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s'efforcent de le retenir autour d’eux. C'était le roi du coin du feu. La nature l’avait doué et la lecture l’avait enrichi de tous les dons de la conversation déjà naturels à sa race. Il avait autant d’esprit qu'aucun homme d’État ou qu'aucun homme de lettres de son empire. M. de Talleyrand lui-même, si renommé par sa convenance et par sa finesse, ne le surpassait pas en à-propos, les politiques en éloquence, les poètes en citations, les érudits en mémoire. Il se plaisait à donner tous les matins des audiences longues et intimes aux hommes les plus éminents de ses conseils, de ses académies, de ses corps politiques, de sa diplomatie, et aux étrangers remarquables qui traversaient la France. Les femmes illustres ou célèbres y étaient admises et recherchées. Là, ce prince jouissait véritablement du trône. Il descendaït, pour paraître plus grand, à toutes les familiarités d'entretien. Il révélait un homme égal à tous les hommes supérieurs de son temps dans la conversation. Il se plaisait à étonner et à charmer ses interlocuteurs ; il régnait par l'attrait ; il se sentait et il se faisait sentir l’homme d’esprit par excellence de son empire. C'était son sceptre personnel à lui : il ne l’aurait pas échangé contre celui de sa naissance. Sa belle figure, son regard lumineux, le son de sa voix grave et modulé, son geste ouvert et accueillant, sa dignité respectueuse envers lui-même comme envers les autres, l’intérêt même qu'inspirait cette infirmité précoce d’un prince jeune par le visage et par le buste, vieillard seulement par les pieds ; ce fauteuil roulé par des pages, ce besoin d’un bras emprunté pour le moindre mouvement dans son salon ; ce bonheur des entretiens prolongés, visible sur ses traits : tout imprimait dans l’âme des hommes admis en sa présence un sentiment de respect pour le prince et de sincère admiration pour l’homme. La familiarité et l'esprit étaient remontés sur le trône et en redescendaient avec lui. Le soir, dans les réceptions officielles de sa cour, il n’avait que des gestes, des sourires, des mots pour chacun ; mais tout était royal, juste et fin dans ces gestes, dans ces sourires et dans ces mots. La présence de cœur était égale à la présence d’esprit. Il représentait admirablement la royauté antique chez un peuple nouveau ; il s’étudiait à confondre deux dates, et il y réussissait ; il aimait à paraître l’homme de la France nouvelle autant que le roi de la vieille France ; il se faisait pardonner la supériorité de son rang par la supériorité de sa grâce et de son esprit.
(Histoire de la Restauration, livre XV, xx.)
Exécution du maréchal Ney.
Coupable d’avoir violé la parole donnée à Louis XVIII, pour se rallier à l'Empereur pendant les Cent-Jours, le maréchal Ney fut condamné à mort par la Chambre des pairs. Le roi l’eût sans doute gracié si son entourage ne s’y fût opposé. Le supplice du « brave des braves » fut l’œuvre des ultras et des alliés (la Prusse et l’Angleterre) réunis dans une haine commune contre le vétéran de la Grande Armée.
PENDANT que la grâce ou la mort se balançaient ainsi dans l'ombre du palais et que le premier ministre consterné en ressortait sans rapporter l'espérance, le condamné était rentré dans sa prison du Luxembourg, d’où il pouvait entendre la sourde rumeur des conversations de ses juges, attendant eux-mêmes la résolution du château. Incertain lui-même, et presque indifférent, à force de lassitude et de tristesse, sur son sort, il avait pris un peu de nourriture et il s'était couché tout habillé sur son lit comme un soldat qui s'attend à être réveillé par la mort. L’excès de fatigue et d’agitation d'esprit depuis l'ouverture de ce long procès? avait enfin fermé ses yeux aussitôt que son honneur et sa vie avaient été remis entre les mains de ses juges. Le sommeil que trouble l'espérance est le compagnon du désespoir. Il dormait sur le bord de sa destinée. Les gardes pieux et attendris qui veillaient dans sa chambre retenaient leur parole et leur respiration, de peur d'interrompre ce dernier repos. Ce n'étaient pas, comme on l’a dit, des séides masqués en gendarmes et choisis, à la férocité et à la rudesse de leur inimitié, parmi les gardes du corps, pour torturer l’âme du prisonnier et pour l’immoler dans le cas d’une évasion à main armée. C'étaient de braves et jeunes gentilshommes, élite de leurs compagnies, incorruptibles par honneur, mais incapables de crime sur un homme désarmé et d’outrages envers un captif, dont ils déploraient le sort et dont ils admiraient la gloire. Ils avaient revêtu, quoique officiers, l'uniforme de simples cavaliers des grenadiers à cheval de la garde royale. Mêlés sous ce costume aux gendarmes et aux autres surveillants du prisonnier, c’étaient eux qui le gardaient à vue dans sa chambre et qui s’entretenaient le plus habituellement avec lui, non pour aggraver, mais pour distraire et consoler sa solitude. Ils encourageaient en lui
z. Le duc de Richelieu, premier ministre, avait apporté aux Tuileries le verdict de la cour et tenté d’incliner le roi à la clémence (6 décembre 1815). 2. Il s'était ouvert le 9 novembre devant le conseil de guerre,
l'espérance, et ils se flattaient eux-mêmes que le maréchal, condamné et pardonné par le roi, les reconnaîtrait dans de meilleurs temps pour les consolateurs de ses mauvais jours. C’est de leur propre bouche que nous reçûmes alors ces confidences de leur mission.
