‹ Œuvres de La RochefoucauldChapitre 428 sur 469 · ÉTUDE SUR L'ÉDITION DE 1G · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR L'ÉDITION DE 1G

et qui depuis lors sans cloute était demeuré à leurs yeux le seul texte officiel et consacré. Les deux éditions de 167G et de 1679 sont une copie pure et simple de colle de l6(55.

Revenons à notre volume, et commençons par donner une idée exacte de ce qu'il contient. Les maximes y sont au nombre de cent quatre-vingt-neuf; elles forment chacune un alinéa spécial, sans autres marques ni signes distinctifs. L'ordre dans lequel elles se suivent diffère essentiellement de celui qui a été adopté plus tard. Nous indiquons par un numéro la place qu'elles occupent dans l'excellente édition publiée par M. Gilbert pour la Collection des Grands écrivains de la France. Le soin qu'a pris M. Gilbert de recueillir en note toutes ies variantes fournies soit par le manuscrit autographe conservé au château de la Roche-Guyon, soit par les diverses éditions données par l'auteur, nous a mis à même d'indiquer pour chaque maxime celle des versions dont elle se rapproche le plus1

Dix de nos maximes ont été dédoublées plus tard, et ont fourni la matière de onze maximes nouvelles. Par contre, il en est six autres qui n'en forment que trois dans l'édition définitive : en sorte que le volume de 1664 renferme en réalité 197 maximes, au lieu de 3 1 7 que contient l'édition originale de [665.

Sur ces 197 maximes, il y en a sept données comme posthumes dans l'édition de M. Gilbert, où elles figurent sous les n°" 5o5, 5 11, 5 17, 5ao, 322, 5a3 et 529. Elles sont, en général, conformes à la rédaction du manuscrit autographe, à l'exception du n" 522, qui offre un texte tout différent*. Dorénavant ces pensées devront être reléguées, non plus parmi les posthumes, mais dans la catégorie de celles que l'auteur a retranchées3.

Huit sont complètement inédites, et, à ce titre, nous croyons devoir les reproduire :

(P. 5.) Si on avoit ôté à ce qu'on appelle force, le désir de conserver et la crainte de perdre, il ne lui resteroit pas grand'chose4.

(P. 49.) La familiarité est un relâchement presque de toutes les règles de la vie civile, (jue le libertinage a introduit dans la société, pour nous faire parvenir à celle qu'on appelle commode.

C'est un effet de l'amour-propre, qui voulant tout accommoder à notre foiblesse, nous soustrait à l'honnête sujection que nous imposent les bonnes mœurs, et pour chercher trop les moyens de nous les rendre commodes, les fait dégénérer en vices.

Les femmes ayant naturellement plus de mollesse que les hommes, tombent plutôt dans ce relâchement, et y perdent davantage; l'autorité du sexe ne se maintient pas; le respect qu'on lui doit diminue, et l'on peut dire que l'honnête y perd la plus grande partie de ses droits.

(P. 67.) La raillerie est une gaieté agréable de l'esprit, qui enjoué la conversation et qui lie la société, si elle est obligeante, ou qui la trouble, si elle ne l'est pas.

[1. Nous omettons le tableau comparatif dressé par M. Willems et placé par lui à la suite de ces mots. Il ferait, eu ce qui touche l'édition de 1664, double emploi avec nos tableaux de concordance (ci-après, p. (16-82) ; et d'ailleurs, connue on peut le voir dans notre Avant-propos, ce qui se rapporte à la source inconnue, non retrouvée, de M. Gilbert, a perdu beaucoup de son importance et de sa valeur.]

[2. Si, au lieu de rapprocher le texte de 1664 du manuscrit de M. Gilbert, nous le comparons avec celui de Liancourt, cette phrase est à modifier ainsi : a Trois (317, 523 et 329) sont conformes à la rédaction du manuscrit autographe, les quatre autres (5o5, 5 11, 5ao et 522) offrent des variantes ass^z considérables.»]

[i. Les chiffres de M. Willems dans ces deux derniers paragraphes ne sont pas tout à fait conformes à ceux que donne le résumé dont nous avons fait suivre nos tableaux de concordance. Ce sont là des dilférences qu'on s'explique aisément dans un travail qui demande une si minutieuse attention.]

[4- Cette première maxime inédite est la seule des huit qui se trouve ailleurs que dans l'édition de 1664; c'est la seconde de la copie de i663 (voyez ci-dessus,

Elle e'.t plus pour celui qui la fait que pour celui qui la souffre'.

