‹ Œuvres de La RochefoucauldChapitre 359 sur 469 · DISCOURS A MONSIEUR LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

DISCOURS A MONSIEUR LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD

Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte

L'homme agit, et qu il se comporte En mille occasions comme les animaux :

Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts

Que ses sujets, et la Nature

A mis dans chaque créature Quelque grain d'une masse où puisent les esprits; J'entends les esprits corps et pétris de matière.

Je vais prouver ce que je dis.

A l'heure de l'affût, soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans l'humide séjour, >oit lorsque le soleil rentre dans sa carrière, Et que, n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour, Au bord de quelque bois, sur un arbre je grimpe, Et nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe

Je foudroie à discrétion

Un lapin qui n'y pensoit guère.

Je vois fuir aussitôt toute la nation

Des lapins, qui, sur la bruyère,

L'œil éveillé, l'oreille au guet,

i . Livre X, fable xiv, dans l'édition originale (1679) '• dans les éditions modernes, c'est la fable xv, parce qu'on a marqué du chiffre I le Discours à Mme île lu Sablière, qui, dans la première impression, n'est pas numéroté.

a. C'est le seul titre de la fable dans la première édition; plus tard, les éditeurs l'ont intitulée les Lapins. Le fabuliste lui-même nous apprend dans le dernier vers que c'est la Rochefoucauld qui lui a donné ce sujet (voyez plus haut, p. 3og et note 3).

JUGEMENTS DES CONTEMPORAINS. 4oi

S egayoient, et de thym parfumoient leur banquet.

Le bruit du coup fait que la bande

S'en va chercher sa sûreté

Dans la souterraine cité ; Mais le danger s'oublie, et cette peur si grande S'évanouit bientôt : je revois les lapins, Plus gais qu'auparavant, revenir sous mes mains.

Ne reconnoit-on pas en cela les humains ? Dispersés par quelque orage, A peine ils touchent le port, Qu'ils vont hasarder encor Même vent, même naufrage.

Vrais lapins, on les revoit Sous les mains de la fortune.

Joignons à cet exemple une chose commune :

Quand des chiens étrangers passent par quelque endroit

Qui n'est pas de leur détroit * ,

Je laisse à penser quelle fête !

Les chiens du lieu n'ayants - en tête Qu'un intérêt de gueule, à cris, à coups de dents,

Vous accompagnent ces passants

Jusqu'aux confins du territoire.

Un intérêt de biens, de grandeur et de gloire Aux gouverneurs d'Etats, à certains courtisans, A gens de tous métiers, en fait tout autant faire.

On nous voit tous, pour l'ordinaire, Piller le survenant, nous jeter sur sa peau. La coquette et l'auteur sont de ce caractère :

Malheur à l'écrivain nouveau !

Le moins de gens qu'on peut à l'entour du gâteau,

C'est le droit du jeu, c'est l'affaire. Cent exemples pourraient appuyer mon discours ;

Mais les ouvrages les plus courts Sont toujours les meilleurs. En cela j'ai pour guides* Tous les maîtres de l'art, et tiens qu'il faut laisser Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser :

Ainsi ce discours doit cesser.

Vous qui m'avez donné ce qu'il a de solide, Et dont la modestie égale la grandeur, Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur

La louange la plus permise,

La plus juste et la mieux acquise;

i. C'est-à-dire, ressort, district. Le mot, dans ce sens, a vieilli.

2. Le participe est ainsi au pluriel dans l'édition originale.

3. Tout en faisant rimer ce mot avec solide, la Fontaine l'a mis au pluriel, comme le veut d'ailleurs le sens.

Vous enfin dont à peine ai-je encore obtenu Que votre nom reçût ici quelques hommages l Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages, Comme un nom qui, des ans et des peuples connu, Fait honneur à la France en grands noms plus féconde

Qu'aucun climat de Funivers ; Permettez-moi, du moins, d'apprendre à tout le monde Que vous m'avez donné le sujet de ces vers.

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