ÉTUDE SUR L'ÉDITION DE
mot, employé dans un ras où il était indispensable et ne comportait pas d'équivali-nt, qui fut la principale cause de l'insuccès de sa tragédie d'Othello1. Ici la variante est de peu de conséquence, mais il est bon de la recueillir, ne fût-ce que pour faire voir à quels scrupules de style l'auteur s'est cru tenu d'obéir.
En voici une autre plus importante. L'édition de l665 contient la maxime suivante : La confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire infailliblement (max. G22). Je ne sais si je m'abuse, mais, exprimée de la sorte, cette pensée me fait l'effet d'un axiome banal, assez, peu digne d'être enchâssé dans le recueil des Maximes. Notre édition porte : La confiance de plaire est souvent un moyen de plaire infailliblement. C'est précisément le contre-pied de la leçon reçue, mais ce n'est pas moins vrai, et surtout c'est plus original, plus piquant, plus dans le tour d'esprit habituel de ce raffiné et de ce railleur. Et, de fait, la substitution était tellement indiquée, que deux des éditeurs, Brotier et M. de Barthélémy, ont pris sur eux de la faire, en dépit du texte qu'ils avaient sous les yeux2.
Tout le monde connaît cette désolante pensée, une de celles qui résument toute la doctrine du livre : La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font souvent la valeur des hommes et la vertu des femmes (max. 220). Dans la première édition cette réflexion n'avait trait qu'à la valeur des hommes, et ne s'étendait pas à la vertu des femmes. On en a conclu que le dernier bout de phrase avait été ajouté postérieurement. C'est une erreur. De tout temps l'auteur a cru que la vertu chez les femmes et la valeur chez les hommes se comportent de même façon, et obéissent aux mêmes mobiles. 11 n'a jamais varié sur ce point, car notre texte dit bel et bien : La vanité et la honte, et surtout le tempérament, fait la valeur des hommes et la chasteté des femmes, dont on fait tant ds bruit^. On voit que s'il s'est corrigé plus tard, c'est uniquement pour atténuer sa pensée et lui ôter ce qu'elle avait de trop général et de trop absolu.
Passons à une autre maxime, où l'altération est plus manifeste. Nous lisons dans notre texte : L'éducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre qu'on leur inspire. Veut-on savoir ce que cette pensée est devenue dans les éditions postérieures? L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes sens est un second amour-propre qu'on leur inspire (max. 26 1)4. On conviendra qu'il ne
[1. M. Gustave Frédérix, dans un article remarquable, tout à l'éloge de M. Willems, publié dans l'Indépendance befge du 25 février 1879, rectifie en ces ternies ce passade : a Ce mot audacieux, mouchoir, n'a pas été « la principale cause de l'insuccès « de l'Otbello de M. de Vigny. » Voici comment M. de Vigny raconte lui-même le succès de son audace [dans sa Préface, édition de 1839, p. 32] : <t En 1829. grâce à « Shakespeare, elle (la tragédie française) a dit le grand mot, à l'épouvante et éva- « nouissement des faibles, qui jetaient ce jour-là des cris longs et douloureux, mais à « la satisfaction du public qui, en grande majorité, a coutume de nommer un mou- « choir : mouchoir. Le mot a fait son entrée ; ridicule triomphe ! » Triomphe, dit M. de Vigny. Ce n'est donc pas ce mot hardi, de style trop peu noble, qui a précipité la chute de la pièce. » — L'observation de M. Frédérix s'applique également à ce qui est dit, d'après M. Willems, dans la Préface du tome III, ide partie, p. xxvn.]
[2. Pl'iire est la leçon du manuscrit de Liancourt, dont la seule variante dans cette maxime est un moyen pour le moyen; c'est aussi celle de la copie de i663 (voyez ci-dessus, p. 4g-§o ' : M. de Barthélémy' ne nous avertissant point qu'il ait fait un changement, nous devons croire que son texte la lui donne également; et, en ce cas, les mots « ont pris sur eux » ne seraient justes qu'en ce qui touche Brotier, qui, lui, parait bien, d'après tout ce qu'il nous dit, n'avoir pas connu d'impression antérieure à celle de i66r>.]
[3 Même texte dans le manuscrit de Liancourt (voyez ci-dessus, p. 3o), avec, à la fin, cette seule différence qui n'importe pas à ce que dit ici M. Willems : « dont chacun mène tant de bruit. »]
[4. Là aussi il y a identité entre le manuscrit de Liancourt, la copie de i663 et l'édition de 16640; et de même pour la maxime 186 dont il est parlé un peu plus
[° Nous aurons à noter un peu plus loin (p. 63) la même conformité de texte de la maxime ?.6l avec l'impression de 1664,. dans une variante de lor état de l'édition de i(i65 ]
s'agit plus ici d'une nuance de pensée, ou d'un changement de rédaction. La Rochefoucauld a craint évidemment qu'on ne prit sa maxime pour une épigramme et qu'on n'en fit l'application. II eût mieux fait peut-être de la supprimer, il a préféré la tourner contre l'éducation en général. C'était le moyen de ne mécontenter personne en censurant tout le monde. Qui sait si cette malencontreuse maxime sur l'éducation des princes n'est pas la cause de l'extrême rareté du volume? La conjecture paraîtra moins téméraire, si l'on considère que deux ans plus tard, en 1666, l'auteur demandait la place de gouverneur du Dauphin. >'avait-il pas un intérêt capital à supprimer l'édition, pour éviter qu'on ne lui mit sous les yeux une sentence qui cadrait si mal avec l'emploi qu'il sollicitait1?
