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CHUTE DE LAMARTINE

Lors des élections générales du 23 avril, Lamartine, sans avoir sollicité de mandat, avait été élu dans dix départements?.

Le 15 mai, l’Assemblée fut envahie à son tour, comme l’avait été la Chambre en février. Mais ce jour-là Lamartine fut impuissant à refouler les séditieux.

« À peine eut-il prononcé quelques paroles qu’on couvrit sa voix sous les huées et les injures : « Assez de blagues comme ça ; nous n’en voulons «plus !...» Lamartine espérait encore, mais quand il vit les gardes mobiles replier leur baïonnette, pour la première fois il désespéra. » (Aug. BARBIER.)

Quelques imprudences de tactique dues à son généreux optimisme l'avaient rendu suspect et lui avaient aliéné les partis. Il connut un dernier jour de grande popularité, lors de la Fête de la Concorde, puis « la Destinée se retourna ».

La Commission exécutive s’écroula dans les journées de Juin, entraînant Lamartine dans son effondrement.

Vainement il chercha à se faire tuer au pied des barricades; la mort ne voulut pas de lui. « Il faut savoir mourir à propos. Je n’ai pas eu cette chance. Pourtant jai tout fait pour la rencontrer à son heure et à sa place. » (Cours familier de Littérature, Entretien XXXV.)

Lamartine essaya de justifier son attitude et sa conduite dans une longue Lettre aux dix Départements dont. il était l’élu (25 août 1848).

Le ministre déchu se prit à désespérer d’une République qui se méfait de lui: « Serait-elle née avant terme ? » demanda-t-il, le 22 septembre, à son ami Dargaud. Et le 28 du même mois, il déclara en pleine Assemblée :

« La République n’a été qu’une grande et merveilleuse surprise du temps. Tous les esprits n’y étaient pas encore suffisamment préparés. »

Lamartine et le prince Bonaparte (1848).

Louis-NAPoLÉON Bonaparte avait senti à Londres, où il était exilé, les bénéfices et les dangers de sa situation. Neveu et héritier dynastique du premier empereur, il pouvait et il devait retrouver dans les candidatures républicaines une voie plus ou moins légitime pour remonter à l’Empire.

1. Il avait réuni 259.000 voix en tête de la liste des représentants de la Seine:

2. Il avait été élu député à Paris, le cinquième sur six représentants, le 3 juin 1848. Une phrase de sa lettre à l’Assemblée, écrite de Londres : « Si le peuple m’imposais des devoirs, je saurais les remplir, » souleva de telles manifestations qu’il dut donner sa démission. Il fut à nouveau élu dans cinq départements aux élections complémentaires du 17 septembre.

Je l’avais senti le premier, avec l'instinct qui ne trompe pas les hommes d’État... J'avais demandé et obtenu d’acclamation à la Chambre que la loi qui maintenait son exil ne fût révoquée qu'après la mise en jeu de la constitution. La Chambre, à l’exception de deux de ses membres, s'était levée tout entière pour m'applaudir et pour justifier ma prudence. Mais le lendemain, elle s'était démentie et avait prétendu qu’il n’y avait aucun danger à la rentrée de Napoléon Bonaparte en Francel, J'avais compris, pour la première fois, la faiblesse de l’Assemblée, J'avais désespéré de la République, mise en présence d’un tel compétiteur.

A la fin de 1848, une dernière et décisive circonstance s'était produite dans la discussion de la constitution, circonstance où mon vote et mon discours comme fondateur de la République provisoire étaient vivement attendus et pouvaient paraître en connivence lointaine avec le prince : il s'agissait de décider si ce serait la Chambre ou le pays qui nommerait le président de la République.

Déjà la faction nombreuse de Bonaparte avait fait d'immenses progrès dans Paris et dans les départements. Je ne me dissimulais pas sa force, mais je me faisais à moi-même ce raisonnement: Si c’est l’Assemblée qui nomme, les chances de Bonaparte sont nulles. Si c'est le pays, elles sont probables ; mais, si c’est le pays, il respectera peut-être son propre ouvrage, et se soumettra au président qu'il aura lui-même nommé. Si c’est la Chambre, pouvoir délégué, accusé de captation, d'ambition, d’intrigues, son choix n’aura aucune influence sur la nation, et la première sédition précipitera le Gouvernement impopulaire dans l’anarchie. Il vaut mieux, pour les républicains sincères, remettre la nomination au pays.