A trois heures du matin, le secrétaire de la Chambre des pairs se présenta à la porte de la chambre du condamné pour lui lire authentiquement sa sentence. Les gardes, émus de ce sommeil paisible qu’il fallait interrompre, comme si la mort eût été jalouse d’un peu de repos, hésitèrent longtemps à le réveiller. Ils obéirent enfin à la nécessité ; ils touchèrent de la main, appelèrent d’une voix sourde le maréchal profondément endormi. Il se leva sur son séant, aperçut à la lueur des flambeaux le cortège de la chambre et le secrétaire, M. Cauchy, dont le visage, connu de lui, présageait la tristesse et la pitié de son âme. Il s’élança de son lit, s’avança vers M. Cauchy, et se disposa à écouter un arrêt trop prévu d'avance. Avant de lire le papier qu'il tenait à la main, le secrétaire de la Chambre pria le prisonnier de séparer son rôle officiel des sentiments personnels de respect et d’admiration dont il était pénétré, et de le plaindre d’un devoir qui répugnait à son cœur. « Je suis touché et reconnaissant, monsieur, répondit le maréchal, des sentiments qui vous agitent, et je les comprends ; mais nous avons tous nos devoirs en ce monde. Accomplissez le vôtre, je ferai le mien. » Puis, lui rappelant du geste le papier qu’il tenait à la main :,« Lisez, » dit-il d’un accent résigné et doux. Le secrétaire lut d’une voix qui semblait demander pardon pour les mots, et, comme il lisait textuellement etsacramentellement la longue énumération des noms, titres, grades et dignités dont l'arrêt qualifiait le condamné : « Au fait, au fait! dit le maréchal avec un accent d’impatience et avec une expression de dédain pour ces hochets de la vie tout à l'heure anéantis par la mort, dites simplement Michel Ney !, et bientôt un peu de poussière! »
La lecture achevée, le secrétaire de la Chambre annonça au condamné que le curé de Saint-Sulpice était venu lui offrir les consolations que la religion donne aux mourants, et que la consigne l’autorisait à recevoir. « Je n’ai besoin de personne pour savoir mourir, répondit le maréchal. — A quelle heure demain ? ajouta-t-il avec une physionomie interrogative qui achevait le sens suspendu de la question.— A neuf heures, répondit M. Cau-
1, Il était n° à Sarrelouis, en 1769.
chy en s’inclinant comme pour rougir de la brièveté du temps qu’on mesurait à ses préparatifs. — Et ma femme ? et mes enfants ? reprit le condamné, pourrai-je au moins les embrasser une dernière fois ? » M. Cauchy était autorisé à le lui promettre. «Eh bien! dit Ney, faites avertir la maréchale pour cinq heures du matin ; mais qu’elle ignore surtout ma condamnation, qu’elle ne l’apprenne que de moi-même qui peux seul lui en adoucir l'horreur. » On lui promit d’avoir ces ménagements pour sa famille; il demanda alors à demeurer seul pour le reste de la nuit. Il se recoucha sur son lit, s’enveloppa la tête de son manteau et se rendormit comme au bivouac entre deux alertes. La nature, plus clémente que les juges, lui voilait l’agonie par le sommeil.
A cinq heures ! la maréchale, entourée de sa sœur et de ses quatre fils, fut introduite dans sa prison. La nuit, fixée pour cette entrevue, lui disait assez que c'était l’entrevue de la suprême séparation. Le maréchal, qui adorait cette jeune et charmante compagne de ses jours, la reçut évanouie entre ses bras, et ne put la ranimer qu’à peine sous ses baisers et sous ses larmes. Puis, prenant ses quatre fils en bas âge ? sur ses genoux et les groupant contre son cœur, il leur dit à voix basse ces paroles suprêmes par lesquelles un père transvase le plus pur de son âme dans la mémoire de ses fils. Sa belle-sœur, se multipliant pour courir du père à la mère et de la mère aux petits enfants, priait à haute voix à travers les sanglots de ces chers groupes. Le maréchal, qui avait retrempé son cœur dans la vue et dans l’adieu de tout ce qu'il aimait, conserva assez de sang-froid pour tromper sa femme en lui communiquant, pour l’arracher au spectacle de son agonie, une espérance qu’il n’avait pas luimême. Il la flatta de l'illusion d’une violence faite au cœur du roi par le spectacle de sa douleur et l'énergie de ses prières. Il parvint ainsi à s’arracher de ses bras noués autour de lui. Les suppliants se firent conduire dans les ténèbres aux portes du palais où dormaient le roi et la duchesse d'Angoulême &.
Grâce au duc de Duras, premier gentilhomme du roi, la famille parvint jusque dans les salles qui précèdent les appartements royaux. La maréchale, à la fois inquiète et rassurée, y attendait le réveil du prince. Elle ne doutait pas que la permission de pleurer si près de leurs cœurs ne fût une promesse tacite de miséricorde. Les premières clartés et les premiers bruits du