Continuons notre examen, et comparons encore, au hasard, quelques maximes, celle-ci par exemple : On ne méprise pas tons ceux qui ont des vices, mais on méprise tous ceux qui iinnt aucune vertu (max. 186 de l'édition définitive), avec celle de notre texte : On liait souvent les vices, mais on méprise toujours le manque de vertu.
Ou bien cette autre : lYous avons plus de force que de volonté; et c'est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous imaginons que les choses sont impossibles (max. 3o) ; dans la rédaction primitive : Rien n'est impossible : il y a des voiex qui conduisent à mutes choses; et si nous avions assez de volonté, nous aurions toujouis assez de moyens'1.
Ou bien encore la maxime lS5 : Il y a des héros en mal comme en bien^, avec celle-ci que i'auteur a condamnée, peut-être parce qu'elle affecte la forme d'un vers alexandrin* : Le crime a ses héros, ainsi que la vertu.
Notez que, dans notre texte, cette dernière pensée vient à la suite de la maxime 608 5, dont elle forme la conclusion logique. Tel est assez souvent le cas dans notre édition, et c'est encore un mérite sur lequel on nous permettra d'insister. Bon nombre de pensées que l'auteur a disséminées plus tard dans son livre se suivent ici dans leur liaison naturelle. En veut-on un exemple frappant? La Rochefoucauld a dit quelque part : La folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un paraît sage, c'est seulement parce que ses Jolies sont proportionnées à son âge et à sa Jortu.e (max. 207). Laharpe qualifie cette maxime d'exagération qui ne peut passer que dans une satire. « Il serait assez difficile de nous dire, ajoute-t-il, quelles étaient les folies de Sully6 ou du chancelier de l'Hôpital;
loin. Pour la maxime 261, sur l'éducation, il y a un curieux rapprochement à faire entre elle et la maxime posthume 5i8, qui n'est donnée que par MM. de B irthélemv et Gilbert : « La dévotion qu'on donne aux princes est un second amourpropre » • voyez ci-dessus, p. 37 et 41.]
[1. On verra, dans la section iv de cet appendice (p. 63), que les exemplaires de premier état, non cartonnés, de l'édition de i6G5, ont aussi le mot princes, et que cette leçon a été rempl .cee au inoven d'un carton par la prudente leçon définitive.]
[2. Dans le manuscrit de Liancourt et dans la copie de i6f>3 : « Rien n'est impassible de soi ; » du reste, même texte que dans l'édition de 1664 : voyez ci-dessus, p. 5.1
[3. Le manuscrit de Liancourt a ici déjà le texte définitif de 1678, et de même la copie de l663, qui, en outre, donne, à la fin de la maxime supprimée 608, comme aussi d'ail euis l'édition de 1664, la version première : « Le crime a ses héros, ainsi que la vertu » : voyez ci-dessus, p. 9.5 et note 1.]
4. Il n'y a qu'un mot à changer, et l'on aura le vers bien connu :
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés.
".lais le texte de la Rochefoucauld est antérieur; car ce vers est tiré de la Phèdre de Racine, qui ne parut qu'en 1677.
15. \ oyez ci -de sus, la note 3.] 6. Voici ce que \1. Frédérix, <lans son article déjà mentionné (p. 5g, note 1), oppose à cette critique de Laharpe appuyée de l'exemple de Sully : « Ouvrons Tallemant des Réaux [tome 1, p. 417]; voici ce que nous y lisons sur M. de Sully : « Ce « bon homme, plus de vingt-cinq ans après que tout le monde avoit cessé de porter « des chaînes et des enseignes de diamants, en mettoit tous les jours pour se |> .rer, « et se proiiicnoit en cet éniup ige sous les porches de la Place Royale, qui est près
ÉTUDE SUR L'ÉDITION DE 1664. 5g
et comment accorder cette maxime avec celle-ci : Qui vit sans folie n'est pus si sage au il croit (209*) ? Il y a donc des gens qui n'ont point de folie, et de plus on n'est pas très-sage pour n'en pas avoir. Tout cela est-il bien clair et bien conçu, et au rien de chercher à se faire deviner, ne vaudrait-il pas mieux s'assurer de ce qu'on veut dire? »
Laliarpe a mille fois raison : il y a contradiction évidente entre les deux maximes 207 et 209 Mais la contradiction cesse si l'on consulte la rédaction primitive, parce qu'ici les deux pensées sont fondues en une seule, au moyen d'une phrase intermédiaire, qui sert à la fois de transition et de correctif :
La folie nous suit dans tous les temps de la vie ; et si quelqu'un paroît sage, c'est seulement parce que ses folies sont proportionnées à son âge et à sa fortune.
Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires1 : et qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.