J'osai poser énergiquement la question ainsi à la tribune, dans la séance du 6 octobre 1848, par un discours décisif quil’emporta et qui fit prévaloir l'élection par le peuple, c'est-à-dire l’ordre et Bonaparte. 6

Ce fut mon dernier et plus fort discours avant de quitter l’Assemblée*. Le coup fut porté, et il décida du sort de la France.

(Mémoires politiques, livre XXI, vu et x.)

1. L'Assemblée abrogea, le 11 octobre 1848, la loi qui bannissait la famille Bonaparte du territoire français. Le discours de Lamartine « sur la Présidence » est du 6 octobre,

2. « Oui, s'était écrié Lamartine, quand même le Peuple choisirait celui que ma prévoyance, mal éclairée peut-être, redouterait de lui voir choisir, n’importe : Alea jacta est! Que Dieu et le Peuple prononcent ! Il faut laisser quelque chose à la Providence : elle est la lumière de ceux qui, comme nous, ne peuvent pas lire dans les ténèbres de l'avenir, Invoquons-la, prions-la d'éclairer le Peuple, et soumettons-nous à son décret ! »

«Cette décision, ou plutôt le fatalisme du poète, fut néfaste, et s’il Fesses l’Assemblée, Lamartine perdit la France.» (Ém. DESCHANEL.)

Le 10 décembre, le prince Louis-Napoléon fut élu président de la République par 5.434.226 suffrages, Le général Cavaignac en obtint 1.448.107; Lamartine recueillit péniblement 17.910 voix, venant ainsi après Ledru-

Rollin et Raspail. ns Tel Decius, Lamartine — qui seul avait été vraiment grand —s’était sacrifié et lancé à l’abîme.

LE LENDEMAIN du jour où Bonaparte, élu à la présidence de la République, alla prendre possession de l Élysée, j'étais retiré au bois de Boulogne ?, dans la maison que j'avais louée pour y vivre en paix et en travail.

Je ne connaissais point le prince devenu président, mais j'étais fermement résolu à me rattacher, non par goût, mais par patriotisme, à son Gouvernement désormais légal, contre toutes les factions ou contre toutes les oppositions mécontentes qui pourraient chercher à l’entraver. C'était le devoir alors de tout bon citoyen plaçant le pouvoir national au-dessus de sa propre ambition.

Le prince chercha vainement d’abord à se composer un ministère et s’adressa aux hommes principaux de toute couleur propres à l’éclairer et à le défendre. Ils refusèrent à peu près tous. Il perdit patience, et, ne pouvant convaincre ces hommes neutres, il songea à se jeter dans les bras des hommes compromis dans.la fondation de la République, mais qui y avaient manifesté des principes d’ordre agréables à la masse du pays. M. Duclercÿ, auquel il s’était adressé, lui proposa de faire une démarche désespérée et directe auprès de moi, espérant que j'en serais flatté et que je ne me refuserais pas, dans la nécessité urgente où ilse trouvait, d'accepter de lui le principal ministère.

Sans me prévenir, le prince monta à cheval à la nuit tombante et galopa, suivi de M. Duclerc, vers ma maison de Saint- James, au fond du bois de Boulogne ; mais, ne voulant pas se compromettre ni me compromettre, il m'envoya M. Duclerc seul pour m’annoncer qu'il était là et qu’il m'attendait dans une allée de sapins voisine et sombre où il me priait de me rendre pour un entretien secret.

1. 1] avait écrit à Dargaud, croyant bien se montrer modeste : e Je n’aurai pas 500.000 voix, »

2. Dans un pavillon du château de Madrid, que Dargaud avait loué pour lui.

3. Duclerc avait été adjoint au maire de Paris en 1848 et ministre des Finances jusqu'aux journées de Juin,

. Je venais de me mettre à table quand Duclerc arriva et me fit demander : il m'avertit en deux mots. Je fis seller mes chevaux et je partis à l’instant avec lui pour aller, comme par hasard, rencontrer le prince et causer avec lui. Il faisait nuit et il n’y avait plus aucun autre cavalier que nous dans le bois.

. J'entrai dans l’allée de sapins où le prince m'’attendait. Dès qu’il m'aperçut, il dirigea son cheval vers moi. Duclerc me présenta à lui et se retira pour nous laisser librement nous entretenir.

