‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 65 sur 88 · Le matin du 7 décembre · texte numérisé non relu

Le matin du 7 décembre

2. L’aîné était né en 1803 ; le dernier en 1812. 3. Fille de Louis XVI et femme du fils aîné de Charles X,

iour, en pénétrant dans le palais, lui donnaient à la fois plus de terreur et plus d’espoir. Sa mère avait été dans la familiarité domestique de la duchesse d'Angoulême, La fille laisserait-elle sortir la fille veuve et les petits-fils orphelins de ce palais où elle était plus que reine ? Ce groupe, éploré dans l’ombre d’une antichambre, attendit en vain jusqu’à l'heure irréparable. La princesse ne sut rien, n’entendit rien. Quelle heure perdue pour la nature et pour la monarchie !

Le maréchal ne s'était plus recouché depuis les derniers embrassements de sa femme et les sanglots de ses enfants. Il avait essuvé ses propres larmes pour ne plus penser qu’à la dignité de sa mort. Il écrivit son testament ; puis, se relevant de son siège, il se promena dans sa chambre en échangeant avec une grande liberté d’esprit quelques paroles avec ses gardiens. Un de ces gardes du corps déguisés en grenadiers de la garde, dont nous avons parlé tout à l’heure, avait conçu pour le héros cette tendresse involontaire d’admiration et de pitié que la familiarité de la prison, l’infortune et la mort prochaine font naître dans les nobles cœurs. C’était un gentilhomme royaliste du Dauphiné nommé M. de V***, Sa belle figure, son caractère martial, son accent de libre, mais respectueuse franchise, avaient trompé le prisonnier lui-même, qui croyait voir dans M. de V*** un des anciens sous-officiers de ses grandes guerres. Il s’entretenait volontiers avec ce garde dans les longues heures de son oisive captivité. « Voilà mon dernier soleil, camarade, dit-il en se rapprochant de M. de V***. Ce monde est fini pour moi. Ce soir je coucherai dans une autre étape. Je ne suis pas une femme, mais je crois à Dieu et à une autre vie, et je me sens une âme immortelle.. On m’a parlé de préparation à la mort, de consolations de la religion, d’entretien avec un prêtre charitable. Estce la mort d’un soldat ? Voyons, que feriez-vous à ma place ? — Monsieur le maréchal, répondit M. de V***, nous espérons encore que le roi sera digne de Henri IV, et qu'il ne souffrira pas qu’on prive la France d’un de ses plus glorieux serviteurs, pour un jour d’oubli; mais la mort est la mort pour tout le monde, et celui qui la vit de si près sur tant de champs de bataille n’a pas peur qu’on lui parle d’elle dans un cachot. Jamais la voix d’un dernier ami n’a fait de peine à un soldat à l’ambulance. A votre place je laisserais entrer le curé de Saint-Sulpice, et je préparerais mon âme à tout événement. — Je crois que vous avez raison, répliqua en souriant amicalement le maréchal.

Eh bien ! faites entrer le prêtre. » Le curé de Saint-Sulpice, qui attendait patiemment l'heure de Dieu dans une salle du Luxembourg, fut introduit, et s’entretint pieusement dans un coin de la chambre avec le maréchal. L'heure, qui n’apportait point la grâce, sonna pour le supplice. Le condamné, qui avait lu dans les visages et entendu dans les murmures de la Chambre des pairs la vengeance inexorable des partis, n’attendait rien des larmes de sa femme et de ses enfants. C’était pour elle et pour eux qu'il avait simulé l'espérance. Il s’habilla pour paraître décemment devant le dernier feu. Une redingote militaire recouvrait sa poitrine. Le bruit des soldats qu’on échelonnaïit depuis la porte du Luxembourg jusqu’à la grille de l’avenue de l’Observatoire et le roulement d’une voiture dans les cours l’avertirent du départ et de la route. Il crut qu’on allait le conduire dans la plaine de Grenelle, sur la place marquée par le sang de Labédoyèrel, lieu ordinaire des exécutions. On ouvrit sa porte; il comprit. Il descendit le pied ferme, le front serein, le regard élevé, la bouche presque souriante, mais sans aucune affectation théâtrale, à travers les soldats rangés en haie sur les marches de l'escalier et dans les vestibules du palais, comme un homme heureux de revoir l’uniforme, les armes, la troupe, sa vieille famille. Arrivé au pied du perron où la voiture l’attendait, le marchepied baissé, la portière ouverte, il s'arrêta au lieu de monter, par un retour de politesse pour le prêtre qui l’accompagnait, et prenant par le bras le curé de Saint-Sulpice, qui voulait lui céder le pas : « Non, non, dit-il avec un enjouement triste et souriant, allusion mélancolique au but du voyage, montez le premier, monsieur le curé ; j’arriverai encore avant vous là-haut, » Et du regard il indiqua le ciel.

La voiture roula au pas dans les larges allées du Luxembourg, entre les files muettes des soldats. Une brume glacée rampait sur le sol et ne laissait qu’entrevoir les bras dépouillés des grands arbres du jardin royal. Le prêtre murmurait à côté du soldat les résignations et les confiances surnaturelles de la mort. Le maréchal l’écoutait avec une mâle attention, et croyait l'écouter longtemps encore. Tout à coup la voiture s'arrêta à moitié chemin de la grille du Luxembourg et de l’Observatoire, en face d’un long mur de clôture noir et fétide qui borde la contreallée de cette avenue. Le Gouvernement, mal inspiré jusque

1, Le général Labédoyère avait été fusillé, le 17 août, pour une raison analogue,

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