'on a le plaisir de découvrir en fouissant un peu par la méditation \ Enfin, pour dire nettement mon sentiment, quoiqu'il y ait partout des paradoxes, ces paradoxes sont pourtant très-véritables, pourvu qu'on demeure toujours dans les termes de la vertu morale et de la raison naturelle, sans la grâce. Il n'y en a point que je ne soutienne, et il y en a même plusieurs qui s'accordent parfaitement avec les sentences de l'Ecclésiastique '•', qui contient la morale du Saint-Esprit.
temps-là, regardé généralement comme une incorrection. On en peut voir de nombreux exemples dans le Lexique de Mme de Sévigné, tome I, p. xxm et xxiv.
i. « Style de gentilhomme, » fait observer V. Cousin à propos du mot pédants; c'est peut-être conclure un peu vite sur un seul mot, bien que l'ensemble de la lettre se prête à cette conjecture.
a. Voyez plus haut. p. 363 et note 4.