Le prince aborda tout de suite la question en homme d’affaires qui désire avoir une solution. Après quelques compliments sur la manière dont j'avais manié, tantôt énergiquement, tantôt habilement les affaires dans le Gouvernement le plus difficile qui fût jamais, et traversé l’interrègne en préservant avec mes collègues la France de l’anarchie comme de la guerre : « C'est pour cela, me dit-il, que je viens. J'ai mon ministère à former,

je m’en suis occupé exclusivement ces jours-ci; je me suis adressé à tous les hommes de patriotisme et de talent que leurs noms m'indiquaient ; j'ai été malheureux partout, et, s’il faut vous le dire, je n’ai pas trouvé en eux la résolution et l’intrépidité patriotique que j'avais lieu d'espérer. Je ne connais qu’un homme qui ait fait preuve de ces qualités et dont j'ose augurer qu'il me répondra favorablement si je lui fais appel : c’est vous, et c'est pourquoi vous me voyez ici. »

Je remerciai cordialement le prince. Je lui dis qu’en effet je n’hésiterais pas à me dévouer une seconde fois avec lui au salut du pays désormais remis dans ses mains, si je pouvais me croire encore utile, mais que je le priais de me permettre que je lui donnasse les raisons pour lesquelles je me croyais sincèrement non seulement le moins utile, mais le plus dangereux des ministres pour le nouveau Gouvernement qu'il s'agissait de fonder.

« Je suis, à tort ou à droit, poursuivis-je, le plus compromis et le plus dépopularisé de tous les Français ; je n’examiné pas si c’est mérité, mais cela est, je dois le reconnaître et ne pas contester un fait. Je me suis élancé dans la révolution au moment où elle avait chassé le roi des Tuileries, et j’en ai pris résolument la tête. Tous les orléanistes, sans examiner si je pouvais fonder une régence de femme et d’enfants seuls sans ministresi, en face d’une révolution triomphante, et si cette régence serait autre chose qu’une anarchie de quelques jours, m'attribuent une révo-

PR MR 1. Le 23 février, après l’abdication du roi, les orléanistes auraient voulu voir couronnerson

petit-fils, le comte de Paris, alors âgé de dix ans, la duchesse d'Orléans étant régente.

lution que je n’ai pas plus faite que vous-même ; de là la haine implacable de tout le parti orléaniste que je ne ramènerai jamais. J'ai dû proclamer la République provisoire pour donner satisfaction au parti républicain, et par ce nom seul j'ai tout calmé ; mais j'ai suscité les craintes unanimes de 1793 par le moyen même dont je rendais son retour impossible. J’ai donc contre moi les monarchistes et tous les peureux. C’est le grand nombre dans une nation habituée à la monarchie et qui vivra encore plusieurs siècles sous la terreur de la démagogie. J'ai combattu sur-le-champ et vivement la démagogie par la réfutation du socialisme, par la suppression de l’échafaud politique et par le drapeau rouge refoulé au risque de ma vie. Tout ce qui est démagogie, socialisme, terrorisme dans le parti républicain doit donc m'avoir en horreur. Enfin j'ai combattu votre propre parti bonapartiste en écartant la guerre avec énergie et prudence, pendant mon ministère des Affaires étrangères. Tout le parti bonapartiste et militaire doit m’abhorrer. Ces quatre inimitiés, fondées ou non, me rendent inacceptable à tous les partis en France, et vous dépopulariseriez votre Gouvernement naissant, en y laissant seulement soupçonner mon nom. Voilà mes raisons pour refuser l'honneur que vous voudriez me faire : honneur désespéré qui ne serait qu’une vanité pour moi et un péril évident pour vous. Je vous supplie donc de n’y point persister ; je me perdrais sans vous servir. »

‘Je vis sur sa figure les marques d’une véritable affliction.

« Pour ce qui est de la popularité, me dit-il en souriant, n'y pensez pas vous-même, j'en ai pour deux.