V mesure que les éditions de son livre se succédaient, la Rochefoucauld s'ingéniait de plus en plus à condenser ses réflexions sous la forme d'aphorismes : il ne visait plus qu'à frapper des médailles. Toutes les pensées qui ne se prêtaient pas à être resserrées en quelques lignes, étaient impitoyablement sacrifiées. Le plus beau morceau du recueil, la description de l'amour-propre, a été éliminé parce qu'il était trop long et avait cessé d'être en proportion avec le reste : ai bien qu'on a pu dire des Maximes qu'elles ne sont qu'une suite d'épigramme6 qui frappent l'esprit comme un trait et qui tombent aussitôt*. Ce défaut, si c'en est un, est moins sensible dans la première version. Ici la pensée est plus ample, l'expression plus abondante, ou, ce qui revient souvent au même, les maximes se succèdent dans leur relation immédiate. Bornons-nous à un dernier exemple, car nous risquerions de tout citer :
TEXTE DE l6(i.', . REDACTION DEFINITIVE.
Ceux qui se sentent du mérite se Maxime 00.
piquent toujours d'être malheureux, Ceux qui croient avoir du mérite se
pour persuader aux autres et à eux- font un honneur d'être malheureun,
mêmes qu'ils sont de véritables héros, pour persuader aux autres et à eux-
puisque la mauvaise fortune ne s'opi- mêmes qu'ils sont dignes d'être en butte
niàtre jamais à persécuter que les per- à la fortune,
sonnes qui ont des qualités extraordi- K
naires : de là vient qu'on se console Maxime 57J.
souvent d'être malheureux, par un On se console souvent d'être malheu-
reitain plaisir qu'on trouve à le pa- reux par un certain plaisir qu'on trouve
roitre3. à le paroltre.
« de son hôtel. Tous les passants s'amusoient à le regarder. A Sully, où il s'étoit rec tiré sur la fin de ses jours, il avoit quinze ou vingt vieux paons, et sept ou huit « vieux reitres de gentilshommes qui, au son de la cloche, se mettoient en haie pour « lui faire honneur, quand il allok à la promenade, et puis le suivoient; je pense que « les paons suivoient aussi. » La peinture est excellente, et l'on voit les ridicules pompeux du grand ministre. Ce sont là d'assez naïves folies du sage Sully. Et cela prouve qu'il est imprudent de vouloir prendre en défaut la sagacité de la Rochefoucauld. Ce sont les noms qu'on invoque pour contester l'absolue vérité de son observation, que nous pouvons reprendre pour montrer que cette observation a touché le fond commun de la nature humaine. »]
[1. Ces deux maximes, y compris la phrase intermédiaire de l'édition de 1G64.:
« Les plus sages ieurs plus sérieuses affaires», en forment, dans le manuscrit de
L ancourt, comme dans notre édition, trois absolument distinctes, ses n°" 1, g6, 194, nos maximes 207, 58 1 et 209 (voyez ci-après les tableaux de concordance, p. 72 et 79). Dans le manuscrit, au commencement de la première (207), au lieu de : « La folie nous suit », on lit, différence importante : « L'enfance nous suit ».]
2. M. Sylvestre de Sacy, farictés littéraires, tome I, p. 323.
[3. On peut voir aux tableaux de concordance, ci-après, p. 67 et 78, que les deux maximes ne sont ainsi réunies daus aucun autre texte que celui de 1664.]
Go
Nous pourrions nous étendre longuement encore au sujet de cette méchante copie hollandaise qui scandalisait tant la Rochefoucauld. Pas si méchante1 en somme, puisqu'elle ne contient pas un mot qui ne soit sorti de sa plume. Nous croyons en avoir dit assez pour la recommander aux futurs éditeurs des Maximes. Mais au fait, est-il si nécessaire de tant la recommander? Ne contînt-il ni une ligne inédite, ni une variante nouvelle, n'est-ce pas un titre suffisant pour ce petit livre, que d'avoir décidé la Rochefoucauld à donner ses pensées au public, et d'avoir contribué de la sorte à doter les lettres françaises d'un écrit qui durera autant que la langue?
i . 11 faut tout dire. Elle est méchante en ce sens qu'elle est passablement incor» recte. Par exemple on lit :
Maxime 14e déclin
commune
— IQ8 indifférence
— 46e bonté
— 60e semences
— 190 qui l 'anime
— 146e superflues
pour destin.
— inconnu.
— déférence.
— honte.
— sentences.
— qu'elle anime.
— superficielles.
Ce sont toutes fautes de transcription, ce qui prouve que la copie de l'imprimeur était assez peu lisible.
l.a faute semences pour sentences se retrouve également dans le texte d'Amelot. M Gilbert se demande où cet éditeur a trouvé la pensée 5o5, qui ne figure dans aucune autre impression. On le sait maintenant. Évidemment Amelot a eu notre volume sous les yeux |La comparaison des notes de M. Gilbert sur nos maximes vs.i et dcxx avec les variantes de l'édition de 1664 fortifie de deux autres preuves cette conjecture affirmative 1
ÉDITIONS ORIGINALES DE ier ET DE ad ÉTAT. 61