Voyez la maxime 5o
5. Voyez la maxime 264, et, plus loin, p. 285, note l\. — « Qu'on
io PORTRAIT DE LA ROCHEFOUCAULD
de passions pour le porter à faire les choses. J'aime mes amis, et je les aime d'une façon que je ne balancerois pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. J'ai de la condescendance pour eux : je souffre patiemment leurs mauvaises humeurs ' et j'en excuse facilement toutes choses 2 ; seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence. J'ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ai moins
doit laisser au peuple, » c'est-à-dire au vulgaire, à ceux qui par la condition, les sentiments, le défaut de culture, sont gens du commun. C'est la doctrine des stoïciens, ainsi que le rappelle Montaigne (Essais, livre I, chapitre i) : « Ils veulent qu'on secoure les affligez, mais non pas qu'on fléchisse et compatisse auecques eulx. » — Cicéron (Tusculanse Quœstiones, livre IV, chapitre xxvi) : At etiam utile est misereri. Cur misereare potius, quam feras opem, si id faeere possis ? An sine misericordia libérales esse non possumus ? « Mais (disent les péripatéticiens) la pitié est utile. Au lieu de prendre pitié d'un malheureux, que ne l'assistez-vous plutôt, si vous le pouvez ? A-t-on besoin d'être touché, pour se montrer secourahle ?» — Sénèque (de Clementia, livre II, chapitre iv) : Ad rem pertinet quserere hoc
loco quid sit misericordia ; plerique enim ut virtutem eam laudanl
At hsec vitium animi est. « C'est le cas de rechercher ici ce que c'est
que la pitié ; car le vulgaire la vante comme une vertu Ce n'est
pourtant qu'un défaut de l'àme. » — Misericordiam vitabunt ; est
enim vitium pusilli animi, ad speciem alienorum malorum succidentis. (Ibidem, chapitre v.) « On évitera la pitié ; car c'est le défaut d'une àme faible, qui succombe au spectacle des maux d'autrui. » — Charron (de la Sagesse, livre I, chapitre xxxn, édition de i63a) abonde dans le sens de Cicéron, de Sénèque et de la Rochefoucauld : C'est « vne passion d'amc foible, vne sotte et féminine pitié, qui vient de mollesse, trouble d'esprit ; loge volontiers aux femmes. » Cependant son maître, Montaigne, avait dit (Essais, livre I, chapitre i) : « I'ay vne merueilleuse laschetc vers la miséricorde et mansuétude. »
i . « Leur mauvaise humeur, » au singulier, dans le texte de Duplessis et dans celui de M. Ed. de Barthélémy.
2. Ce membre de phrase : « et j'en excuse, etc., » manque dans les éditions de Brotier et de Duplessis.
FAIT PAR LUI-MÊME. n
de difficulté ' que personne à taire ce qu'on m'a dit en confidence -. Je suis extrêmement régulier à ma parole : je n'y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j'ai promis, et je m'en suis fait toute ma vie une obligation indispensable. J'ai une civilité fort exacte parmi les femmes, et je ne crois pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime mieux leur conversation que celle des hommes : on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi nous ; et il me semble outre cela qu'elles s'expliquent avec plus de netteté, et qu'elles donnent un tour plus agréable aux choses qu'elles disent. Pour galant3, je l'ai été un peu autrefois ; présentement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois1. J'ai renoncé aux fleurettes, et je m'étonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honnêtes gens qui s'occupent à en débiter. J'approuve extrêmement les belles passions ; elles marquent la grandeur de l'àme, et quoique dans les inquiétudes qu'elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la plus austère vertu, que je crois qu'on ne les sauroit condamner avec justice. Moi qui connois tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte ; mais de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connoissance que j'ai me passe jamais de l'esprit au cœur.
i. Dans le texte de Duplessis : « et j'ai moins difficulté. »