— Je le sais, repris-je ; mais, tout en vous donnant, comme je viens de le faire, les raisons irréfutables de mon refus, si d'ici à demain vous n’avez pas réussi à convaincre et à rallier les hommes que je vais vous indiquer, je vous donne ma parole que j'accepterai, les yeux bandés, le ministère à défaut de tout autre, et que nous nous sauverons ou nous perdrons ensemble. Comptez-y d’une manière absolue, et envoyez-moi soit mon ami Duclerc, soit un de vos aides de camp, demain ou cette nuit, m'apporter vos ordres. Je serai chez vous à l’heure que vous m'assignerez. »

Le prince, continuant à se promener à cheval, à côté de moi, dans l’obscurité, insista longtemps comme un homme désespéré qui fait les derniers efforts. Mais la raison me rendait aussi obstiné dans mon refus que l’urgence le rendait pressant dans ses offres.

« Enfin, me dit-il, j'emporte votre parole. Mais quels hommes me conseillez-vous de prendre ? »

Je lui nommai M. Odilon Barrot, homme de renommée libérale et d'honneur, et M. de Tocqueville, homme d’honneur et de vertul.

« Les avez-vous abordés ? lui dis-je.

— Non, me dit-il.

— Eh bien, j'ai peine à croire qu'ils refusent, et, s'ils refusent, je vous répète que je suis à vous ! »

Il me serra la main et nous nous séparâmes.

Le lendemain matin, de très bonne heure, il me fit dire qu'il avait trouvé, et qu’il me dégageait de ma parole.

Tels furent mes premiers rapports avec celui qui est aujour-

d’hui empereur.

(Mémoires politiques, XXII, x, 1.)

1. Odilon Barrot, en effet, fut le chef du nouveau ministère ; Tocqueville reçut le porte. feuille des Affaires étrangères.

fiées à l'honneur, tel qu’il le concevait, il s’enfonça dans l'ombre et dans la pauvreté.

Toujours il avait largement vécu, parfois même au delà de ses moyens. Se croyant « le premier vigneron de France », il avait beaucoup spéculé sur des achats et ventes de terrains, et ses opérations souvent furent malheureuses. Mais surtout Lamartine était inépuisablement généreux et donnait — à la lettre — sans compter. Tels de ses amis : Dargaud, Bruys, d’Ouilly, lui coûtèrent chacun une petite fortune. I1 ne savait pas refuser et l’on abusait de son cœur. 2

« Si vous saviez comme il est bon ! » écrit de lui sa femme en 1847. « Il « plane au-dessus des petites choses de ce monde : c’est là sa gloire et son « mérite. J'en peux souffrir avec lui, mais je puis certifier que dans ses actes « tout est noble et grand, tout est parfaitement pur et honnête. Dieu seul « saura le bien qu’il fait !»

Dès 1835, ses finances étaient fortement obérées. Pour augmenter ses ressources littéraires, Lamartine entreprit de rééditer ses poèmes en les augmentant de divers morceaux qu’il avait tout d’abord rejetés. Puis il imagina d’en expliquer les origines et la portée au moyen de commentaires en prose.

De là aussi l’idée des Confidences. Ébauchés en 1843, achevés vers 1847, ces divers ouvrages furent retardés par la publication des Girondins, puis par les événements de Quarante-huit!.

Afin de se consacrer pleinement à sa tâche politique, Lamartine annula pour 540 000 francs de contrats passés avec ses éditeurs.

Déchu du pouvoir, et presque retiré de la vie publique, Lamartine se fait journaliste. Il défend sa politique dans Le Conseiller du peuple, « ouvrage périodique, sincère et courageux ? ».

Il justifie sa conduite dans Trois mois au pouvoir (1840). Il publie l’édition de ses poésies avec les commentaires, et le premier volume des Confidences (1849).

Aux élections du 18 mai 1849, Lamartine ne fut réélu dans aucune eirconscription — pas même dans sa ville natale !

Ni la dureté des temps, ni l’ingratitude des hommages ne réussirent à décourager son idéalisme. Le 2 juillet 1849, il termine par ces mots la préface de sa nouvelle édition des Méditations :

Ï AMARTINE avait connu la gloire et la popularité. Les ayant sacri-

r. Voir les extraits des Confidences dans le volume Prose, t. I, et nos éditions de Graziella et de Raphaël (BIBLIOTHÈQUE LAROUSSE). 2, Le premier numéro parut au mois d’avril 1849.

Un idéal de Vie humaine.

