Voir plus haut, p. 80 et suivantes
Après avoir établi l’autorité du Gouvernement dans Paris, il fallait faire reconnaître la République dans les départements, dans les colonies, dans l'Algérie, dans l’armée ; des nouvelles télégraphiques et des courriers y suffirent. La France, les colonies, les armées, reconnurent leur propre pensée dans la pensée de la République : il n’y eut résistance ni d’une main, ni d’une voix, ni d’un cœur libre en France à l'installation du Gouvernement nouveau.
Notre seconde pensée fut pour le dehors. L'Europe indécise attendait le premier mot de la France : ce premier mot fut l’abolition de fait et de droit des traités réactionnaires de 1815, la liberté rendue à notre politique extérieure, la déclaration de paix aux territoires, de sympathie aux peuples, de justice, de loyauté et de modération aux gouvernements. La France, dans ce manifeste, désarma son ambition, mais ne se désarma pas de ses idées. Elle laissa briller son principe; ce fut toute sa guerre. Le rapport particulier du ministre des Affaires étrangères vous dira ce que ce système de la diplomatie au grand jour a produit, et ce qu'il doit produire de légitime et de grand pour les influences de la France...
Après .un résumé sommaire de l’action exercée par les titulaires de chacun des départements ministériels, Lamartine reprend l’examen de la situation générale :
Grâce à la Providence, qui n’a jamais manifesté plus évidemment son intervention dans la cause du peuple et de l'esprit humain; grâce au peuple lui-même, qui n’a jamais mieux manifesté les trésors de raison, de civisme, de générosité, de patience, de moralité, de véritable civilisation, que cinquante ans de liberté. imparfaite ont élaborés dans son âme, nous avons pu accomplir bien imparfaitement sans doute, mais non sans bonheur pourtant, une partie de la tâche immense et périlleuse dont les événements nous avaient chargés.
Nous avons fondé la République, ce gouvernement déclaré impossible en France, à d’autres conditions que la guerre étrangère, la guerre civile, l'anarchie, les prisons et l’échafaud. Nous avons montré une République heureusement compatible avec la paix européenne, avec la paix intérieure, avec l’ordre volontaire, avec la liberté individuelle, avec la douceur et la sérénité des mœurs d’une nation pour qui la haine est un supplice, et pour qui l’harmonie est un instinct national.
Nous avons promulgué les grands principes d'égalité, de fraternité, d'unité, qui doivent, en se développant de jour en jour
dans nos lois faites par tous et pour tous, accomplir l'unité du peuple par l’unité de la représentation.
Nous avons universalisé le droit de citoyen en universälisant le droit d'élection; et le suffrage universel nous a répondu.
Nous avons armé le peuple tout entier dans la garde nationale, et le peuple tout entier nous a répondu en vouant l’arme que nous lui avons confiée à la défense unanime de la patrie, de l’ordre et des lois !
Nous avons passé quarante-cinq jours sans autre force exécutivé que l'autorité morale entièrement désarmée dont la nation voulait bien reconnaître le droit en nous, et ce peuple a consenti à se laisser gouverner par la parole, par nos conseils, par ses propres et généreuses inspirations, |
Nous avons traversé plus de deux mois de crise de cessation de travail, de misères, d'éléments d’agitation politique et d’angoisse sociale accumulés en masse innombrable dans une capitale de un million et demi d'habitants, sans que les propriétés aient été violées, sans qu’une colère ait menacé une vie, sans qu’une répression, une proscription, un emprisonnement politique, une goutte de sang répandue en notre nom aient attristé le Gouvernement dans Paris ! Nous pouvons redescendre de cette longue dictature sur la place publique, et nous mêler au peuple sans qu’un citoyen puisse nous demander : « Qu’as-tu fait d’un citoyen ? »
Nous remettons avec confiance aussi à votre jugement tous nos actes. Nous vous prions seulement de vous reporter au temps et de nous tenir compte des difficultés. Notre conscience ne nous reproche rien comme intention. La Providence a favorisé nos efforts. Amnistiez notre dictature involontaire. Nous ne demandons qu’à rentrer dans les rangs des bons citoyens. Puisse seulement l’histoire de notre chère patrie inscrire avec indulgence, au-dessous et bien loin des grandes choses faites par la France, le récit de ces trois mois passés sur le vide entre une monarchie écroulée et une République à asseoir, et puisse-t-elle, au lieu des noms obscurs et oubliés des hommes qui se sont dévoués au salut commun, inscrire dans ses pages deux noms seulement : le nom du Peuple, qui a tout sauvé, et le nom de Dieu, qui a tout béni sur les fondements de la République !