A. DE LAMARTINE
Prose-Tome II
“a de
L'Histoire des Girondins (1847).
sur la Révolution.
Dès 1820, il s'était plongé dans la lecture des « vieilles gazettes de 93 » (Corresp., 24 déc. 1829). Mais ce fut surtout à dater de son passage à l'opposition (1843) qu’il y travailla. « Désespérant de former un parti avec les hommes politiques qui l’entourent, il va chercher des alliés aux enfers. Puisque du Parlement sa voix ne porte pas assez loin, il descendra sur la place publique. Sans autre secours que son génie, il va soulever le peuple dont on veut le tenir séparé, dont on excite contre lui la défiance. Dans un discours en huit volumes, il va dresser devant les masses l'idéal du progrès et de la liberté, les enivrer de souvenirs, d’espérances et de gloire. L'Histoire des Girondins est l’essai d’une immense suggestion sur tout un peuple. » (J. nes CocNETs, la Vie intérieure de Lamartine, p. 328.)
Lamartine se documenta abondamment pour son ouvrage pendant les années 1843-1845!.
Il l’acheva à Ischia durant les vacances de 1846 (voir la Correspondance et la préface des Confidences).
Ï AMARTINE depuis fort longtemps songeait à écrire ur ouvrage
x. Lamartine à Dargaud, le 15 août 1843 : « J’avance le premier livre des Girondins... Je n’ai rien gravé de ce style.» —«Lamartine continue les Girondins. Il écrit maintenant le séjour de Louis XVI au Temple et la mort de ce pauvre roi. » (Dargaud, de Montceau', le 127 novembre 1845 ; cité par CH. ALEXANDRE, Souvenirs Sur Lamartine.)
Malgré la loyauté de son information, l'Histoire des Girondins ne saurait prétendre à l’exactitude et à « la vérâcité minutieuse de l’annaliste ». Fidèle à sa mission de poète, Lamartine se laisse séduire par les versions les plas romanesques des événements qu’il relate ; ses préoccupations politiques et populaires contribuèrent à déformer et à colorer les faits1.
Au reste Lamartine a, de l’histoire, la conception que s’en faisaient les anciens et Fénelon. A son ami Dargaud, qui méditait alors un livre sur Marie Stuart, il recommande de « ne pas trop s’asservir à la triste réalité ». A Falconnet, qui rédigeait sa biographie, il conseille : « Ne vous inquiétez pas des inexactitudes. Aimez et tout sera bien ! » Quand les Girondins parurent, l’auteur dit à M. Molé : « Ne lisez pas cela ; c’est écrit pour le peuple. »
Les historiens de profession n’eurent donc aucune peine à relever les erreurs dont le livre fourmille. Lamartine dans les documents « cherchait des thèmes plus que des faits » ; et Chateaubriand n’eut pas tout à fait tort de s’écrier à l’annonce de l’ouvrage : « Il va nous dorer la guillotine ! »
Pourtant cet ouvrage est d’une importance capitale dans la carrière de l'écrivain. « Il mit le comble à l’enthousiasme révolutionnaire de Lamartine, en même temps qu'il rendait immense sa popularité.
« Dans ce livre, œuvre de sentiment, il s’enflamme tour à tour pour toutes les idées généreuses ou tendres qui passent devant ses yeux.
«Il s’attendrit sur les malheurs de la famille royale, il ressent l’enthousiasme des amis de Mme Roland, il consacre à Charlotte Corday un chapitre exquis et ému ; mais la passion qui l’envahit peu à peu, et qui le grise, l’idée maîtresse de l’ouvrage, est une admiration toujours plus vive, plus pénétrée et plus pénétrante de Robespierre qui, pour lui, personnifie la Révolution. Il le suit pas à pas dans sa marche ascendante à travers les régimes, en dépit des obstacles ; il l’aime et le fait aimer.
« La Révolution devient sous sa plume la suite, l’accomplissement du christianisme, quelque chose d’épuré et de divin?. »
« Le sang versé finit même par ne plus être, aux yeux de l’auteur, que la condition mystérieuse de la germination de l’idée 3. »
Lamartine seul pouvait, par la magie de son style et son enthousiasme sincère, réussir cette idéalisation de 93. « L’excès du coloris et des teintes romanesques éblouit et ravit les jeunes gens, les femmes, qui décident de la vogue. En vain, d’autres firent des réserves. — Que m’importe ! disait Lamartine, j’ai pour moi les femmes et les ieunes gens ; je puis me passer du reste !.., — La cause de la Révolution ainsi plaidée fut gagnée d’emblée. Autant la Terreur lui avait enlevé de partisans, autant celivre lui en rallia#, »
« On dit partout, s’écria l’auteur, que cela sème le feu dur des grandes « révolutions, et que cela améliore le peuple pour les révolutions à venir. « Dieu veuille ! »
Lamartine devait plus tard condamner lui-même son œuvre sur bien des
1. Il avoue lui-même dans son Avertissement : « Ce livre n’a pas les prétentions de l’histoire... C’est une œuvre intermédiaire entre l’histoire et les mémoires. Deux ou trois fois, nous avons, pour grouper les choses et les hommes par masse, interverti des dates très rapprochées et sans importance... »
2. Pierre QUENTIN-BAUCHART, Lamartine homme politique, pp. 121-122,
3+ À, THUREAU-DANGIN, Histoire de la monarchie de Juillet, VII, 40.