La POÉSIE ne m'a jamais possédé tout entier. Je ne lui ai donné dans mon âme et dans-ma vie seulement que la place que l’homme donne au chant dans sa journée : des moments le matin, des moments le soir, avant et après le travail sérieux et : quotidien. Le rossignol lui-même, ce chant de la nature incarné dans les bois, ne se fait entendre qu’à ces deux heures du soleil qui se lève et du soleil qui se couche, et encore dans une seule saison de l’année. La vie est la vie, elle n’est pas un hymne de joie ou un hymne de tristesse perpétuel. L'homme qui chanterait toujours ne serait pas un homme, ce serait une voix.

L'idéal d'une vie humaine a toujours été pour moi celui-ci: la poésie de l’amour et du bonheur au commencement de la vie : le travail, la guerre, la politique, la philosophie, toute la partie active qui demande la lutte, la sueur, le sang, le courage, le dévouement, au milieu ; et enfin le soir, quand le jour baisse, quand le bruit s'éteint, quand les ombres descendent, quand le repos approche, quand la tâche est faite, une seconde poésie : mais la poésie religieuse alors, la poésie qui se détache entièrement de la terre et qui aspire uniquement à Dieu, comme le chant de l’alouette au-dessus des nuages. Je ne comprends donc le poète que sous deux âges et sous deux formes : à vingt ans, sous la forme d’un beau jeune homme qui aime, qui rêve, qui pleure en attendant la vie active; à quatre-vingts ans, sous la forme d’un vieillard qui se repose de la vie, assis à ses derniers soleils contre le mur du temple, et qui envoie devant lui au Dieu de son espérance ses extases de résignation, de confiance et d’adoration, dont ses longs jours ont fait déborder ses lèvres. Ainsi fut David, le plus lyrique, le plus pieux et le plus pathétique à la fois des hommes qui chantèrent leur propre cœur ici-bas. D'abord une harpe à la main, puis une épée et un sceptre, puis une lyre sacrée ; poète au printemps de ses années, guerrier et roi au milieu, prophète à la fin, voilà l’homme d'inspiration complet ! Cette poésie des derniers jours, pour en être plus grave, n’en est pas moins céleste : au contraire, elle se purifie et se divinise en remontant au seul être qui mérite d’être éternellement contemplé et chanté, l’Être infini ! C’est encore la sève du cœur de l’homme, formée de larmes d’amour, de délires, de tristesses ou de voluptés ; mais ce cœur, mûri par les longs soleils de la vie, n’en est pas moins savoureux ; il est comme l'arbre d’encens que j'ai vu dans les sables de la Judée,

dont la sève en vieillissant devient parfum, et qui passe des jardins, où on le cueillait à l'ombre, sur l'autel, où on le brûle à la gloire de Jéhovah.

D . Ga lies: 6, HIPALTE M'OUPUT .

Songe et joie dans la jeunesse, hymne et piété dans les dernières années. Un salut et un adieu à l'existence et à la nature, mais un adieu qui est un salut aussi ! un salut plus enthousiaste, plus solennel et plus saint à la vision de Dieu qui se lève tard, mais qui se lève plus visible sur l'horizon du soir de la vie humaine |! j

Je ne sais pas ce que la Providence me réserve de sort et de jours. Je suis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuve, dans la poussière des vagues soulevées par le vent, à ce milieu de la traversée où l’on ne voit plus le bord de la vie d où l’on est parti, où l’on ne voit pas encore le bord où l'on doit aborder, si on aborde: tout est dans la main de Celui qui dirige les atomes comme les globes dans leur rotation, et qui a compté d'avance les palpitations du cœur du moucheron et de l'homme comme les circonvolutions des soleils. Tout est bien et tout est béni de ce qu’il aura voulu. Mais si, après les sueurs, les labeurs, les agitations et les lassitudes de la journée humaine, la volonté de Dieu me destinait un long soir d’inaction, de repos, de sérénité avant la nuit, je sens que je redeviendrais volontiers à la fin de mes jours ce que je fus au commencement : un poète, un adorateur, un chantre de sa création. Seulement, au lieu de chanter pour moi-même ou pour les hommes, je chanterais pour lui ; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel et infini, et mes vers, au lieu d’être des retours sur moi-même, des plaintes ou des délires personnels, seraient une note sacrée de ce cantique incessant et universel que toute créature doit chanter, du cœur ou de la voix, en naissant, en vivant, en passant, en mourant, devant son Créateur.