C'est toujours un combat de bel esprit, que produit la vanité; d'où vient que ceux qui en manquent pour la soutenir, et ceux qu'un défaut reproché fait rougir, s'en offensent également, comme d'une défaite injurieuse qu'ils ne sauraient pardonner.

C'est un poison qui, tout pur, éteint l'amitié et excite la haine, mais qui, corrigé par l'agrément de l'esprit et la flatterie de la louange, l'acquiert ou la conserve; et il en faut user sobrement avec ses amis et avec les foibles2.

Quelques-unes de ces pensées méritaient peut être de rester en oubli, et l'auteur a bien fait de les répudier. Mais de ce qu'elles sont inférieures aux autres et accusent une certaine négligence de style, ne nous hâtons pas de conclure qu'elles soient moins authentiques. Bon nombre de celles qui se lisent dans le manuscrit autographe et dans la première édition sont pareillement dans ce cas. Si profond penseur, si parfait écrivain qu'il soit, la Rochefoucauld n'a pas été toujours également heureux dans le choix de ses pensées et de ses expressions. Et ici nous nous retranchons derrière l'auteur lui-même, qui, durant quinze ans, n'a pas cessé de manier et de remanier son œuvre, modifiant sans cesse et élaguant tout ce qui lui paraissait manquer de justesse quant au fond ou de précision dans la forme. Par combien de retouches successives ce petit livre des Maximes n'a-t-il point passé avant d'atteindre au point de perfection où il s'offre dans la rédaction définitive? Ceux-là le savent bien qui ont pris la peine de comparer entre elles les diverses éditions.

Toujours est-il que ce n'est pas peu de chose que de nous avoir conservé quelques lignes de plus d'un maître en l'art d'écrire. Mais là n'est pas le seul, ni même, à nos yeux, le principal mérite de notre livret. Ce qui lui donne un intérêt exceptionnel, ce sont les variantes très-nombreuses et souvent très-précieuses qu'il renferme. Dans la liste qui précède, nous avons dû nous borner, pour chaque maxime, à indiquer sommairement le texte offrant le plus d'analogie avec le nôtre. Mais il est rare qu'il y ait conformité entière, et, à notre avis, l'avantage n'est pas toujours du côté de la version reçue.

Quelques-unes de ces variantes sont purement littéraires :

Max. 83 : 1? amitié la plus sainte et la plus sincère (le manuscrit5 porte la plus sainte et la plus sacrée)

Max 255 : Les pensées et les sentiments (dans le ms. : les peines^ et les sentiments) ont chacun un ton de voix, une action et un air de visage qui leur sont propres

Max. 21 : Ceux qu'on condamne au supplice affectent quelquefois une constance et un mépris de la mort qui n'est en effet que la crainte de l'envisager : de sorte qu'on peut dire que cette constance et ce mépris sont à leur esprit ce que le mouchoir est à leurs yeux5. Toutes les éditions portent : ce que le bandeau est à leurs yeux. Mouchoir n'était pas du style noble. Alfred de Vigny fait remarquer quelque part que la muse tragique française a été quatre-vingt-dix-huit ans avant de se décider a dire tout haut un mouchoir, elle qui disait chien et éponge, très-franchement. Et M. de Vigny avait ses raisons pour parler de la sorte, car c'est ce même

1. Il est évident que le typographe a omis un mot. L'auteur doit avoir écrit : Elle est plus malaisée pour celui qui la fait..., ou quelque chose d'analogue.

2. Le fond de ces pensées sur la raillerie se retrouve dans la 16e des Réflexions diverses, intitulée De la dijféience des esprits (p. 328 de l'édition de M. Gilbert).

[3. Non pas seulement le manuscrit de M.Gilbert, mais aussi celui de Liancourt et la copie de i663 : voyez ci-dessus, p. i3.]

[4. Cette mauvaise leçon du manuscrit de M. Gilbert, et du texte de M. de Bar. thelemy, n'est pas dans le manuscrit de Liancourt : voyez ci-dessus, p. 36]

[5. M. Willems a cité des deux maximes précédentes le texte de 1664; pour cette troisième, il donne le texte définitif d>- 1678, en n'y changeant que bandeau en mouchoir. Le manuscrit de Liancourt et ceux de MM. Gilbert et de Barthélémy portent aussi mouchoir, et de même la copie de i663, qui substitue seulement ce qu'un à ce que le. Pour la variante totale de la maxime, voyez ci-dessus, p. \.

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