LETTRE DE MADAME DE LA FAYETTE A MADAME DE SABLE
(Voyez ci-dessus, p. lxxv et note 2.)
« Ce lundi au soir [i665 ou 1 666] .
« Je ne pus hier répondre à votre billet, parce que j'avois du
1 . La source indiquée par Sainte-Beuve (Portraits de femmes, édition de 1845, note de la page 235), est, d'après l'ancien classement des manuscrits de la Bibliothèque du Roi : « Résidu de Saint-Germain, paquet 4, n° 6 » ; mais nous avons en vain cherché la pièce, ainsi que les sept autres lettres de Mme de la Fayette dont nous allons parler, dans les Portefeuilles de Vallant, où se trouve maintenant placé ce Résida. Nous pouvions du reste prévoir que nous ne la trouverions pas : dès i85i, MM. Lalanne et Bordier l'avaient signalée comme absente dans leur Dictionnaire des autographes volés (p. 177, article la Fatette). — Sainte-Beuve croyait, nous l'avons dit, avoir le premier découvert cette lettre. Cette erreur, partagée par Geruzez et par V. Cousin, a été rectifiée par Edouard Fournier, qui, en insérant dans ses Variétés historiques
cxn APPENDICES
monde, et je crois que je n'y répondrai pas aujourd'hui, parce que je le trouve trop obligeant. Je suis honteuse des louanges que vous me donnez, et, d'un autre côté, j'aime que vous ayez bonne opinion de moi, et je ne veux vous rien dire de contraire à ce que vous en pensez. Ainsi je ne vous répondrai qu'en vous disant que M. le comte de Saint-Paul sort de céans, et que nous avons parlé de vous, une heure durant, comme vous savez que j'en sais parler. Nous avons aussi parlé d'un homme que je prends toujours la liberté de mettre en comparaison avec vous pour l'agrément de l'esprit. Je ne sais si la comparaison vous offense, mais, quand elle vous offenseroit dans la bouche d'un autre1, elle est une grande louange dans la mienne, si tout ce qu'on dit est vrai. J'ai bien vu que M. le comte de Saint-Paul avoit ouï parler de ces dits-là, et j'y suis un peu entrée avec lui; mais j'ai peur qu'il n'ait pris tout sérieusement ce que je lui en ai dit. Je vous conjure, la première fois que vous le verrez, de lui parler de vous-même de ces bruitslà. Cela viendra aisément à propos, car je lui ai donné les Maximes, et2 il vous le dira sans doute ; mais je vous prie de lui en parler bien comme il faut pour lui 3 mettre dans la tête que ce n'est autre chose qu'une plaisanterie 4 ; et je ne suis pas assez assurée de ce que vous en pensez pour répondre que vous direz bien, et je pense qu'il faudroit commencer par persuader l'ambassadeur. Néanmoins il faut s'en fier à votre habileté ; elle est au-dessus des maximes ordinaires ; mais enfin persuadez-le. Je hais comme la mort que
et littéraires (tome X, p. 117-129) huit lettres de Mme de la Fayette à Mme de Sablé, dont celle-ci est la dernière, nous apprend qu'elles ont toutes paru {avec quelques légères variantes), en 1821, dans un livre bizarre de J. Delort : Mes Voyages aux environs de Paris (tome I, p. 217-224). Delort a joint à son texte un fac-similé de celle qu'il a placée en tête.
1 . Tel est le texte de Sainte-Beuve ; dans celui de Delort, reproduit par Edouard Fournier : « d'une autre ».
2. Delort et Éd. Fournier ont omis et, ici et deux lignes plus bas.
3. Chez Delort et Fournier, le, au lieu de lui ; si c'est le vrai texte, c'est sans doute que Mme de la Fayette avait voulu d'abord employer un autre verbe, comme le convaincre, le persuader, qui revient plusieurs fois dans la suite immédiate.
4. Ceci n'est pas clair. A quoi s'applique le mot de « plaisanterie » ? A ces dits-là, ces bruits-là, ou bien aux Maximes? Nous croyons, vu l'objet même et la suite de la lettre, devoir adopter la première explication, bien que la seconde, préférée par Éd. Fournier, paraisse tirer quelque vraisemblance d'une lettre antérieure dont nous parlons à la suite de celle-ci, et où nous voyons Mme de la Fayette appliquer à ces maximes qui la révoltent le même mot de « plaisanterie », et ne trouver, pour atténuer son blâme, d'autre tour que de les traiter de pur jeu d'esprit. Le passage est, en tout cas, fort obscur.
DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE. cxm
les gens de son âge puissent croire que j'ai des galanteries1. Il me2 semble qu'on leur paroît cent ans dès qu'on 3 est plus vieille qu'eux, et ils sont tous propres à s'étonner qu'il soit encore question des gens ; et de plus il croiroit plus aisément ce qu'on lui diroit de M. de la R. F. * que d'un autre. Enfin je ne veux pas qu'il en pense rien, sinon qu'il est de mes amis, et je vous prie 5 de n'oublier non plus de lui ôter cela de la tête, si tant est qu'il l'ait6, que j'ai oublié votre message. Cela n'est pas généreux de vous faire souvenir d'un service en vous en demandant un autre. »
En marge : « Je ne veux pas oublier de vous dire que j'ai trouvé terriblement de l'esprit au comte de Saint-Paul. »
Parmi les huit lettres de Mme de la Fayette à Mme de Sablé, il y en a deux, les nos a et 3 d'Edouard Fournier (p. 120-122), qui nous paraissent confirmer la date assignée par Sainte-Beuve, non pas au commencement d'amitié, mais à la tendre intimité et aux quotidiennes relations. Qu'on veuille bien relire les extraits que M. Gilbert a donnés, au tome I, p. 37^ et 375, de ces deux lettres, dont la première a échappé à Cousin et à Sainte-Beuve. Elles sont du temps où les Maximes, déjà imprimées quand fut écrite la lettre où il s'agit du comte de Saint-Paul, étaient encore manuscrites, c'esUà-dire, très-probablement, d'une de ces dix années antérieures à i665, qu'avant Sainte-Beuve on comprenait dans l'époque d'étroite intimité. L'auteur avait communiqué son écrit à Mme de Sablé, qui, à son tour, sans paraître agir au nom de l'auteur, le communiquait aux personnes considérées comme les plus capables d'en bien juger. Or peut-on dire que le jugement qu'en porte Mme de la Fayette et la manière dont il est exprimé, surtout dans le premier
1. Sainte-Beuve fait remarquer (p. 238) que Mme de la Fayette s'applique là une idée qu'elle a exprimée dans son roman de la Princesse de Clèves (tome 1,
p. 120, édition de 1678): « Mme de Clèves étoit dans cet âge où l'on ne
croit pas qu'une femme puisse être aimée quand elle a passé vingt-cinq ans. »
2. Au lieu de leur, qui est le texte de Sainte-Beuve et peut-être bien le texte original, Delort et Fournier ont me, qui est en effet bien préférable pour le sens. Il est probable que l'intention de Mme de la Fayette avait été de met tre : « Il leur semble qu'on a cent ans. »