(Préface des Méditations.)

La ville d'Orléans tenta la première de réparer l’ingratitude des concitoyens de Lamartine et lui offrit une représentation au Parlement.Le 13 juillet, il fut élu à une immense majorité par le département du Loiret. Bientôt après, Mâcon, prise de remords, le renomma à son tour.

Sa situation pécuniaire ne s'était guère améliorée. Lamartine écrit de Paris, le 27 juillet 1849, à M. de Champvans :

Je suis dans la plus absolue détresse : mes vingt-cinq francs [son indemnité parlementaire] pour vivre ! Les souscriptions [à l'édition de ses œuvres] mortes depuis un mois !..

Confidentielle. Je poursuis mon projet d’expatriation après liquidation de mes biens.

Ilmande à Dargaud, de Mâcon, quelques semaines plus tard (2 septembre):

. Mes affaires deviennent désespérées. Plus un abonnement [au Conseiller du Peuple] depuis mon départ. La France est sourde. Je mets tout en vente à Montceau et à Milly. Je me sens un hôte chez moi-même... =

Le 21 encore, au même :

Mes affaires sont au plus bas. Je ne fais plus payer depuis huit jours; je n’a plus rien, je suis en vente partout... »

Il était bien en vente, mais il ne trouvait point d’acheteur.

I1 passa l’hiver de 1850 à Paris, prenant part aux débats de la Chambre et faisant représenter son Toussaint Louverture au théâtre de la Porte-Saint- Martin. « Ce n’est pas un drame pour l'esprit, en dit-il. C’est une dramaturgie pour les yeux du peuple. » (Lettre du 15 avril 1850.)

Le Nouveau Voyage en Orient (1850).

Le sultan Abdul Medjid, en reconnaissance des services rendus par Lamartine à la cause ottomane (Voyage en Orient, 1835, et Discours à la Chambre), avait concédé au poète un vaste domaine près de Smyrne, dans la plaine de Burgaz-Owa.

Lamartine, ayant péniblement réuni l’argent nécessaire au voyage, partit en juin visiter ses « États d’Asie ». Ils étaient fertiles, mais les capitaux lui manquaient pour les exploiter. Il dut renoncer à ses projets.

Au cours de ce Nouveau Voyage en Orient, qui dura dix semaines seulement, Lamartine rédigea quelques notes, publiées en 1854, et d’où nous extrayons les deux morceaux suivants :

Un caravansérail.

Voicr ce que c’est qu’un caravansérail dans l’intérieur des terres de l’Asie Mineure : c’est une construction basse et massive en murs de pierres et en toit de tuiles qui ouvre, du côté du chemin, ses huit ou dix portes aux passants ; l’une de ces portes donne jour à une échoppe de maréchal ferrant pour raccommo-

der au besoin les fers des chevaux ou des mules; l’autre, à une boutique où le bacal, ou petit marchand du lieu, vend des galettes de froment ou de maïs, des melons, des figues, des dattes aux voyageurs; les autres, à des salles basses, garnies de divans en bois où les passants prennent leur repos en dormant la nuit couchés dans leurs manteaux. Chacun, selon sa richesse, y déploie sa natte de paille ou son riche tapis et ses moelleux coussins portés par les chameaux ou par les ânes de son bagage ; de vastes écuries occupent le reste des bâtiments, les animaux y trouvent l'orge et l’eau, et la litière à côté de leur conducteur. Ces caravansérails sont toujours construits aux environs d’une source, d’un puits ou d’un ruisseau ; leur site est toujours remarqué de loin par un ou deux grands arbres aussi vieux que la terre, platanes, sycomores, saules pleureurs, dont le feuillage est peuplé d'innombrables nids d'oiseaux ; leurs racines, qui sortent de terre, servent de divan pendant l'été aux voyageurs ; les pauvres y font du feu l’hiver, dont la fumée calcine et noircit le tronc de l’arbre sans l'empêcher de vivre. Non loin des ruisseaux, des puits ou de la source, on voit verdoyer un coin de terre cultivé et arrosé, qu’on appelle le jardin ; il y croît des melons d’eau, des concombres, des courges, dont on sert les tranches crues aux hôtes du caravansérail. Un hôtelier, avec deux ou trois esclaves noirs, dessert ces hôtels du désert. Quelques paras, petite monnaie turque de la valeur d’un ou deux centimes, y défrayent toute la dépense des pauvres ; quelques piastres, monnaie d'environ vingt-cinq centimes, toute celle des riches. Le caravansérail est toujours pourvu d’un petit foyer de charbon allumé sur un réchaud près de la principale porte, de pipes, de tabac, de café fumant dans de petites tasses grandes comme des coquilles d'œuf. Il faut toujours une habitude à l’humanité : en Europe, l’homme du peuple est un être attablé qui boit toujours sans soif ; en Orient, l’homme du peuple est un être accroupi qui fume sans cesse sans avoir besoin de parfum ; ces fils du soleil adorent le feu : il ne s’éteint jamais dans les caravansérails ou dans les plus misérables chaumières des villages turcs.

Une halte dans le Désert.

L’ESCLAVE alluma un petit feu de branches sèches sur la poussière de la place du village ; il jeta les grains de café dans un vase de bronze antique d’un admirable dessin, trouvé sans doute dans les fouilles de cette contrée autrefois couverte de villes et de villas opulentes ; il pila les grains avec un morceau de marbre dans un mortier qui avait peut-être contenu jadis les cendres d’un roi de Lydie et qui servait aujourd’hui à concasser le maïs d’un esclave ou le café d’un voyageur ; il jeta les + grains encore tout huileux dans une cafetière de terre, pour que le parfum, qui s'exhale surtout de l'huile de la plante, ne s’évaporât pas comme il s’évapore dans les grains moulus en farine dans nos climats ; et il nous le servit dans de petites tasses d’étain entourées d’un treillis de filigrane, pour que le café fût brûlant aux lèvres et frais à la main.

Après ce repas, nous nous lavâmes, à la manière antique, dans l’eau parfumée versée par l’esclave, sur nos mains, des aiguières aux formes étrusques, et nous nous étendîmes sur nos manteaux pour dormir au murmure des feuilles et aux chuchotements des femmes et des enfants autour de nous.

« À combien de tables, disais-je à mon compagnon de désert, n’ai-je pas mangé ainsi le pain mélangé de ma vie, depuis que je respire ou plutôt depuis que je voyage dans ce monde si divers de ma destinée ? D'abord le pain de seigle avec les pauvres et les bons paysans de mon pays natal, où ma mère, avec beaucoup d’enfants et dans une médiocrité alors voisine de la gêne, nous accoutumait à la frugalité et l’indigence, afin de nous endurcir aux simplicités et aux privations de la vie rustique ! puis le pain de l’opulence et des cours, à la table des ministres, des souverains et des princes, pendant que je représentais mon pays dans les rangs de la diplomatie auprès des puissances étrangères; puis le pain du peuple, âpre et noir de poudre, à l'Hôtel de Ville de Paris, pendant les longs jours et les nuits sans sommeil des grandes émotions populaires ; puis le pain de l’injure et de l’iniquité, dont on vous arrache les morceaux de la main en se raillant de vos angoisses à quitter le toit de vos pères ; puis le pain du travail assidu et des nuits disputées au sommeil ; puis le pain des voyageurs sous les tentes de l'Arabie ou dans les monastères du mont Liban ; puis le pain de l’hospitalité étrangère, comme celui que nous mangeons aujourd’hui : et qui sait les autres ?

— STÉCERR

« Eh bien ! de toutes ces tables où j'ai rompu le pain du jour de l’homme, le plus doux, le plus savoureux, après celui qu'on rompt enfant sur les genoux de sa mère, avec ses sœurs et ses frères, a toujours été celui que j'ai rompu, comme à présent, dans la solitude des pays lointains, à côté de mon cheval, sur l'herbe ou sur la poussière, près de la source, à l’ombre de l’arbre ou de la tente, sans savoir où je romprais celui du soir !.. L'homme est né voyageur ; voilà pourquoi l’arbre a des racines et l’homme a des pieds ; et plût à Dieu qu'il eût des ailes ! Mais alors le globe où il erre comme nous serait trop petit. »

Le 4 octobre 1850, peu de temps après son retour, Lamartine écrit à Saint- Point ses vibrantes strophes Au comte d’Orsay!, « sublime va te faire f..….. lancé au peuple », où le poète clame son désir d’isolement et de repos :

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